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J. M. G. Le Clézio :tous les écrans du monde

21 mai 2007, 00:00

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J. M. G. Le Clézio :tous les écrans du monde

Leur a-t-on déjà posé la question, à Bergman, Fellini, Godard ou Lang : pourquoi le film plutôt que le livre ? Et à Faulkner, Joyce ou Camus : pourquoi le livre plutôt que le film ? Flaubert et Dostoïevski, s?ils avaient eu à choisir, qu?auraient-ils décidé ? L?Education sentimentale n?est-il pas, aussi, un grand roman cinématographique fait de travellings (le bateau qui glisse le long de la Seine), de champs contre-champs et de contre-plongées (lorsque Frédéric aperçoit pour la première fois Mme Arnoux) ?

Faut-il choisir : écrire ou filmer ?

Dans Ballaciner, le livre qu?il consacre à sa passion pour le cinéma, J. M. G. Le Clézio cherche la réponse : ?J?aime cette liberté de l?écriture, ne dépendre que de moi-même.? Lecteur, il raconte qu?il lui a fallu longtemps ?pour entrer? dans La Recherche du temps perdu, ?y revenir, (s)?y perdre, chercher la clé?. ?Un jour, je l?ai trouvée : ce n?était pas la madeleine, mais, au tout début d?Un amour de Swann, cette longue phrase où il est question de la sonnette du portail de la maison Verdurin.? L?entrée était là. Et le cinéma ? ?C?est différent. C?est une incantation. Une fascination.? L?efficacité du cinéma vient de son immédiateté. Cette image mouvante, ces personnages, qui sont, dit Le Clézio, ?au moment où je les vois le présent. (...) Lorsque je regarde un film de Mizoguchi, de Sembene ou d?Almodovar, ne suis-je pas japonais, sénégalais, espagnol, du moins d?adoption ??

Comme son titre l?indique, Ballaciner est une ballade, de visage en visage, de film en film. Au moment de la commencer, écrit Le Clézio, ?c?est aux larmes que je pense?. ?Le cinéma a en commun avec la musique de nous arracher ces précieuses gouttes, les seules vraiment salées de toutes les créatures vivant sur cette terre, à la dérobée, sans prévenir, sans qu?on puisse y résister.?

Peu de livres ont su aussi bien dire le cinéma, ou plutôt ?son? cinéma, car il n?est de cinéma qu?à soi. Il était une fois le cinéma de J. M. G. Le Clézio. Son premier héros (Harold Lloyd) et Le Manoir hanté (Haunted Spooks), vu cent fois. Harold qui fonce à travers San Francisco dans une voiture aux roues décentrées, sur la motocyclette d?un policier, sur un cheval, puis sur le toit d?un tramway.

Tout commence dans les salles de ciné, ?où l?on se cale dans son fauteuil, éprouvant le grain du velours, le bois des accoudoirs, où on cherche sa place pour dormir ou rêver, parfois pour une session d?autoérotisme, les pieds passés par-dessus le dossier du rang de devant?.

Le Clézio se souvient de Roland Barthes qui disait que le cinéma était exactement à l?opposé de la télévision, ?l?un, ouvert, anonyme, accueillant les solitudes et les espoirs, l?autre réservé au cadre (pour lui haïssable, inaccessible) de la Famille?. Les premières salles, donc, à Nice, le Cinéac - fréquenté par Gilles Jacob, dont on lira avec plaisir Le Verre de lait d?André Gide, l?avant-propos de Ballaciner. L?Edouard-VII, le Barla, le Mondial, mais surtout le Saint-Maurice, perché dans les hauts de la ville, qui accueillait une fois par semaine le ciné-club Jean-Vigo. Un lieu ?extraordinairement brillant, où la fièvre du cinéma pouvait se propager et donner des frissons?. Découverte des classiques, découverte aussi de la critique, des revues de cinéma (Positif, Cinéma 60, Les Cahiers du cinéma ? ?les plus exigeants, les plus radicaux?). ?Un certain bon goût prévalait, écrit Le Clézio. Je crois en retrouver l?expression dans l?Histoire du cinéma mondial, de Georges Sadoul.?

Et, de fait, il y a quelque chose de Sadoul dans Ballaciner. Des goûts très sûrs, très politiques aussi. La détestation d?Hollywood - ?On ne dira jamais assez de mal de cette machine à fric, des innombrables, innommables navets qu?elle a produits? -, et surtout une extraordinaire connaissance des films aimés.

Il faudrait tout citer, décrire pour chacune des oeuvres analysées la pertinence et la précision de l?analyse qu?en fait Le Clézio.

Ordet, de Carl Dreyer, ?l?un des purs chefs-d?oeuvre du cinéma?. Un monde brutal et terrestre, qui confond la mort et la vie, le fantasme et la vérité. Ozu et l?un de ses premiers chefs-d?oeuvre, Ukikusa monogatari (Histoires d?herbes flottantes). Un art exemplaire, dénué de toute grandiloquence. L?Atalante, de Jean Vigo, qui ?brille d?un éclat unique au firmament de l?art cinématographique?.

C?est en voyant Ugetsu monogatari, Les Contes de la lune vague après la pluie, de Mizoguchi, que Le Clézio a, pour la première fois, compris que le cinéma était un art. C?est en voyant les films des grands cinéastes italiens des années 1960 (De Sica, Visconti, Fellini, Pasolini, Antonioni) qu?il a ressenti, en sortant dans la rue après la projection, ?l?impression que le combat se poursuivait, que nous devions y prendre part?. Rien de politique ici, juste la parfaite identification de l?image et de la réalité. Avec, en point d?orgue, L?Avventura, l?une des plus belles et des plus étranges histoires d?amour.

Merveilleux cinéma, dont la fréquentation donne cette curieuse impression de sortir des limites de sa propre existence, de se dépasser. Merveilleux cinéma dont l?histoire se continue après que le mot Fin s?est effacé. ?Sur l?écran d?un bleu irréel, devenu vide, maintenant nous pouvons nuager.?

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