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Menace de paralysie
La ceinture serrée, la population attend la croissance. Les trois prochaines années seront dures, lui a-t-on dit. L?industrie mère sera en phase de reconstruction. Ce n?est qu?après ce temps d?investissement que viendra celui de la récolte. Quatre usines hautement sophistiquées rouleront à plein régime, à produire à moindre coût de l?éthanol, du sucre blanc, des sucres spéciaux? Alors seulement, à partir de 2010, la population pourra respirer. Le gouvernement s?y est engagé.
Les yeux rivés sur les indicateurs économiques du pays, les bailleurs de fonds attendent la croissance. Ils ont accepté d?aider parce qu?ils sont rassurés que le plan de Maurice pour se remettre sur ses jambes est crédible. Leur argent sera utilisé à bon escient. Le moindre écart au calendrier représentera un manque de rigueur, donc un risque de gaspillage de fonds. Ils remettront alors en question leur soutien. Mais ils ont confiance. Le gouvernement s?est engagé.
Tous attendent les résultats. Le gouvernement, lui, traîne les pieds, s?attarde sur des détails, n?embraye pas. Les élus sont pleinement conscients des risques politiques et économiques qu?ils encourent, ils savent qu?ils ont eu le sort du pays entre les mains à un moment crucial de son histoire, mais ils ne sont pas animés par un sentiment d?urgence. Pourquoi cette attitude persiste-t-elle malgré les menaces ? Au c?ur du problème il n?y a rien d?autre qu?une faiblesse que l?équipe gouvernementale se refuse de pallier : le mauvais état de ses relations avec le privé. C?est à cela, au fond, qu?il faut attribuer le frein posé à la réforme sucrière.
Il aurait été tout à fait naturel que l?État et le privé débattent de l?utilisation de la terre. C?est une question de prime importance. Mais quémander est trop humiliant. Il ne faudrait absolument pas que les dirigeants paraissent reconnaître la force du privé, être leur partenaire. Alors ils ont saisi le prétexte de la réforme sucrière parce qu?ils sont, là, en position d?exiger, en position de force. Les dirigeants savent ce qu?il risque d?en coûter au pays d?envoyer ainsi des signaux contradictoires au bailleur de fonds qui a approuvé les conditions de cette réforme, élaborées par des consultants internationaux qui ont pris en considération tous les paramètres qu?ils soient sociaux, techniques ou économiques. Ils ont pris le risque.
Les sucriers l?ont compris. Dans un autre contexte, ils auraient probablement cédé. Pour eux, qu?est-ce que 2 000 arpents ? Ce sont près de 27 000 arpents qui seront libérés avec la réforme, puisque la canne ne sera plus cultivée que sur 63 000 hectares au lieu des 72 000 actuels. Ils ont certes indiqué ce qu?ils comptaient faire de ces arpents (« fruit trees, energy crops, reforestation and development of ecotourism and IRS projects », dit le plan d?action), mais ils n?en ont qu?une vague idée encore. Les sucriers ont compris que rien de précis ne motive la demande du gouvernement, qu?elle n?a pas fait l?objet d?une préparation, d?une stratégie de développement, que le gouvernement n?a même pas un répertoire correct des terres de l?Etat, qu?il n?a fait que saisir une occasion pour éviter une situation plus « incommodante ». Donc, ils résistent, plus par orgueil qu?autre chose.
Si les relations étaient plus saines, ceux qui se disent partenaires auraient dissocié ces deux questions. Ils auraient discuté sereinement des moyens d?optimiser la terre, auraient élaboré une « land policy ». Non pour des besoins de justice sociale, non parce qu?il faut « corriger » des injustices liées au système colonial. Notre réforme de l?espace ne doit pas revêtir le caractère émotionnel qu?a revêtu la réforme agraire au Zimbabwe ou en Afrique du Sud. Mais parce que nous avons peu de ressources et que la terre en est une, que notre territoire exigu peut devenir une contrainte économique. Après avoir partagé leur vision du développement du pays, les deux partenaires auraient défini quelles terres à dégager pour quoi.
Si l?État prévoit, par exemple, un déplacement de la population vers Highlands, lieu qui représentera les perspectives d?emploi, il peut juger utile de demander de la terre pour des logements sociaux autour de cet endroit, comme il peut, pour éviter cette migration, accélérer le développement rural, en encourageant en l?occurrence le privé à développer des projets sur ces terres-là.
Le retard de la réforme sucrière n?est qu?un symptôme d?un mal.
Le gouvernement croit que les relations tendues avec le privé serviront ses intérêts. Il menace de paralyser durablement ceux du pays.
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