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La guerre des terres

13 mai 2007, 00:00

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Il met en exergue la capacité du pays à relever les défis de la restructuration économique, mais il pourrait aussi souligner les faiblesses accumulées de son gouvernement, incohérent et indécis. L?accord signé, cette semaine, entre la Communauté européenne et le gouvernement mauricien, dans le cadre du « Sugar Sector Policy Support Programme », ouvre, en effet, un nouveau chapitre de l?histoire de l?industrie sucrière et de l?économie mauricienne. Il offre au pays les moyens de propulser la plus vieille industrie de Maurice dans une nouvelle ère de développement. Mais faute d?un soutien agissant, confiant et volontariste de l?État, l?industrie pourrait éventuellement décliner, entraînant des conséquences néfastes pour l?ensemble du pays. Les responsables politiques, qui croient servir l?intérêt de la nation en désignant à la vindicte populaire cette industrie-socle et en réduisant les entrepreneurs sucriers à des « accapareurs » de terres, mettent en péril l?avenir du pays.

L?origine du contentieux est apparemment la concentration de la propriété foncière. Le gouvernement trouve injuste la répartition actuelle des terres et il voudrait imposer aux gros propriétaires une restitution partielle, décidée arbitrairement et unilatéralement. C?est un volet de la fameuse promesse électorale de « démocratisation » de l?économie. Je ne suis pas sûr que les citoyens doivent applaudir ce coup de force du Conseil des ministres, même s?il se drape du manteau de l?intérêt général. On peut comprendre que l?État se tourne vers ceux qui possèdent des terrains lorsqu?il en a un besoin pour réaliser son programme social, mais cela ne peut se faire que dans le cadre d?une négociation.

Ce dialogue est d?autant plus nécessaire que l?on nage en pleine mystification. La propriété des terres sous culture de canne n?est pas, et ce depuis longtemps, l?apanage de quelques familles richissimes. Sur les 72 911 hectares de terre plantée en canne, 50 245 hectares, soit 68 %, appartiennent, il est vrai, à de gros usiniers-planteurs, au nombre d?une vingtaine. Mais le reste, soit 32 %, est aujourd?hui aux mains de petits planteurs. Fabuleuse histoire que celle des immigrés indiens devenus ainsi, en quelques décennies, des Mauriciens propriétaires des terres de leur ancienne servitude. Ils possèdent de petites parcelles, des terres ingrates parfois, mais elles sont leurs biens, fruits de leur labeur et du soutien inchangé de tous les gouvernements qui se sont succédé. Faut-il aussi rappeler les 55 000 actionnaires du « Sugar Investment Trust », qui détient, par ailleurs, 20 % du capital des usines sucrières et déjà, entre 10 à 20 % des centrales thermiques charbon-bagasse ?

La démocratisation n?a donc pas attendu ce régime. Ce processus s?est mis en branle il y a plus d?un siècle. Et il ne s?applique pas seulement aux terres agricoles. Fait extrêmement rare pour un pays à revenu intermédiaire comme le nôtre, près de 90 % des foyers mauriciens sont aussi propriétaires de leur logement sur des terrains acquis en toute propriété. À titre de comparaison, en Grande-Bretagne, les propriétaires ne sont que 66 % ; en France, ils sont 56 % ; même aux États-Unis, ils ne sont que 70 %. Cette guerre des terres, à l?évidence, n?est pas tout à fait rationnelle.

Ce qui relève strictement de la rationalité économique, ce sont les conditions imposées par l?Union européenne à l?octroi de son aide financière à la restructuration de l?industrie sucrière. Elle ne badine pas, n?entend pas gaspiller l?argent des contribuables européens, ni se laisser duper par des engagements sans lendemains des dirigeants mauriciens dont elle commence à se méfier. Pour comprendre l?exigence suspicieuse de la Communauté européenne, il faut s?intéresser à « l?implementation method » définie dans l?accord. Au-delà des amabilités de circonstance sur la « confiance » et la « crédibilité » que l?Union européenne accorde en effet au pays, elle impose, néanmoins, de strictes conditions aux décaissements de l?assistance financière qu?elle accorde. Et elle dit clairement que les sommes promises ? Rs 500 millions, soit 11 millions d?euros ? ne seront déboursées que si les conditions imposées sont respectées. Une première tranche fixe de 6 500 000 euros dépend essentiellement du respect des conditions touchant à l?environnement macro-économique. C?est ce que les réformes engagées par le ministre des Finances, dans le dernier budget, sont censées promouvoir. Il n?a réussi qu?en partie, contraint parfois de reculer sous la pression de ses propres collègues, politicards à la petite semaine, ou de la démagogie de la rue, alimentée par l?opposition.

L?exemple le plus aberrant de la valse-hésitation grotesque du gouvernement est la « décision » de fermeture de la DWC en faillite. Elle a été fermée en effet, mais 600 de ses ex-employés ont été réembauchés et casés dans la fonction publique, mieux lotis que jamais, désormais surprotégés, aussi coûteux qu?avant, peut-être plus. Et en contradiction avec une des recommandations du Fonds monétaire international (FMI) qui estime nécessaire un gel partiel du recrutement dans la fonction publique.

Le gouvernement ne pourra pas longtemps jouer à ce jeu débile, dénoncé avec véhémence par le « Joint Economic Council ». L?arrogance stérile des propos de son président n?annule pas la pertinence de la critique. L?Union européenne a clairement indiqué d?ailleurs qu?elle-même alignerait son analyse des progrès de l?environnement macro-économique et du respect des engagements de Maurice « en consultation avec le FMI ». Ceux qui, au gouvernement, cherchent à remettre en question des engagements pris, qui atermoient, qui reculent, qui faiblissent, font prendre au pays des risques considérables.

L?accord signé précise que le déboursement de la tranche variable de l?aide ? 4 500 000 d?euros ? sera déterminé par une approche « results-oriented ». Les résultats visés concernent, entre autres justement, les centralisations. La condition politique imposée au dernier moment à l?ensemble de l?industrie ? le transfert à l?État de 1 500 à 2 000 arpents de terres ? ne fait pas partie de ces stipulations. Le gouvernement en fait maintenant un préalable à son autorisation de centraliser les trois usines, alors même que l?Union européenne fait de la centralisation une condition sine qua non, le premier indicateur, de son calendrier du déboursement de la tranche variable.

Que le Premier ministre du pays méprise à ce point les entrepreneurs historiques ? ceux qui produisent les richesses qu?ils cherchent à partager ? au point de refuser jusqu?ici de les recevoir pour débattre de la question est incompréhensible ! L?accord signé par le ministre Sithanen prévoit pourtant que son exécution exige que « private sector and civil society (including farmers groups) will be collaborating directly with Government. » À moins que Ramgoolam ne vienne arguer demain qu?il n?est pas tenu de respecter les engagements pris par Sithanen, comme ce fut le cas pour Arvin Boolell, forcé de se dédire face aux sucriers alors qu?un accord précis et spécifique avait été conclu. Si j?étais ministre de l?Agriculture, j?aurais rendu mon tablier à Ramgoolam.

Vraiment triste ce pays qui a tout pour réussir, qui réussit même un peu, mais qui est tiré sans cesse vers le bas par ses leaders politiques.

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