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André Masson : Lettre ouverte aux chômeurs

29 mai 2007, 00:00

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Sans aller jusqu?aux excès de Gaëtan Duval s?arrogeant le droit de dire, à l?aube du miracle mauricien (?) de la fin des années 1980, que les seuls chômeurs de Maurice seront les paresseux, les fainéants, force est de constater que la notion du chômage évolue au gré des événements et des facteurs économiques. Ainsi, en 2007, il convient de souligner la disparité entre les demandeurs d?emploi, souvent sous-qualifiés, et les emplois proposés de plus en plus pointus sur le plan de la technicité exigée. Le bon sens s?attend encore à ce que les entreprises, réclamant à cor et à cri, des recrues correspondant à leurs exigences technologiques, organisent adéquatement des stages de détection d?éventuelles capacités et de formation d?employés potentiels. Rien ne pourra jamais remplacer la formation par tout recruteur en fonction de ses futures exigences professionnelles. Croire que le gouvernement et ses organismes formateurs pourront toujours donner des ailes à l?oiseau rare rêvé par certains chefs d?entreprise, adeptes de l?assistanat gouvernemental, c?est encore croire au Père Noël. En revanche, nos journaux ne cessent de nous conter les réussites exemplaires de tant de compatriotes, ayant commencé au bas de l?échelle, qui deviennent, quelques années plus tard, des entrepreneurs, des chefs d?entreprise, des créateurs d?emplois heureux, épanouis et exemplaires.

Tout autre est la situation sociale en ce mois de mai 1982 de fin de régime travailliste et ramgoolamien. Ils sont des dizaines de milliers de chômeurs à être sans emploi et surtout sans espoir d?en trouver un de sitôt en raison du marasme causé, entre autres, par une idéologie surannée, freinant à outrance le moteur économique pour une simple raison d?épidermes politiquement incorrectes.

Ces dizaines de milliers de chômeurs, qui font la queue, en mai 1982, devant les bureaux des ministres travaillistes, dans le vain espoir de décrocher un emploi, préélectoral en échange d?une promesse de vote, inspirent un André Masson des meilleurs jours, autrement dit des jours les plus sombres. Il leur adresse une Lettre ouverte qu?on peut, sans risque de se tromper, ranger dans la liste des articles de presse susceptibles de faire partie d?une Anthologie de la presse mauricienne, à paraître quand nous aurons acquis l?intelligence pour le faire.

Dans l?impossibilité de citer intégralement ce texte d?André Masson, nous ne pouvons que le résumer, en nous efforçant de ne pas déformer sa pensée. Il commence ainsi : ?Chômeurs, vous avez faim. Faim de nourriture... Faim de tout ce que la publicité exhibe... Faim de plaisirs. Faim de loisirs. En un mot faim de la vie multiple et féconde, née de vos rêves et de la réalité, la vie qui scintille et qui chante?. Voilà donc un échantillon significatif d?une plume journalistique pourtant condamnée au chômage et à l?oisiveté, au début des années 1970, par un gouvernement PTr-PMSD.

Elle poursuit : ?Vous regardez vos mains : elles ne peuvent être employées... Votre intelligence ne s?exerce pas dans un métier et se perd dans la tristesse comme inerte?. Elle évoque encore ?l?inquiétude du lendemain sans changement?. Elle conclut : « Vous êtes l?incarnation de la faim sous tous ses aspects ».

Elle devient personnelle : ?Chômeurs, vous êtes le cri du monde. Je vous connais. J?ai été l?un des vôtres en 1948?. Elle raconte. Madame André Masson porte en elle son premier enfant. André et elle habitent au bout de la route menant à Floréal, à proximité de la Boutique Ducasse. Il se revoit descendant cette via dolorosa, se demandant d?où lui viendra la force pour annoncer, à la mère de son enfant, qu?il vient de perdre sa place. La firme cinématographique qui l?emploie le licencie parce qu?il refuse d?admettre des spectateurs en surnombre. Il respecte la loi et son patron le licencie, sans égard pour ses nouvelles responsabilités de chef de famille et de géniteur. Ça c?est l?île Maurice de l?oligarchie, en 1948, l?année des législatives qui marque la fin d?un règne, commencé un siècle et demi plus tôt.

Il raconte : ?Ma femme blêmit? comme blêmissent des dizaines de milliers de chômeurs. ?Comment faire quand on perd sa place? et que tarissent pour une durée indéterminée les entrées d?argent ?

Il conclut : ?Ah ! chômeurs, comme j?étais vous, votre frère en malheur, votre sosie ! ? Se pose la question de la couleur épidermique. Un faux problème à ses yeux : ?La confrérie des pauvres fait les pauvres identiques. L?archiconfrérie des chômeurs les rend tous semblables?. Il connaît des riches jaloux de plus riches qu?eux. Il ne peut exister un pauvre jaloux de plus pauvre que lui. Il conclut : ?S?il est une chose qui égalise les hommes c?est bien la pauvreté... Les pauvres sont les malades d?une société. La pauvreté au sein d?une société est toujours une maladie grave?. Ce qui est grave c?est que le chômeur se sent indigne. Il perd sa place à table. Il devient de trop. Cette souffrance se multiplie par deux, par trois même ou davantage, quand on a le culot de prendre charge d?autres vies humaines, de les installer sur le radeau de la vie qui est tout ce qu?on veut, hormis un long fleuve tranquille.

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