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Vivre à Diego
Des plages, des mouettes, des missiles. Ces Mauriciens qui ont choisi Diego n?en savaient pas beaucoup plus. Certains avaient bien entendu parler des marines américains et des civils philippins, sans plus? Aujourd?hui, ils les côtoient au quotidien, au travail, au pub, au gymnase.
L?expérience durera deux ans ? la durée minimum du contrat ? et plus si affinités. Passé ce délai, une bonne partie refuse de faire le voyage inverse. Les vieux routards parlent de l?« effet Diego ». Étrange? Y a-t-il ici un art de vivre ? Quels charmes peut-on bien trouver à une base aéronavale perdue dans l?océan ?
Un contrat de travail, voilà le détonateur. Autrement dit, l?opportunité de jours meilleurs. C?est ce qui pousse des Mauriciens à cet exil pas comme les autres. Trente-trois travailleraient à Diego aujourd?hui, dont six femmes et deux Chagossiens. Ils sont maçons ou mécaniciens, elles sont serveuses ou gouvernantes.
Diego, boulot, disco
En cherchant bien, on trouve même quelques managers. Là, les salaires s?envolent. Jusqu?à 1 800 dollars américains par mois (Rs 58 000). Les petits nouveaux, ceux qui débarquent en charter tous les trois mois, se contentent de beaucoup moins.
« Vous commencez à 200 dollars, plus les heures supplémentaires », indique Jacques, un jeune cuistot (les prénoms ont été changés). « Ce n?est pas énorme, dit-il, mais je m?y retrouve, car presque tout est gratuit ici. » À l?exception des virées nocturnes et du shopping. Encore que tout est détaxé. Comptez ainsi Rs 30 le verre de Jack Daniel?s au Jack Place, la discothèque qui cartonne.
Un job, quelques sous à mettre de côté et la possibilité d?apprendre. La formation, c?est ce qui a séduit Sandrine, une ancienne employée administrative. Elle travaillait à Diego en pleine guerre du Golfe. Pendant que les B-52 décollaient, elle retournait à l?école. Des cours du soir, au choix. Sandrine ne regrette rien. « De retour à Maurice, j?ai pu enfin décrocher un travail convenable. »
N?empêche que l?après-travail a une cote d?enfer. Diego by night, qui l?eut cru ? Voilà une idée reçue à oublier : cet îlot loin de tout n?est pas une base ultra-cloisonnée, mais d?abord un lieu de vie où l?on aime faire les quatre cents coups.
D?ailleurs, tous les Mauriciens vous le diront : « Nou tou melanze, ena bann fetes tou les zours ek pena apartheid. Meyer moman la semen, c?est samedi quatre her tantot. Lerla, tou dimoune comanse kui. Bann militaires ek filipinos, zot bien contan nou cari. Apre, nous assize lor la plaze ek nou koze koze. Souvan nou boire ene de la biere ensam, zist avan nou zouen dans night club. »
C?est là que les D.J. entrent en scène. Derrière les platines, des duels épiques : séga mauricien contre karaoké philippin, le perdant paie la tournée ! « Tout le monde se lâche : Diego, le samedi soir, c?est un peu Ibiza ! », s?enflamme une clubbeuse.
Les plus sages se donnent rendez-vous à une terrasse de restaurant. On y déguste la pêche du jour, bercé par l?orchestre du soir. Partout, l?alcool coule à flots, et les esprits parfois s?échauffent. « Dans les années 90, les Mauriciens ont causé pas mal de dégâts », se souvient un ancien. « On les a envoyés se calmer en prison. Aujourd?hui, ils ont plutôt bonne réputation », ajoute-t-il.
Cette discipline de la fête convient parfaitement à Veena, embauchée il y a deux ans. « Je peux être soûle à 3 heures du matin, je ne risque rien. Même seule sur le chemin, je suis en sécurité. La police militaire veille au grain. »
Des désillusions aussi
Mais jusqu?où ? « Ils nous fichent la paix. Nous, on ne se mêle pas de leurs histoires, on sait qu?il y a des zones interdites. Eux, ils respectent notre vie privée. » En clair : chacun prolonge la nuit comme il l?entend. Seul, en couple, avec un civil, un militaire, peu importe. « En cas d?urgence, on peut se débrouiller pour trouver un lit double? »
Même au milieu de nulle part, des couples se font et se défont. Par contre, mieux vaut éviter de tomber enceinte. C?est même « un motif de renvoi ». L?explication : Diego ne délivre pas d?acte de naissance.
On ne naît pas ici, mais on peut y mourir. Comme ce malheureux ouvrier philippin, victime d?une crise cardiaque. Cet épisode a marqué les esprits. Lindsay se souvient : « Le corps avait été immédiatement rapatrié. Mais tous les habitants ont quand même tenu à se recueillir, nous avons prié ensemble. »
« Ensemble », le mot revient souvent. Une façon de rompre l?isolement, dont certains souffrent plus que d?autres. « J?ai vu des grands gaillards sombrer dans des dépressions terribles », raconte Jean-Jacques, un chauffeur.
Puisque le psy ne suffit pas toujours à rendre le séjour plus doux, les Britanniques ont soigné les détails. Au cybercafé, on lit gratuitement les nouvelles de Maurice. Le week-end, Radio One tourne en boucle sur le web, et tant pis pour les Philippins qui n?y comprennent rien.
Les immunisés contre les pics de déprime vantent la douceur de vivre. Comme cette serveuse pétillante : « J?ai des amis américains, anglais, hispaniques. Je vais au boulot en vélo, je sors, je fais du sport. Oui, cette expérience est une chance, je veux la vivre pleinement. »
Il n?empêche que les Mauriciens de Diego sont un peu gênés aux entournures aussitôt qu?il est question des Chagossiens. Cette terre, avant qu?on y fasse la fête, a porté un drame. Mais le sujet reste tabou.
Un site olympique
On évoque plus volontiers le traditionnel match de foot du mardi, où « ban anglais gayne bate ». Preuve à l?appui, puisque c?est l?album photos qui le dit. On feuillette. Piscine, gymnase, terrain de basket, et même un golf et une salle de massage : on se croirait sur un site olympique.
Sans compter les soirées à thèmes organisées les nuits de pleine lune. Une sortie en vélo, un concours de dominos, tout est bon pour créer du lien avec les Philippins, vingt fois plus nombreux que les Mauriciens. D?où certaines frustrations, qui n?ont pas échappé à l?autorité militaire. Résultat : le feu vert est donné aux recruteurs pour doubler le contingent de Mauriciens. Ils pourraient passer de 33 à 70 d?ici à la fin de l?année.
« C?est vrai qu?il y a de quoi s?occuper et que les sportifs sont gâtés », reconnaît Dany, un maçon. Mais il ajoute : « Heureusement qu?il y a toutes ces activités, cela évite à pas mal de copains de sombrer dans l?alcool? »
LE PARCOURS DU CANDIDAT
Diego Garcia. Ce nom évoque pour beaucoup des images de plages vierges, de B52 ou encore de militaires anglo-saxons avec leur M16. Mais depuis le début de la semaine, l?archipel signifie aussi lettres de motivations, C. V. et entretiens d?embauche pour une centaine de Mauriciens. En effet, la compagnie DG21 Mauritius Support Office recrute actuellement des « laboureurs » et « helpers » pour travailler à Diego Garcia. Un monde méconnu, inaccessible pour certains, mais synonyme d?opportunités pour d?autres.
L?annonce parue dans les journaux en début de semaine a intrigué plus d?un. Car l?archipel de Diego Garcia reste un territoire militaire américain inaccessible aux civils. Le combat mené par les Chagossiens pour y vivre en est la preuve. Mais qui dit territoire américain dit aussi dollars. Et les postes à pourvoir semblent, à première vue, à la portée de nombreux Mauri-ciens qui se sont laissé tenter. Ainsi, sur l?annonce, pas de nom, mais seulement une adresse et un numéro de téléphone.
Au bout de la ligne, une voix féminine apporte un peu plus de compléments d?information à l?annonce : travailler sur Diego Garcia pour $ 200 mensuellement, pendant deux ans. Si la mention du salaire apporte une dimension mi-figue mi-raisin à l?offre d?emploi, une rencontre en tête-à-tête avec l?agent recruteur est vite entreprise pour soulever d?autres points techniques. À apporter avec soi : les détails de son C. V., les différentes expériences professionnelles et les lettres de référence si possible.
À l?agence de recrutement, on joue la carte de la franchise. La représentante mauricienne de DG21 Mauritius Support Office précise immédiatement qu?elle n?est pas là pour « vendre la destination de Diego Garcia ». Et elle ajoute aussi que cela n?a rien à voir avec « la destination d?Agaléga ».
Car, c?est un contrat de deux ans qui les attend, sans aucune possibilité de rentrer au pays auparavant. De plus, pour obtenir ce contrat, il faut le mériter. Les 25 à 30 personnes qui seront envoyées devront au préalable passer à travers une rude sélection.
C?est ici que la définition des termes « laboureurs » et « helpers » devient intrigante, car l?agent recruteur met l?emphase sur les compétences mécaniques, électriques et de plomberie des candidats. « Les employés seront appelés à faire un peu de tout. Et certaines compétences peuvent être un plus dans leur dossier. » Un permis de conduire est ici recommandé pour pouvoir se rendre utile dans l?archipel.
Ainsi, pour aspirer aux métiers de « laboureurs » et « helpers », on apprend qu?il faut que les candidats aient un niveau d?éducation correct, à savoir au minimum? la Form 3. Tout ça pour un salaire mensuel de $ 200, soit environ Rs 6 400.
« Mais l?avantage qu?ils auront, c?est qu?il n?y a aucune charge à côté. La nourriture, l?eau et l?électricité sont prises en charge par les employeurs. »
Et il y a aussi la possibilité de faire des heures supplémentaires, dépendant bien sûr de la pertinence du domaine dans lequel le Mauricien sera appelé à travailler. Mais comme l?agent ne veut rien cacher d?un séjour de deux ans à Diego Garcia, il explique tout de suite que la population philippine étant majoritaire, il se peut que les Mauriciens soient « frustrés » à un moment, à cause de la barrière linguistique.
Par ailleurs, les employés seront logés dans des dortoirs, communément appelés « barracks » à Diego Garcia.
Mais contrairement aux quartiers des militaires, ces derniers ont une chambre chacun, et les toilettes sont communes. « Il ne faut pas croire que les deux ans sont comme un emprisonnement ou encore un exil.
Il y a un commerce qui fait un peu de tout, de vendeur de nourriture, jusqu?à loueur de vidéo. Il y a une véritable vie à Diego », explique l?agent.Devant le statut de base militaire, il n?y a pas de vols à destination de Diego Garcia à partir de Maurice.
Il faut savoir que même à travers la filière dite « militaire », un billet pour l?archipel coûte dans les environs de Rs 60 000. En effet, l?employé devra partir de Maurice vers Singapour dans un premier temps, puis vers les Philippines. De là, il accède à Diego Garcia par le biaisd?un transport aérien militaire. Mais une fois dans l?archipel, pas de possibilité de retour avant deux ans minimums. « Il faut bien y réfléchir », conclut l?agent.
FLOU SUR L?ENCADREMENT LEGAL
Se faire employer par une société étrangère sur un sol étranger, mais être régi par la loi du travail mauricien? Une situation confuse qui soulève des questions. Car l?agence de recrutement DG21 Mauritius Support Office, qui emploie les Mauriciens pour les envoyer sur Diego Garcia, est soumise aux règlements nationaux. Sollicité pour un éclaircissement sur ce statut particulier, le ministère du Travail n?a pu fournir une réponse dans un court délai, et a demandé à étudier le dossier avant. Car le statut particulier de l?archipel implique des superpositions de juridictions fiscales anglo-saxonnes. Par exemple, les employés britanniques et américains bénéficient de plans de santé selon les normes et pratiques de leur pays. La même chose s?applique aux jours de congé. Mais aucune mention n?est faite pour les employés philippins et mauriciens. Toutefois, l?agence représentant DG21 Mauritius Support Office maintient que les Mauriciens seront employés selon la loi du travail mauricien.
Auparavant, c?est DCDM Recruitment Services qui détenait un permis pour l?emploi des Mauriciens à destination des pays étrangers dans l?océan Indien, l?Afrique, l?Inde, les Émirats arabes unis et l?Europe. Depuis, le DG21 Mauritius Support Office a choisi de se faire représenter à Maurice par un agent local. Si de mai à novembre 2004, 28 Mauriciens ont trouvé un emploi à Diego Garcia, la nouvelle agence de recrutement n?a envoyé que deux personnes en 2007. La récente annonce vise le recrutement d?une trentaine de Mauriciens.
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