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Des charbons ardents
«C?est le scandale du siècle », affirme Paul Bérenger. Certes, ce n?est pas sur un propos excessif d?opposant que l?on s?appuie pour se faire un jugement sur une initiative gouvernementale. Mais les conditions de l?installation d?une centrale électrique au charbon par des investisseurs malaisiens suscitent des interrogations fort légitimes. Cette décision, tant au niveau de la stratégie énergétique nationale que de la politique du gouvernement vis-à-vis de l?investissement direct étranger, exige une transparence publique qui fait terriblement défaut. Ce n?est pas pour autant qu?il convient de discréditer à l?avance le projet de CT Power.
Ce qui n?est pas dit ouvertement ? et qui alimente la méfiance de l?opposition ? c?est que les promoteurs de ce projet sont des amis de l?actuel régime. Ils sont donc soupçonnés de bénéficier de faveurs indues. À entendre le ton polémique des propres négociateurs du CEB, à voir leur rapport circuler entre les mains de l?opposition et des médias, on est porté à le penser. C?est qu?il y a de gros intérêts en jeu. De puissants lobbies sont actifs. Il va falloir démêler cet écheveau et distinguer les faits des suspicions.
D?abord, qui sont ces Malaisiens et comment ont-ils obtenu une lettre d?intention du « Board of Investment » pour un projet non sollicité ? Ce que l?on sait avec certitude, c?est qu?il s?agit d?un puissant groupe d?investisseurs proches des dirigeants de l?Alliance sociale. Ils cherchent à diversifier leurs activités et ont présenté un projetqui cadre avec des besoins réels et connus du pays. Malaisiens ou pas, le pays doit rapidement augmenter sa capacité de production d?électricité pour faire face à une demande croissante. Rien que pour satisfaire celle des entrepreneurs de Tianli à Riche-Terre, il faut l?équivalent d?une nouvelle centrale moyenne. Que des entrepreneurs, locaux ou étrangers, anticipant un marché, élaborent un projet pour le satisfaire, me semble dans la logique de notre système. Que je sache, les centrales de l?industrie sucrière n?ont pas été non plus des projets sollicités.
Sur le plan de la bonne gouvernance, les institutions de Bretton Woods sont plutôt hostiles à ce procédé à cause de son opacité et du risque de corruption qu?il comporte. Quand la politique d?un gouvernement autorise l?examen de telles offres, il doit se montrer totalement transparent. Il ne l?est pas dans ce cas. Du coup, il prend le risque de compromettre un projet d?investissement qui est peut-être valable.
Le projet des Malaisiens ? cela est incontestable ? vient répondre à un besoin de production électrique. À l?heure actuelle, cette production est assurée presque à égalité par l?Etat et le privé. Avec l?entrée en opération de la centrale de Savannah, la part du privé passera à 60 %, une production réalisée à partir de centrales utilisant la bagasse et le charbon. Toute la bagasse disponible sera brûlée. Une des centrales du privé, la Centrale Thermique du Sud, utilise exclusivement du charbon, environ 500 000 tonnes par an. Pour répondre aux besoins du pays à moindres coûts, le CEB n?a pas beaucoup d?options. La production d?électricité à partir de l?huile lourde est de plus en plus coûteuse. La bagasse existante est déjà utilisée, même si de nouvelles technologies de production et la culture de cannes plus riches en fibre, laissent entrevoir, à moyen terme, des perspectives de croissance des centrales bagasse-charbon. Dans l?immédiat, l?option des centrales au charbon est la plus économique. Mais sur le plan de l?environnement, elle n?est pas sans risques. Les centrales au charbon, partout dans le monde, sont très critiquées par les environnementalistes qui les considèrent comme la principale source de pollution.
Ce sont ces risques ainsi que d?autres aspects techniques et financiers que le CEB examine actuellement. On ne peut pas dire que la question soit traitée avec légèreté. La liberté de ton adoptée par le « Negociation Panel » nommé par le CEB démontre une indépendance d?esprit qui mérite d?être saluée. Ce comité a exprimé des réserves sur certains points du projet et, à ce stade, le « board », conseillé notamment par un cabinet de réputation internationale, n?a pas encore dit son dernier mot. Les deux principaux points soulevés par les techniciens concernent, d?une part, la technologie à être utilisée, et de l?autre, le prix de vente de l?électricité au CEB, plus élevé que celui qu?il produit ou qu?il achète actuellement. Ce qui a fait dire au « panel » que le projet n?est pas « financièrement attractif » . Le deuxième point a trait à la nouvelle technologie que se proposent d?implanter les promoteurs et qui nous vient de Chine, une technologie inconnue du CEB. On peut croire que c?est pour cette raison qu?il s?est adjoint l?expertise d?un consultant crédible en Électricité de France. Mais pour rassurer le pays, le CEB devrait prendre l?engagement de rendre publics le constat et toutes les recommandations de son consultant.
La question de la protection de l?environnement est celle qui doit être examinée en priorité. Le CEB, lui, n?en fait pas sa préoccupation principale ; il cherche seulement à produire de l?électricité au meilleur coût. Il est vrai que son bilan financier est catastrophique. Cette année, il affiche un déficit de Rs 1,6 milliard. Son déficit accumulé, sous l?effet du renchérissement du prix du pétrole et l?incapacité chronique des gouvernements à pratiquer la vérité des prix, se monte à Rs 5,5 milliards. Il estime, en la conjoncture, qu?une centrale au charbon est l?option la plus économique. C?est maintenant à l?État de dire si ce choix est conforme à la politique nationale en matière de protection de l?environnement.
Au niveau des objectifs et des intentions, la politique gouvernementale est sans équivoque : Maurice a été le premier pays à ratifier l?« United Nations Framework Convention on Climate Change » en 1992. Depuis 1997, nous possédons une « National Long Perspective Term Study » qui propose la vision d?un pays autosuffisant en énergie et utilisant de l?énergie propre à l?horizon 2020. Même le plan du CEB, l?« Integrated Electricity Plan 2003-12 », met l?accent sur les sources renouvelables pour la production de l?énergie. Or, il s?apprête à faire le contraire, à accroître la part du charbon, le combustible considéré comme le plus polluant de la planète et que tous les pays sensibles à l?écologie s?évertuent à remplacer.
Nous avons beaucoup à apprendre des Chinois, mais probablement rien en matière de protection de l?environnement. Ce pays qui possède 13 % des réserves mondiales du charbon produit plus de 80 % de son électricité à partir de ce combustible. Il est connu que la plupart de ses centrales qui fonctionnent grâce à la technique de pulvérisation du charbon ? celle-là même que l?on se propose d?introduire ici ? sont extrêmement polluantes, au point que les experts estiment que la Chine pourrait devenir d?ici 2009 « le plus gros émetteur de dioxyde de carbone ». Elle cherche, il est vrai, à améliorer sa technologie, avec la collaboration de chercheurs européens. Mais les centrales plus « propres » sont aussi les plus chères.
Le choix du CEB, partenaire éventuel des Malaisiens, implique l?État. Il concerne tous les citoyens. Ce qu?ils réclament, c?est une décision propre. Dans tous les sens.
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