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Santé LA PANNE

22 juillet 2007, 00:00

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LA GESTION FAUGOO

«Ki sanne la finn apel ou, Premie minis ?

Ou mesaz pli inportan ki moi ? » Ce sont les propos du ministre de la Santé, Satish Faugoo, pour un haut officiel de son ministère, une femme qui avait osé répondre à un coup de fil pendant que le ministre lui parlait. Cette réaction du ministre qualifie, selon son entourage, sa manière de se faire comprendre par ses fonctionnaires.

« Il a une attitude agressive quand il croit que des dossiers n?avancent pas. Même s?il donne l?impression de laisser au chef hiérarchique du ministère, son Senior Chief Executive, les questions administratives, il porte un intérêt trop soutenu à certains dossiers, notamment la campagne sur le diabète, le VIH/sida (?) Ce qui engendre parfois des conflits et des couacs administratifs », affirme un fonctionnaire. Cette latitude laissée au responsable de l?administration n?est pas du goût de certains cadres qui estiment que le ministre laisse trop les questions de politique de la santé entre d?autres mains. « On aurait souhaité qu?il soit plus pro actif. Il intervient quand la situation s?est dégradée ou quand la presse en parle. C?est alors le ministre-pompier qui gère la situation afin d?éviter tout dérapage. Cela ne peut durer. » Prenant pour exemple les anciens ministres Kishore Deerpalsingh et Ashock Jugnauth, on n?explique pas le peu de visites surprises du ministre dans les hôpitaux. Dès ses premiers mois, il avait présenté son plan d?action qui comprenait 18 mesures, censées donner au public un service de qualité. S?il estime que certaines mesures ont donné des résultats, qualifiés de mitigés par des spécialistes, il reste toutefois des dossiers en suspens. Si l?état des hôpitaux, notamment Jeetoo à Port-Louis, Victoria à Quatre-Bornes et Flacq, est tant décrié, c?est qu?une situation catastrophique perdure.

Un reproche fait au ministre est de ne pas présider les réunions régionales. Elles permettent de prendre connaissance des problèmes dans chaque hôpital, dans les Area Health Centres et les Community Centres.

Or, ces réunions sont désormais présidées par son chef de cabinet. Les participants déplorent l?absence du ministre qui, selon eux, a l?autorité pour susciter l?adhésion aux mesures prises. « Ainsi, le ministre se serait rendu compte qu?il n?y a pas d?interaction entre les Medical Officers, les spécialistes et les consultants », déclare un ancien directeur d?hôpital. Alors que les médecins sont débordés par l?afflux de patients aux urgences, les cas considérés sont référés au département médical, où un spécialiste est censé les examiner. Dépendant des cas, les patients, après examen, sont hospitalisés. Et leur calvaire commence. Ils devront souvent attendre le lendemain pour qu?un médecin les visite. S?ils sont vus par un spécialiste, ils devront attendre encore avant de recevoir sa visite. Or, selon le personnel médical, il est impératif que les consultants soient mis à profit pour aider et former les médecins et les jeunes spécialistes en faisant le tour des salles quotidiennement. Si le ministre se tenait au fait de ces éléments, la situation évoluerait. ça va donc mal au ministère de la Santé. Si Faugoo s?en est bien sorti avec l?affaire des draps, il lui reste celle des bourses d?études. L?absentéisme du personnel enseignant et le manque de formation sont autant de dossiers brûlants sur lesquels il devrait se pencher. Les hôpitaux de Souillac et Brown-Séquard ne sont pas opérationnels et, là encore, les malades attendent des décisions de Satish Faugoo.

« Toutefois, tout n?est pas si morose. Nous nous attelons à mettre en chantier bon nombre de projets. Les listes d?attente pour les opérations ont été réduites. Au centre cardiaque de Pamplemousses, un travail considérable est abattu. Il faut la collaboration du public, car la santé n?est pas seulement l?affaire du ministère mais de la population », déclare un haut officiel du ministère.

UN ANCIEN HAUT RESPONSABLE ET CONSULTANT

« Le ministre devrait être plus présent sur le terrain. Il y a encore beaucoup de dossiers en suspens. Il n?y a pas de protocole pour le traitement de certaines maladies. Il est capital que le ministre se penche sur la question. Le service hospitalier n?est pas informatisé. Or, cela l?aiderait à mettre un terme aux mouvements des patients et à gérer plus efficacement les ordonnances. J?aurais souhaité que le ministre se penche sur l?achat des équipements par ses services et leur utilisation. En dépit des rapports de l?audit, il n?y a pas de Bio Medical Unit, qui serait responsable de la maintenance, ce qui est aussi cause de gaspillage. Le ministre devrait envisager la privatisation du catering à l?hôpital. Il y a trop d?abus. »

L?HOPITAL, CE GRAND MALADE

«Trop de pression », assure l?un. « Mo plein ! », gémit un autre. « On va droit dans le mur », prévoit un troisième.

Ils sont médecin, patient ou responsable administratif. Tous dressent le même constat : l?hôpital va mal. Très mal même. Les casualties ? Saturées. Les conditions de travail ? Pitoyables. L?accueil des patients ? Déplorable. Les contraintes budgétaires ? Insupportables. Quelle que soit la question, le verdict tombe : « C?est de pire en pire. »

La chose n?est pas nouvelle, répondront les plus optimistes. Malgré la crise, des services entiers réussissent à garder la tête hors de l?eau et à dispenser des soins performants. Exact. Mais le ras-le-bol est flagrant et le phénomène s?amplifie. La crise dépasse largement « l?affaire des draps ». Rien à voir non plus avec un simple mouvement d?humeur du personnel soignant, si exténué soit-il. Non, le mal est plus profond.

Un chiffre, un seul, rapporté par l?express, suffit à mesurer l?ampleur des problèmes : une bonne centaine de jeunes meurent chaque année, faute d?équipements adéquats pour mesurer la pression intracrânienne?

Pour autant, les difficultés ne se résument pas à une simple question de matériel ou de gros sous. La crise n?est pas seulement économique. Elle est sociale. « Jamais le climat n?a été si dégradé », remarque un praticien. Les plaies sont aussi administratives, avec une avalanche de réglementations qui fâchent. Une étude sur les dépenses de personnel, menée récemment par l?audit interne, conduirait ainsi à supprimer les snackmeals aux infirmières. Pour éviter d?en arriver là, la Nurses Union a aussitôt brandi la menace d?un « go-slow ». Bonjour l?ambiance?

À toutes ces difficultés vient s?ajouter une crise morale, plus préoccupante encore. Certains symptômes ne trompent pas. Ici, l?absentéisme du personnel paramédical. Chez les médecins, des erreurs de diagnostic à la pelle.

« Plus personne ne travaille dans des conditions satisfaisantes. Les cadences sont infernales », tonne le Dr Rajendranath Goordoyal, président du Medical Council. Plus généralement, les médecins se sentent « étranglés par la pression », réduits à un simple rôle d?ouvrier de la santé. « Ce n?est pas humain d?enchaîner vingt consultations par heure, trois minutes par patient, et au revoir. Résultat des courses, c?est la qualité des soins qui trinque », soupire un généraliste.

Malgré cela, la machine hospitalière continue de tourner. Pour combien de temps ?

DR ASHOK RAGHUBUR PRESIDENT DE LA « MEDICAL HEALTH OFFICERS ASSOCIATION »

« Des solutions existent pour sortir de la crise. Un point me paraît fondamental : l?éducation des patients. Ils ne comprennent toujours pas que l?hôpital n?est pas le seul lieu où se faire soigner. Cette mission d?information incombe aux autorités. Il est important de rappeler le rôle des Community Health Centers et des Area Health Centers. Ces structures pourraient désengorger les hôpitaux, mais elles sont sous-utilisées, les maux de gorge continuent de grossir les files d?attente des urgences. Éduquons les patients pour mettre un terme à ce dysfonctionnement. »

SOS BLOUSES BLANCHES

Notre santé publique manque-t-elle à ce point d?infirmiers ? « Nous disposons d?un nombre adéquat d?environ 3 070 infirmiers, tous grades confondus », dément Satish Faugoo, ministre de la Santé. Avec 25 nurses pour 10 000 habitants, Maurice serait donc bien lotie. Sauf que les chiffres se heurtent à la réalité de l?hôpital, où des services entiers tournent en sous-effectifs.

« On pare au plus pressé, avec les moyens du bord, soit une infirmière pour quarante patients », déplore un chef de service. Il ajoute : « Chez nous, le ratio est passé de quatre infirmières par salle d?admission à deux aujourd?hui, plus une Health Care Assistant.

La qualité de l?accueil s?en ressent. »

Si au moins la relève était assurée? « À peine 150 étudiants sont recrutés chaque année à la School of Nursing, alors que les hôpitaux ont besoin d?un millier d?infirmiers supplémentaires », affirme, de son côté, Cassam Kurreeman, président de la Nurses Union.

Grave pénurie dit la profession ; effectifs satisfaisants selon le ministère : comment s?y retrouver ? « Le problème numéro un est la répartition du personnel », tranche quelqu?un de l?administration.

Certains symptômes n?aident pas : la vocation résiste de moins en moins aux tentations du privé et de l?étranger. « Un jeune infirmier sur cinq rend sa blouse après moins d?un an de service », regrette Cassam Kurreeman. Une cinquantaine d?infirmiers ont ainsi rejoint l?Australie ou l?Irlande depuis le début de l?année. « Un tremplin vers l?étranger, voilà ce qu?est devenue l?Ecole d?infirmiers, c?est navrant ! », grogne le syndicaliste. Du coup, même les cliniques privées recrutent comme elles peuvent. Des infirmières étrangères, de plus en plus.

Mais le pire serait à venir à l?hôpital. Outre la question des infirmiers, le vieillissement des médecins spécialistes commence à poser un sérieux problème. Neurochirurgien et anesthésiste, dit-on autour des salles d?opération, seront les prochains à gonfler la liste des déserteurs. Mais peut-être s?agit-il, là encore, d?une illusion, chiffres officiels à l?appui?

DR SHIAM SUNGKUR EX-« CHIEF MEDICAL OFFICER » DU MINISTERE DE LA SANTE

« La situation économique n?encourage pas l?État à injecter plus d?argent dans la formation des infirmiers. Mais a-t-il vraiment le choix ? Après tout, c?est l?avenir de cette profession qui est en jeu, il va falloir en faire une priorité. Concernant les médecins, tout le monde sait qu?il est presque impossible de décrocher une formation de spécialiste en Inde ou en Europe. Les écoles de médecine à Maurice devraient en tenir compte et former elles-mêmes des spécialistes. »

FAUX MEDICAMENTS, VRAI DANGER

On connaissait les fausses chemises Ralph Lauren.

Il y a désormais les faux médicaments. « Un fléau », mettent en garde les pharmaciens. Et surtout, un business qui les dépasse. L?Organisation mondiale de la santé (OMS) l?estime à 10 % du marché pharmaceutique mondial. Un problème de pays pauvres ?

En 2007, ce mythe ne tient plus : à l?instar de l?Europe, Maurice commence à être touchée.

Selon une source proche des services de santé publique, 15 à 20 % des médicaments disponibles dans nos hôpitaux seraient des faux. « Cette estimation est plausible, mais difficile à manier, du fait de l?absence d?études rigoureuses sur la question », nuance un pharmacien de Beau-Bassin. N?empêche, le risque est réel. Nombre de médecins ont désormais leur « liste noire » de médicaments suspects qu?ils refusent de prescrire.

Le problème ? Dans le meilleur des cas, le principe actif est sous-dosé et le médicament n?aura aucun effet. Dans le pire, il peut vous clouer au lit... On a ainsi découvert de l?aspirine à base de talc au Burkina Faso, des collyres fabriqués avec de l?eau croupie au Nigeria, des pommades composées de sciure et de café au Mexique. Et, plus grave, un sirop contre la toux préparé avec de l?antigel. La mixture a causé la mort d?au moins 30 nourrissons en Inde, pays montré du doigt par l?OMS pour alimenter ce marché.

« À Maurice, du fait de l?efficacité de notre circuit de distribution pharmaceutique, on s?est longtemps senti à l?abri, indique un spécialiste. Certes, Maurice constitue une escale du trafic, mais notre petit marché local n?intéresse pas les mafias et les médicaments repartent aussitôt vers d?autres pays. Sauf qu?avec l?explosion du trafic, le risque est de plus en plus grand de voir les fournisseurs de nos hôpitaux touchés à leur tour. »

En fait, la question ne se pose même plus. Ces dernières années, les alertes se sont multipliées. Il y a un an tout juste, 17 médicaments distribués dans nos hôpitaux subissaient des tests de routine dans un laboratoire d?Afrique du Sud. Bilan : quatre médicaments fabriqués en Inde sont déclarés hors normes. Un produit contre l?asthme est même carrément toxique.

Et depuis ? « Une vingtaine d?autres échantillons ont été envoyés en Afrique du Sud et en France aux fins d?analyse. Nous attendons les résultats », nous a répondu le ministre de la Santé, Satish Faugoo.

La présence de pseudo remèdes dans nos hôpitaux n?étonne guère les plus avertis. « Quand le premier critère d?achat est le prix, il ne faut pas s?étonner de voir tout et n?importe quoi dans la composition d?un comprimé », tempêtent plusieurs médecins que nous avons interrogés. Une accusation fermement réfutée par Satish Faugoo.

Conscient du danger, son ministère s?active sur un projet de laboratoire à Réduit, afin de « contrôler la qualité des médicaments arrivant sur le marché local », précise Satish Faugoo. « Une partie du personnel a été recrutée, on s?apprête à lancer les appels d?offre pour la fourniture du matériel. Tout est fait pour que ce laboratoire soit opérationnel dans les plus brefs délais », rassure le ministre.

On comprend sa hâte. Égarés dans la jungle de l?industrie pharmaceutique, ses services n?ont pas été capables de prévenir à temps une dangereuse arnaque. Avec quelles conséquences pour tous ces malades gavés aux médicaments ? C?est ce que les associations de consommateurs, qui mènent l?enquête, cherchent à savoir.

MOSADEQ SAHEBDIN PRESIDENT DE L?« INSTITUTE FOR CONSUMER PROTECTION » (ICP)

« Le projet de laboratoire est une première étape vers plus de sécurité, mais il faut aller beaucoup plus loin. La contrefaçon pharmaceutique est une question de vie ou de mort. C?est pour cela que nous réclamons depuis deux ans la mise en place d?une agence de contrôle des médicaments, sur le modèle de l?Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé. Seul ce type d?organisme peut réglementer l?importation, la prescription, la distribution et la vente, tout en surveillant les effets indésirables des produits. De notre côté, à l?ICP, nous allons mener des tests indépendants. Les pourparlers avec un laboratoire privé sont sur le point d?aboutir. »

L?ART DU GASPILLAGE

« La santé ? C?est le ministère du gaspillage par excellence », assène froidement un infirmier en chef. Un syndicaliste, lui, s?en amuserait presque. « À chaque séminaire, c?est le même refrain, on nous rebat les oreilles avec la notion d?excellence ; un comble quand on voit comment l?argent public est parfois dilapidé ! ».

Les rapports de l?audit, hélas, lui donnent raison. Chaque année, des millions partent en fumée dans l?achat d?appareils neufs? et déjà placardisés. Le tout dans un climat d?impunité générale. À tel point que c?est peut-être la tradition la mieux partagée à l?hôpital : le cimetière aux machines.

Les instruments de radioscopie paient un lourd tribut à cette hécatombe technologique. Prenez l?hôpital de Souillac. L?appareil est livré en 2004, deux ans plus tard il n?est toujours pas branché. Les exemples de ce genre peuplent les fonds de couloirs des hôpitaux. Parfois, l?appareil fonctionne quelques mois, avant une avarie fatale.

Pas de panique, la garantie joue? à condition de signaler la panne.

La palme d?or d?un récent rapport va à l?hôpital de Flacq : neuf équipements au nom barbare, dont deux coûteux dispositifs pour ventiler les poumons, tous flambant neufs, tous hors service. Coût de l?investissement, Rs 1,5 million, en pure perte. Pas de jaloux : les hôpitaux Jeetoo et Victoria traînent aussi leurs « Ferrari en panne », ironise un praticien désabusé.

Si à l?hôpital on ne s?en mord plus forcément les doigts, à l?audit on s?arrache les cheveux. D?autant que le « gaspi » contamine aussi les pharmacies. Un spécialiste du diabète a mené l?enquête.

« 82 médicaments et accessoires sont considérés comme essentiels à la bonne marche de l?hôpital, or, aucun établissement ne dispose de ce kit de survie au complet. » Explication : trop ici, pas assez là-bas, « tout cela est parfaitement incohérent ».

De la cohérence, c?est justement ce que voudrait insuffler le ministère dans la répartition des ressources humaines.

« Certaines absurdités n?aident pas », reconnaît un cadre. De ce point de vue, il est servi.

FRANCIS SUPPARAYEN, EX-PRESIDENT DE LA « NURSING ASSOCIATION »

« Au niveau du ministère de la santé, il s?agit surtout de sensibiliser la population à une utilisation judicieuse des services de santé, mais aussi et surtout celle des médicaments afin d?éviter les abus. Il arrive souvent que des Mauriciens se rendent dans les centres de santé et ensuite, au cours de la même journée, à l?hôpital. La mise en place d?une carte de santé éviterait ce genre d?abus. D?autre part, il faut une meilleure répartition du personnel, surtout en ce qui concerne les sages-femmes. »

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