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Africa day : Le Mauricien, cet Africain qui s?ignore
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Africa day : Le Mauricien, cet Africain qui s?ignore
Nombreux seront aujourd?hui les pays africains ? notamment l?Afrique du Sud ? à célébrer la Journée de l?Afrique. Date anniversaire de la création en 1963 de l?Organisation de l?unité africaine (OUA devenue depuis l?Union africaine). Le drapeau de l?Union africaine (UA) flottera sur les bâtiments de ces pays en fête.
La journée passera inaperçue à Maurice. Les Mauriciens qui dans leur majorité reconnaissent le drapeau national, celui de la France, des États-Unis, de l?Inde, de la Grande-Bretagne et de l?Union européenne, n?ont aucune idée des couleurs du drapeau de l?UA.
?Nous faisons partie de l?Afrique, mais le Mauricien ne se considère pas comme étant Africain. Il se sent mal dans sa peau africaine. L?âme africaine n?y est pas?, lâche Vijay Makhan, ex-assistant secrétaire général de l?UA. Assis dans son salon meublé et décoré à l?africaine, il dit assumer, lui, pleinement son africanité, et parle passionnément de l?Afrique, de ses faiblesses et de ses grandeurs.
Cette Afrique qu?il considère comme la dernière frontière pour l?investissement et dont le sous-sol recèle 40 % des métaux et minerais du monde. (Voir interview plus loin). Il ne sera pas le seul à déplorer le peu d?intérêt des Mauriciens à notre appartenance à l?Afrique, et le relâchement de notre politique étrangère vis-à-vis du continet noir.
Chitmansing Jesseramsing, ex-ambassadeur de Maurice aux États-Unis, évoque la nécessité de réorienter et de renforcer notre politique africaine. De professionnaliser notre diplomatie et d?amener Maurice à assumer un rôle de leader dans la zone sud-ouest de l?océan Indien. De refaire notre image de l?Afrique et d?introduire l?étude de la langue swahilie dans nos écoles.
Lui qui connaît les avantages que Maurice a tiré de son appartenance au bloc africain ? pour le sucre et autres produits à travers les pays d?Afrique, des Caraïbes et du Pacifique avec l?Europe et le textile à travers l?Africa Growth and Opportunity Act avec les États-Unis ? regrette cette politique africaine d?antan initiée par Sir Seewoosagur épaulé par Sir Harold Walter et qui vit Maurice à la présidence de l?OUA en 1976. Une africanité assumée et morte trop prématurément.
Il finira par nous dire que ?30 % de notre population est d?origine africaine. Peut-être que notre politique africaine changera avec cette mouvance menée par des hommes comme Michel, Moutou et Grégoire pour renouer avec nos racines africaines et ses traditions?. Mais ce n?est pas demain la veille que cette mouvance atteindra son but. ?Dans ce contexte, il nous faut donner du temps au temps?, déclare tout de go Benjamin Moutou, historien mauricien, chercheur et écrivain, qui évoque une certaine aliénation qui pousse aujourd?hui les Mauriciens à s?identifier beaucoup plus à l?Europe et à des pays asiatiques qu?à l?Afrique.
?Personne ne s?est jusqu?ici demandé pourquoi dans un pays où 200 000 habitants sont d?origine africaine, il n?y a jamais eu de demande pour l?étude du swahili. On a depuis des âges des examens en langues orientales, mais pas en langue africaine?, s?étonne Benjamin Moutou qui estime que Maurice est peut-être en train de laisser glisser sa chance d?être à l?Afrique ce que Singapour est à la région asiatique.
De fait, c?est principalement sur le plan économique et commercial que la diplomatie mauricienne s?intéresse à l?Afrique et notre appartenance à l?UA. Les différents régimes qui se sont succédé à Port-Louis ont exprimé leur foi dans le traité d?Abuja pour la création d?un Marché commun africain. Maurice a respecté les échéances que lui impose son appartenance aux blocs de libre-échange que sont le Marché commun d?Afrique orientale et australe et la Communauté pour le développement de l?Afrique australe (voir hors-texte).
Raj JUGERNAUTH
Des raisons pour être afro-positifs
■ L?Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) publie régulièrement des études et des statistiques dans divers domaines de politique économique. Elle s?est souvent penchée sur l?Afrique. L?organisation n?est pas la seule à croire qu?il faut être afro-positif. Depuis 2000, Jean-Louis Terrier, président de ?Credit Risk International?, un cabinet- conseil aux investisseurs étrangers, affirme qu?il existe de bonnes raisons pour être ?afro-positif?.
Ce consultant, spécialisé dans l?étude des risques-pays, met en avant l?importance du grand marché que l?Afrique est en passe de devenir. Un marché aussi important que la Chine à l?horizon 2015, selon lui. Il mise sur l?urbanisation et l?intégration économique des différents pays africains. D?autres experts estiment que l?émergence de l?Afrique doit nécessairement passer par une diversification de son économie. Quoi qu?il en soit, les différentes études de l?OCDE indiquent que plusieurs pays africains vont émerger. Hormis l?Afrique du Sud qui a pris déjà une certaine avance et Maurice, l?Ouganda, le Kenya, la Tanzanie et le Nigeria sont les plus cités.
Les rouages de la SADC et du Comesa
■ La vision de l?Union africaine est d?arriver à un marché continental, soit un vaste marché commun sans tarif douanier ou quota entre les 53 pays membres, indiquent les techniciens du ministère du Commerce international responsable des dossiers africains. Le traité d?Abudja prévoit, expliquent-ils, la construction de ce marché par étapes. L?Afrique a été divisée en cinq régions géographiques. Les pays concernés sont en effet regroupés par région pour leur permettre de développer des zones de libre-échange. Le but ultime est de faire intégrer tous les groupes sous un seul et unique marché commun. Maurice appartient à deux différents groupes à la fois, soit le Marché commun d?Afrique orientale et australe (Comesa) et la Communauté pour le développement de l?Afrique australe (SADC). Celle-ci comprend 14 pays et a déjà parcouru un long chemin en ce qui concerne l?intégration économique. Au total, 85 % du commerce entre les 14 pays seront libéralisés l?année prochaine. Selon le calendrier établi, il n?y aura plus de barrière tarifaire entre ces pays en 2012, soit dans cinq ans.
Le Comesa comprend 11 pays. À court terme, le Comesa a pour objectif de mettre en place une zone de libre-échange (suppression des barrières douanières internes) et une union douanière entre ses membres. À plus long terme, il est envisagé d?établir une union monétaire (d?ici 2025). En choisissant de faire partie de ces zones, Maurice a opté pour une politique de donnant. Le Comesa est un marché de 300 millions d?habitants et la SADC comprend 200 millions d?habitants.
Or, la libéralisation des échanges a récemment prouvé que l?industrie mauricienne doit s?adapter à une nouvelle réalité. Quatre produits des pays du Comesa, dont de la peinture fabriquée en Égypte, ont dû être de nouveau frappés par une taxe douanière après une première détaxe. Le prix de ces produits menaçait les usines locales. Toutefois, cette mesure n?est que temporaire et a été prise pour éviter des fermetures d?usines locales, mais également pour leur donner du temps de s?adapter à cette nouvelle situation. Les quatre produits en question seront de nouveau détaxés dans un avenir pas très lointain. ?Maurice n?a pas de choix. Si nous n?avions pas choisi l?option africaine, nous aurions eu à faire face à la compétition mondiale qui est encore plus féroce. L?Inde, la Chine et le Pakistan utiliseront Maurice comme plate-forme pour pénétrer le marché africain?, souligne un technicien du ministère du Commerce international
Benjamin Moutou : ?Maurice adopte l?Afrique à travers le prisme américain?
■ L?historien Benjamin Moutou souligne que 45 % des esclaves vendus à Maurice provenaient du Mozambique, 40 % de Madagascar et environ 3 % de l?Afrique de l?Est. L?Afrique a été, au même titre que l?Inde et la Chine, des continents de peuplement de Maurice. Or, affirme-t-il, dans une société coloniale, tout ce qui venait de la Chine, de l?Inde et de l?Afrique était tabou, considéré comme mauvais et souvent maléfique. ?Notre perception de l?Afrique n?a pas beaucoup changé. Notre modèle de l?Afrique passe par le prisme américain. Les tresses africaines ont été adoptées par l?Amérique en premier et exportés vers Maurice. Le transfert d?une certaine richesse culturelle de l?Afrique se fait vers Maurice via les Afro-Américains?, affirme Benjamin Moutou qui s?interroge sur une indifférence des Mauriciens pour l?étude du swahili, langue très parlée en Afrique de l?Est, et l?absence d?études de langues africaines dans un pays où 200 000 habitants sont d?origine africaine.
Jesseramsing : ?Enseignez le swahili à l?école et à nos diplomates?
■ Chitmansing Jesseramsing, ex-ambassadeur aux États-Unis, estime qu?il est urgent pour Maurice de réorienter sa politique africaine et de déléguer des ambassadeurs chevronnés dans les pays africains. ?Il est urgent qu?on développe des relations avec le Maghreb, qu?on assume un rôle de leader dans la zone du sud-ouest de l?océan Indien qui est un bassin très important. Je crois que la réorientation de notre politique africaine passe aussi par une professionnalisation de notre service diplomatique. Je crois aussi que l?éveil de la conscience d?appartenance à l?Afrique que provoquent en ce moment les Michel, Moutou et Grégoire aideront dans cette réorientation de notre politique vis-à-vis de l?Afrique.? A cet effet, il estime qu?il est grand temps d?envisager l?introduction de l?étude du swahili dans nos écoles, et pour nos diplomates, car cette langue est très utilisée en Afrique de l?Est. Dans ce contexte, l?ex-ambassadeur mauricien signale qu?il a eu du mal à convaincre les Américains, dans le cadre des négociations sur l??Africa Growth and Opportunity Act?, que Maurice fait bien partie de l?Afrique. La sénatrice Mary Landrieu, de l?État de la Louisiane avait réclamé l?exclusion de Maurice des avantages offerts par ce projet aux pays africains en arguant que l?île ne fait pas partie de l?Afrique et n?est nullement africaine.
Questions à Vijay Makhan ex-assistant secrétaire général de l?Union africaine
● Quelle est votre évaluation de notre politique africaine ?
Je crois que nous n?avons pas une politique recherchée, calculée, vis-à-vis de l?Afrique. Notre ancrage africain se fait de façon ad hoc, ponctuelle, quand on recherche quelque chose qui requiert une action concertée avec l?Afrique. L?île Maurice est en train de vivre un moment d?incertitude par rapport à ce qu?elle veut être.
Voulons-nous être africains ou isolés en cherchant des ancrages à gauche et à droite pour maximiser nos intérêts économiques et commerciaux ? Voulons nous être afro-asiatiques ? C?est aux décideurs de préparer les actions nécessaires. Nous faisons partie de l?Afrique, mais le Mauricien ne se considère pas comme un Africain. Il se sent mal dans sa peau africaine. L?âme africaine n?y est pas. Il faut dire que la politique ne suit pas notre appartenance africaine.
● L?Afrique est peut-être négativement connotée dans la mémoire collective des Mauriciens...
Vous savez, l?Afrique a aussi un visage très négatif, très sombre. Mais il y a aussi un paradoxe africain. De 1956 à 2007, l?Afrique a connu 190 coups d?Etat et 34 des 49 pays les moins avancés s?y trouvent. 10 % de la population mondiale vivent en Afrique mais elle ne produit que 1 % du produit national brut global et 2 % du commerce international, ce qui est une régression par rapport aux années 60 et 70. L?Afrique a la croissance démographique la plus élevée au monde, entre 3 à 3,5 % par an. 25 millions de personnes meurent du sida chaque année et 90 % des personnes affectées par le virus sont africaines. L?Afrique est aussi ravagée par des conflits, qui de 1980 à 1996, ont fait environ 6 millions de réfugiés et entre 13 à 15 millions de déplacés. Conflits qui ont coûté quelque $ 250 millions.
● Parlez-nous du paradoxe africain ?
L?Afrique est le continent le plus riche du monde. Son sous-sol recèle 40 % des réserves mondiales de métaux et de minerais. Mais la pauvreté cache une autre réalité. Est-ce qu?on est en train simplement d?exploiter l?Afrique ? Est-ce que la richesse du sous-sol est exploitée par autres ? Est-ce que l?argent qui doit revenir à l?Afrique part ailleurs ? Les Africains doivent se poser ces questions. Il faut des solutions africaines aux problèmes africains. Il ne peut y avoir de développement en Afrique sans paix et il ne peut y avoir de paix sans développement. Quoi qu?il en soit, ce siècle appartient à l?Afrique et Maurice est condamnée à faire cause commune avec elle.
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