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Est-ce soutenable ?
<B>Par Eric NG PING CHEUN</B>
Nous le disions lors du dernier baromètre : l’optimisme progresserait encore si les autorités réussissaient dans leurs politiques de stabilisation. C’est fait : quatre analystes sur cinq sont maintenant optimistes sur les perspectives de notre économie sur une échéance d’un an. Certes, c’est un sentiment mesuré. Mais quand les cambistes eux-mêmes deviennent optimistes, c’est un signe qui ne trompe pas.
Rendons à César ce qui appartient à César. Longtemps inactive, la Banque de Maurice (BoM) se vante maintenant d’avoir stabilisé la monnaie. Mais on sait très bien que c’est le Joint Working Group constitué du ministère des Finances et du Joint Economic Council qui est à la base de la stabilisation du cours roupie-dollar. Sans l’intervention et l’autorité politique du ministère des Finances, les banquiers n’auraient pas joué le jeu. Voilà une spécificité bien mauricienne qu’arrivera à connaître le prochain gouverneur…
Notre marché des changes était dans une situation du “dilemme du prisonnier” : personne n’avait intérêt à coopérer en premier tant que rien ne lui permettait d’assurer que tous les autres coopéreront de manière identique. Chaque joueur continuait à resquiller et à tromper les autres afin d’en tirer profit au maximum. Mais le résultat était sous-optimal. Seule la contrainte des pouvoirs publics pouvait faire cesser de tels comportements, que l’économiste Oliver Williamson appelle l’opportunisme, pour aboutir à “l’équilibre coopératif”.
Désormais, la coopération marche si bien que certaines banques vendent le dollar en dessous du cours indicatif… Dans le présent baromètre, seulement un analyste sur cinq considère les devises comme le placement le plus favorable actuellement. Avis aux spéculateurs qui ont acheté des devises aux prix chers.
En vendant 30 millions de dollars et 700 millions de yen à la BoM, le gouvernement a aidé celle-ci à alimenter le marché en devises. Les 30 millions de dollars du “Development Policy Loan” obtenu auprès de la Banque mondiale ont aussi été vendus à la BoM. Ces ventes ont entraîné une réduction des avances de la BoM au gouvernement, épongeant ainsi des liquidités dans le système et diminuant les pressions inflationnistes.
D’ailleurs, la création monétaire ralentit. La croissance annuelle du crédit domestique est tombée de 15,2 % en novembre 2005 à 10,7 % en novembre 2006. Celle de la masse monétaire, qui était à deux chiffres durant la période de juin 2005 à octobre 2006, est descendue à 8,7 % en novembre. Ainsi donc, les autorités ont réussi à stabiliser la roupie. Mais est-ce soutenable ? C’est la grande question que se posent les analystes.
Il existe encore des pesanteurs dans l’économie. L’État y est très présent via le contrôle des prix, la détermination des salaires et les obstacles administratifs. Il en résulte des dysfonctionnements dans les marchés des produits, d’où une économie tirée par la demande.
Comme la production nationale ne suit pas le rythme de la consommation domestique, le compte-courant de la balance des paiements est déficitaire – un déficit accentué concurremment par la baisse des recettes sucrières et textiles et la hausse de la facture pétrolière. Si l’inflation est inévitable, il demeure que le relèvement du taux d’intérêt par la banque centrale a été trop timide. Nous souffrons du même syndrome économique que l’Inde.
Pour relativiser notre performance économique à l’aune de la pauvreté, certains comparent Maurice à “Shining India”. Or la petite île ne brille pas comme la Grande péninsule qui vient d’enregistrer une croissance de 9,2 %, proche de celle de la Chine. Il est plus approprié d’emprunter le slogan de sa campagne touristique pour dire que Maurice pourrait émuler “Incredible India”.
Ce pays témoigne que la libéralisation de l’économie peut rapidement booster sa performance. Mais pour soutenir cela, il faut des réformes au niveau de l’offre. C’est ce qui reste à faire chez nous. Comme en Inde, il n’est pas soutenable que l’économie s’améliore pendant que les services publics se détériorent.
Ainsi des infrastructures : que le port, l’aéroport, la télécommunication et le fournisseur d’électricité soient plus efficients et serviables. Ainsi des services sociaux : que l’éducation et la santé réalisent un retour satisfaisant sur les 11 milliards de roupies qui leur sont consacrées dans le budget de l’État. Ainsi de la gestion du trafic routier : que le gouvernement décide une fois pour toutes sur le choix du mode de transport alternatif.
Ce sont là des obstacles à une meilleure productivité. Mais le moyen le plus sûr de stimuler la production (l’offre), c’est de réformer le mécanisme de détermination salariale pour que les augmentations de salaire s’alignent sur les gains de productivité. Il faut définitivement éliminer ce système qui opérait sur l’illusion monétaire : on accordait des hausses salariales supérieures à la productivité en les finançant par la dépréciation de la roupie. On spéculait à sens unique.
L’État accuse déjà une dépense additionnelle de Rs 700 millions pour soutenir la roupie à travers la hausse des rendements des obligations publiques. On ne veut pas payer d’impôts, on ne veut pas des réformes, on ne veut pas travailler, mais on veut plus de rémunération et on va pleurnicher sur une roupie dévaluée !
Une fois enclenchées les réformes du marché du travail, la consolidation fiscale et la politique de concurrence, il faut plusieurs mois avant que les investisseurs étrangers en soient convaincus et s’installent ici pour exporter. C’est après deux ans que les rentrées de devises seront importantes pour renverser la spéculation. Il faudra alors savoir gérer l’appréciation de la roupie, un problème qui deviendra insoutenable.
<I>(www.pluriconseil.com)</I>
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