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Ananda Devi, Le tango à mille temps

12 août 2007, 20:00

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Au premier temps du tango, il y a Subhadra. Elle est, mais n?existe pas. Planquée, puis oubliée depuis des siècles, derrière les conventions, la touffeur de son quotidien. La cinquantaine somnolente, elle s?est laissée vivre jusqu?à ce qu?apparaissent les signes de la ménopause.

Au deuxième temps du tango, elles sont deux, à s?attirer, à se repousser. Subhadra souffre-douleur de Mataji, sa belle-mère. Subhadra, ?objet? convoité par une Française venue noyer sa vie d?écrivain raté sous les ?moussons intimes? d?une Inde broyeuse d?âme.

Et Delhi qui bat la mesure. Delhi mesure le réveil de ces émois. Murmurant ce qu?elles pensent tout bas. Les pensées, les répliques que durant toute sa vie de bru obéissante, d?épouse soumise, Subha n?a jamais formulées. Même pas avec sa voix intérieure. Echo des déchirures de l?écrivain, qui ?tient si bien en laisse (sa) propre folie?, voulant être un personnage plutôt que personne.

Pour formuler l?innommable. L?interdit. Ce qui parle delà les mots. Quand la bouche se tait, que la langue explore les lèvres cachées. Pour sentir la saveur des déesses au ?goût intime de courge amère?. Ce que savamment on nomme cunnilingus, en lieu et place d?acte d?amour, d?offrande, de dévotion, de découverte de soi justement par l?abandon qu?on en fait à la volupté.

Un-deux-trois-quatre. Ananda Devi nous fait aller et venir entre mars et avril 2004. Balancement dans le temps du ?chasseur?, (l?écrivain) et du ?chassé?, (Subhadra). Ce n?est là que le premier de tous les vertiges d?Indian tango, le dernier roman d?Ananda Devi, à paraître dans la collection NRF chez Gallimard le 30 août.

Que de figures enchaînées. Celles du tango, danse du dominant et du dominé. Qu?Ananda Devi prend plaisir à inverser, en l?imaginant dansé par un couple féminin. La musique est omniprésente durant cette poursuite dans les rues de Delhi. Celle qui s?échappe des radios au passage de Subha ou de son ?autre?, dont on ne connaît pas le nom d?ailleurs. Un personnage qui pousse le lecteur à se demander dans un premier temps : est-ce un homme ou une femme ? Avant de comprendre. Véritablement.

Rythme aussi des pulsions humaines. Musique des mots denses d?Ananda Devi. D?un style qui nous a habitués aux atmosphères chaudes, lourdes et étouffantes. Où elle injecte des envies de légèreté.

Dissonances de l?humanité. Incarnée dans cette petite fille au cerceau attaquée par des tigres. Les références à Sonia Gandhi repoussant la couronne de lauriers. Ciment de l?ensemble : le sitar. Instrument de la rencontre entre Subhadra et l?écrivain. Instrument au corps de femme.

Va et vient entre fantasmes et pulsions pas assumés. Avant d?être vécus comme une libération. Avant que Subha qui s?apprête à passer du côté obscur de la fin de la féminité, voit se réveiller la sienne. Un état dont elle n?a connu jusque-là que les ?accouplements hâtifs la nuit?. Qu?elle n?a pour ainsi dire pas connu, elle réduite au fil du temps, à n?être qu?une machine à fabriquer des ?chappatis?, automate domestique.

En Subha, devenue soleil qui brûle plus fort avant de ?mourir?, Ananda Devi signe le triomphe de la femme ordinaire. Comme il y en a des millions en Inde. Comme il y en a partout peuplant l?universel. ?Epouse, cinquante-deux ans, bientôt grand-mère ( à qui) ne reste plus qu?une vieillesse à vivre?.

Livre de femme ? Certes Indian tango est un tissu de féminité fragmentée et d?hommes inadéquats. Exception peut-être de Kamal, le fils de Subha, avec son engagement militant et son amour pour une musulmane, potentielle source de danger. Mais comme il serait réducteur de limiter le tango à une danse de séduction. Laissons le dérouler ses mille temps ( de lecture). Offrant aux amantes le temps de bâtir un roman.

<B>Mars 2004 </B>

J?ai parlé à Velluram de ma passion pour le sitar. Dans un mélange d?hindi et d?anglais rendu plus bafouillant par la confusion, aussi ridicule que son dentier, j?ai tenté de tout dire, je veux dire du désir qui me rongeait, je parlais en réalité d?elle, mais en la remplaçant par le sitar, j?ai osé parler d?amour. Ai-je su m?exprimer ? Velluram était interloqué de cet épanchement dont il ne comprenait que deux mots sur quatre. Bimala, elle, m?écoutait. Elle souriait un peu, m?entendant décrire ce qui correspondait sans doute à son propre état d?esprit. Si elle savait que, parlant des formes du sitar, je parlais des siennes, que mon envie de caresser l?instrument n?était qu?un jeu sur les mots, que les nuits blanches que j?invoquais étaient des nuits tout entières consacrées à Bimala ! Si elle savait, elle me regarderait comme un monstre. Je le sais.

J?ai vu ses yeux qui s?agrandissaient, elle tentait de se souvenir de moi devant le magasin d?instruments, elle se demandait comment cela se faisait que ses souvenirs ne soient pas plus précis. Elle ressentait une résonance commune entre nous, il lui semblait peut-être entendre ma voix comme un écho à sa voix intérieure, et je m?encourageais effectivement, et j?ai décrit avec tant de minutie les émotions exactes qui la traversaient devant le magasin de sitar qu?à un moment elle a tendu la main vers moi, oui, elle a eu ce geste, main en avant, bouche ouverte, yeux figés pour me dire ?oui, moi aussi, je sais, c?est exactement cela?, mais je lui ai souri alors, et peut-être s?est-elle rendu compte de son geste, car sa main s?est arrêtée, elle a reculé d?un pas.

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