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À quoi sert l?histoire ?

10 mars 2007, 20:00

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«L?histoire n?est qu?une histoire à dormir debout », a écrit Jules Renard. Voilà qui va conforter dans leurs convictions ceux qui trouvent l?histoire rébarbative. Mais au fond, on le sait bien, ce n?est pas sérieux de ne pas chercher à savoir ce qui nous a façonnés. La mémoire est essentielle dans l?évolution de l?humanité car c?est le socle de l?histoire. « L?histoire vient expliquer le pourquoi d?aujourd?hui et éclaire l?avenir », avance le père Alain Romaine.

Et un peuple qui ne la connaît pas n?a pas d?identité et sera incapable de définir son avenir librement et démocratiquement. L?histoire nous aide non seulement à comprendre le passé, mais elle nous éclaire sur nos systèmes politiques, juridiques, nos conditions économiques, bref sur tout ce qui oriente les nations.

Pour comprendre l?ampleur du débat sur le sucre, il faudrait se tourner vers le passé, estime Vijaya Teelock. En d?autres termes, pour situer les problèmes actuels, il faut souvent rebondir sur des événements historiques, et pas uniquement ceux de son pays. Comme l?explique Benjamin Moutou, ce qui se passe et a eu lieu ailleurs a une répercussion sur Maurice. Il faudrait donc aussi s?intéresser aux grandes périodes historiques, aux guerres, aux religions, aux grands combats sociaux?

Former des citoyens responsables

Ce qui peut être perçu comme un hic par certains, c?est que l?histoire n?est pas une science exacte. Elle se fonde sur des faits et essaie tant bien que mal de les expliquer. Mais, comme le faisait ressortir l?historien français Patrick Weil, qui était de passage à Maurice l?année dernière, il y a aussi « toutes les interprétations subjectives et variables qu?on peut leur donner ».

Jean-Claude de l?Estrac, dans le premier ouvrage de sa trilogie Mauriciens, enfants de mille races, note quant à lui que « beaucoup de recherches restent à faire. Mais l?exigence, ici, est de s?élever au-dessus des querelles d?un autre temps pour appréhender ensemble les complications de l?histoire commune des Mauriciens ».

Il importe que par-delà le fait que cela puisse raviver des blessures, on s?informe sur l?histoire. Ce qui est à déplorer, c?est qu?elle est l?enfant pauvre du cursus scolaire. Pourtant, elle forme des citoyens responsables. « ll ne faut pas oublier que le rôle de l?histoire dans un cursus, c?est avant tout de développer les facultés d?analyse de l?étudiant », précise Jocelyn Chan Low. Quoi qu?il en soit, c?est devenu aujourd?hui le devoir de tout un chacun de connaître l?histoire. Un devoir de mémoire !

SA SIGNIFICATION

Qu?est-ce que l?histoire au juste ? Est-ce un simple amalgame de dates, une liste d?événements ?

En fait, ce n?est pas si simple. « L?histoire n?est pas faite pour prouver, mais elle est faite pour raconter », une description concise et précise de Jean-Claude de l?Estrac, auteur de Mauriciens, enfants de mille races et de Mauriciens, enfants de mille com--bats. Selon Jocelyn Chan Low, chargé de cours à l?université de Maurice, l?histoire peut être vue sous deux angles : elle est à la fois le passé et l?écriture du passé.

Pour le père Alain Romaine, qui a écrit Les noms de la honte et Les souliers de l?abolition, il faut lire l?histoire, la comprendre, l?écrire. Elle serait avant tout ce que les historiens écrivent sur elle. L?historien, comme le précise Vijaya Teelock, chargée de cours à l?université de Maurice, n?a accès qu?à des sources partielles, qu?elles soient primaires ou secondaires. L?histoire est donc ce que le chercheur a pu avoir et analyser. « Il y a de gros trous dans l?histoire. On ne connaîtra jamais tout », affirme notre interlocutrice.``

HISTORIEN, QUI ES-TU ?

Qui s?improvise historien le devient-il forcément ? Jocelyn Chan Low considère que « l?historien est celui qui se penche sur le passé afin d?en faire un récit. Dans ce sens, même un romancier peut faire ?uvre d?historien. Mais l?histoire a aussi sa méthodologie propre, qui est enseignée à l?université ».

Jean-Claude de l?Estrac considère que tous ceux qui font ?uvre de recherches historiques, qui participent à l?action, qui réalisent, qui contribuent, sont historiens.

N?empêche qu?il faut une formation adéquate pour en connaître la méthodologie, car un véritable historien doit effectuer un travail de recherche assidu et arriver à appréhender les moindres détails qui peuvent faire la différence.

« Un historien est celui qui a reçu une formation professionnelle », précise Satyendra Peerthum. Il doit être multidisciplinaire et utiliser toutes les sources possibles. Devant la masse d?informations dans laquelle il faut faire le tri, l?historien doit posséder une capacité de synthèse. Pour Norbert Benoît : « L?historien doit être dépouillé de beaucoup de choses, dont sa vanité. » Il ne doit pas avoir de visière culturelle, doit être exempt de préjugés, tout particulièrement par rapport à la société qu?il étudie. Il ne faut plus avoir peur de dire certaines vérités. Ainsi, Vijaya Teelock dénonce certains historiens qui pratiquent l?autocensure. « Il vaut mieux ne rien dire que d?énoncer des vérités à moitié. »`

SANS ELLE, POINT D?EVOLUTION

Pour l?historien Satyendra Peerthum, il n?y a pas à trancher. L?histoire est primordiale. La connaître permet de jeter un regard critique sur les événements actuels. « La tendance de ces quatorze dernières années à Maurice est celle du Minority Syndrome. Les gens ont une propension à raffermir leur appartenance communautaire, religieuse, leur langue ancestrale. Mais il y a en même temps une tendance vers l?unité nationale, nous vivons dans une société, comme on dit, arc-en-ciel », affirme Satyendra Peerthum. Jean-Claude de l?Estrac considère même que l?histoire est le socle d?une nation : « Il n?y a pas de nations homogènes, et il faut donc une volonté commune. La sève du tronc commun c?est l?histoire. »

« En connaissant l?histoire nous remontons à nos racines. L?histoire vient expliquer le pourquoi d?aujourd?hui et éclaire l?avenir », estime le père Alain Romaine. Dans une société multiculturelle comme la nôtre, il est donc important de connaître l?histoire des migrations et d?être tolérant envers les autres. Comprendre ses origines et connaître celle des autres, faire des voyages dans le passé, permettent une meilleure compréhension du présent. Nos origines posent les pierres du chemin à poursuivre, et ces pierres permettent d?éviter des embûches.

Le passé permet ainsi d?avancer, tout en essayant de ne pas trébucher. La connaissance des faits offre un éclairage sur la situation actuelle et permet de l?analyser avec un certain détachement.

ENTRE OBJECTIVITE ET SUBJECTIVITE

Si les statistiques ne mentent pas, comme le souligne Satyendra Peerthum, les récits des mêmes événements diffèrent d?âge en âge. Des modifications y ont été apportées, en fonction des périodes durant lesquelles elles ont été écrites, précise-t-il, en donnant un exemple. « Auparavant on disait que c?était Mahé de Labourdonnais qui avait construit Port-Louis et quand d?autres historiens sont arrivés, ils ont apporté un regard nouveau. Ils ont avancé qu?en fait, Mahé de Labourdonnais avait dirigé les travaux mais que ce sont les esclaves qui ont tout construit. »

« Du moment que les événements sont vus et analysés par vous, cela devient subjectif », précise l?historien Norbert Benoît. Ce qu?il dénonce, c?est lorsque celui qui écrit choisit ou omet certains faits en toute connaissance de cause.

Il faut donc être capable d?avoir un regard détaché des événements, comme l?explique Jean-Claude de l?Estrac : « C?est un travail qui m?a demandé près de 20 ans. Durant mes recherches, j?ai accumulé toute une masse d?informations. On ne peut pas se servir de tout. Il faut faire le tri. J?ai choisi, et c?est possible de choisir lorsqu?on a du recul.

On peut regarder les faits, les hommes avec de la distance sans être happé. » Alain Romaine affirme, quant à lui :« L?histoire n?est pas une pure constitution ou reconstitution du passé.

Ce n?est pas une science exacte, mais une interprétation des événements. L?interprétation doit être fondée sur des faits avérés. » Le recoupement d?informations, la recherche, l?écriture demandent ainsi honnêteté intellectuelle et rigueur. Devant cette masse d?informations dont dispose celui qui cherche, qui dépoussière, il faut entreprendre le voyage avec du recul et du détachement, comme le souligne Norbert Benoît.

Comme l?objectivité ne peut être atteinte à 100 %, l?historien doit, par-dessus tout, être honnête dans sa démarche ! Telle est la position de Vijaya Teelock. L?historien doit être transparent sur ses sources et sa démarche. C?est au lecteur de faire son choix de lecture, à la lumière de cette transparence, et devant le nombre d?ouvrages qui sont mis à sa disposition.

« Il existe des historiens qui font des thèses et essaient d?imposer leurs idées. Cela ne les a pas empêchés de faire ?uvre utile. Mais certains ont eu une vision ethnocentrique », déplore Jean-Claude de l?Estrac.

ÉTUDIER L?ACTUALITE OU L?HISTOIRE ?

Entre les événements d?aujourd?hui et ceux d?hier, que choisir ? À cette question, Norbert Benoît n?hésite pas une seconde : « Si on lit certains ouvrages d?histoire, il vaut mieux regarder l?actualité. » Il montre ainsi du doigt ces livres truffés de légendes. L?histoire et l?actualité ne doivent pas pour autant se regarder en chiens de faïence. L?une explique et éclaire l?autre. Satyendra Peerthum parle de ces jours fériés, de ces commémorations reconnues par toute la nation. Il s?agit là d?événements du passé célébrés aujourd?hui, et qui ne peuvent être compris qu?en connaissant l?histoire. Vijaya Teelock donne l?exemple de l?industrie sucrière qui est source de nombreux débats actuellement. « L?industrie sucrière passe par des moments difficiles, mais le public n?en comprend pas l?enjeu. C?est à l?historien de venir expliquer le parcours de l?industrie sucrière, afin qu?il y ait plus de compréhension. »

Pour le père Alain Romaine, si passé et présent sont tout aussi importants, ils doivent néanmoins être considérés différemment. Pris par les événements en cours et l?atmosphère ambiante, ceux qui écrivent l?actualité ne peuvent le faire avec du recul. Ces données chaudes se différencient des données froides qui constituent l?histoire. Lorsqu?ils se penchent sur l?écriture d?un ouvrage historique, les chercheurs doivent prendre du recul, et s?efforcer de comprendre sans être aveuglés par la passion. Le temps arrive à refroidir les ardeurs et permet d?avoir un regard neuf, ce qui ne peut que leur être bénéfique.

CE QUI CLOCHE AU NIVEAU DES COURS

Jocelyn Chan Low est catégorique : « Maurice est un des rares pays ou l?histoire a été évacuée du cursus scolaire au collège. Il ne faut pas oublier que le rôle de l?histoire dans un cursus, c?est avant tout de développer les facultés d?analyse de l?étudiant. »

Satyendra Peerthum fait le même constat, en citant le paradoxe qui existe à Maurice : « Il existe un intérêt pour l?histoire. Le nombre et la vitesse à laquelle des livres sont vendus le prouve, mais il n?a pas une place suffisamment importante dans le cursus scolaire mauricien. »

« Les manuels devraient être revus », soulignent Norbert Benoît et le père Alain Romaine. « La manière dont ces manuels sont constitués rebute l?élève. Ces ouvrages sont ennuyeux et n?intéressent personne », déclare Norbert Benoît qui poursuit : « Il faut connaître le texte, savoir à quel public il est adressé. Il faut également une volonté politique, mais que l?écriture soit mise entre les mains d?individus indépendants. » Une incursion politique dans l?écriture des manuels est aussi dénoncée par le père Alain Romaine.

« Les décideurs ont des difficultés à admettre qu?il y a plusieurs interprétations. C?est admettre l?immaturité de la société lorsque l?on ne permet pas l?étude de plusieurs interprétations. Par exemple, tout ce qui a trait à la religion est évacué du cursus. »

Vijaya Teelock dénonce, quant à elle, le fait que l?histoire est divisée dans les manuels. Selon elle, chaque communaité se voit allouer son propre compartiment, alors que l?histoire devrait être écrite dans un ensemble.

BENJAMIN MOUTOU, HISTORIEN

« Nous n?avons pas le droit de divorcer de notre passé »

Comment les Mauriciens vivent-ils l?Indépendance ? Est-ce que vous diriez que nos compatriotes portent un intérêt pour l?histoire de leur pays et l?histoire en général ?

Malheureusement, pour beaucoup de gens c?est juste un jour férié de plus. Je crains qu?il n?y ait encore un long chemin à parcourir avant que les Mauriciens ne s?intéressent à l?histoire. Quelque part, cela sous-entend que nous, les historiens, avons failli à notre tâche. Cela démontre aussi que les pouvoirs publics n?ont pas fait leur home work.

Et pourtant, connaître l?histoire, surtout celle de son pays, est une chose capitale. Nous sommes, après tout, le produit de plusieurs puissances coloniales. Tous ces régimes : occupation hollandaise, française, et britannique ont modelé la nation mauricienne.

La fête de l?Indépendance est une occasion en or pour comprendre les différentes influences qui ont façonné le pays. Nous n?avons pas le droit de divorcer de notre passé, et nous ne pouvons pas non plus prétendre tout recommencer à zéro. Après tout, soyons clairs, notre histoire ne commence pas le 12 mars.

L?histoire permet une compréhension de l?évolution des faits. Comment aide-t-elle au progrès de la civilisation ?

Comme disait un historien réunionnais, nous sommes un nouveau pays dans un monde ancien et comme dit l?anglais, « no man is an island ». Le mon-de nous influence tous les jours. Tout ce qui s?y passe a des répercussions sur nous. En étudiant l?histoire, on entre dans la profondeur des choses, on comprend mieux les rudiments de l?économie, de notre monde con-temporain. Notre vé-cu quotidien est influ-encé par le passé.

« Un historien qui se respecte, c?est celui qui parle au nom de la vérité »

C?est bon de sa-voir, par exemple, que la Compagnie des In-des a fait venir des Français à Maurice et qu?en échange des ris-ques que ces derniers prenaient en s?installant ici, on leur a proposé des terres. De ce fait, ils n?ont rien volé.

C?est bon de savoir aussi que les immigrants indiens sont venus à Maurice parce que l?herbe était plus verte, et pour fuir la sécheresse, les maladies, la pauvreté et le système de castes dans leur pays. Et est-ce que l?on est bien conscient que l?esclavage a existé même en Grèce ou chez les Arabes ? Prenons le cas d?Adrien d?Epinay : c?est un personnage incontournable de l?histoire. Il a vécu avec son temps et même s?il était un esclavagiste, il fait partie de notre patrimoine. Quand on maîtrise les ficelles de l?histoire, on comprend mieux les choses du présent et on arrive à se tourner vers l?avenir.

Il existe de nombreux ouvrages qui ont paru sur l?histoire de Maurice, et on trouve aussi des interprétations différentes de pas mal de questions. Comment s?y retrouver ?

Il y a des ouvrages qui sont indigestes, d?autres qui adoptent un parti-pris, et tout est, en fait, une question d?appréciation personnelle. Mais quoi qu?il en soit, il y a certaines vérités. Il faut lire de tout pour pouvoir se faire sa propre idée. Une chose est sûre, on ne peut pas mettre un point final à l?histoire. Pendant longtemps, on a expliqué des phénomènes de manière catégorique et puis, au fil du temps, on a découvert d?autres facettes. En somme, on ne finit jamais de découvrir.

Un exemple : on sait que les Anglais ont capturé l?île en 1810, qu?ils ont ga-gné la bataille du Vieux-Grand-Port contre les Français. Mais on a appris ensuite que 300 Irlan-dais ont été fusillés parce qu?on considérait qu?ils avaient combattu aux côtés des Français.

Et quelles sont les qualités d?un bon historien ?

Un historien qui se respecte, c?est celui qui parle au nom de la vérité. Je félicite d?ailleurs ceux qui n?ont pas fait d?étu-des en méthodologie d?histoire mais qui sont curieux, font des recherches et veulent partager leurs connaissances à travers des livres. Si quelqu?un qui connaît bien le vécu des marins- pêcheurs décide de raconter leur histoire, pourquoi pas ? Quand il y a quelque chose d?écrit il y a toujours quelque chose de gagné.

Que pouvez-vous dire à nos lecteurs qui trouvent l?histoire rébarbative ?

Il faut beaucoup lire, et la passion pour l?histoire vient petit à petit. De ce fait, il ne faut pas se décourager et avoir un esprit inquisiteur. Connaître l?histoire ne peut qu?aider à une meilleure compréhension de tous les aspects de la vie.

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