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Industrie sucrière : Une réforme qui se fait désirer

12 février 2007, 20:00

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Un esprit de fronde prévaut dans l?industrie sucrière. Les gros producteurs s?impatientent devant la lenteur des autorités à codifier la réforme. Certains agriculteurs sont en colère à l?idée de ne pas avoir leur part de la ?manne? européenne. Les syndicats de salariés, eux, poussent le ridicule jusqu?à prévenir la Commission européenne contre la ?mainmise de l?oligarchie sucrière? sur la réforme? Autant dire que l?industrie est torturée par ses éternels démons à l?aube de réformes décisives pour son avenir.

Le contexte est connu. L?Union européenne (UE) importera, à partir de 2009, le sucre mauricien à 36 % moins cher, soit un manque à gagner de Rs 33 milliards pour le pays. Pour amortir ce choc, l?industrie sucrière devra réduire ses coûts au moins d?autant et, dans le même temps, diversifier ses sources de revenus. Elle devra investir quelque Rs 25 milliards d?ici 2015.

Le plan de réorientation est prêt. Les principaux acteurs et l?UE, qui finance l?exercice en partie, l?ont approuvé depuis avril dernier. Les conventions de financement pour cette année sont aussi prêtes. Maurice peut prétendre à une enveloppe d?un peu plus de 11 millions d?euros (Rs 484 millions). Qu?est-ce qui empêche le gouvernement de signer, d?encaisser l?argent et de démarrer la concrétisation de la réforme? Le calendrier initial fixait le délai en décembre dernier, lequel a été repoussé pour avril.

Les objections des syndicats et des petits planteurs auraient fait écho chez des membres du gouvernement. L?on craint que l?essentiel des indemnités payées par l?UE ne soit accaparé par l?oligarchie sucrière. D?où des propositions pour amender le Sugar Industry Efficiency Act, dont certaines auraient été acceptées, pour faire avancer le dossier.

L?UE a attaché des conditions au décaissement des fonds. Certaines sont d?ordre général. Ainsi, le bailleur de fonds veut s?assurer que l?appareil d?Etat pour l?achat de services et de biens est transparent, qu?il ne favorise pas la corruption. Le gouvernement a légiféré en ce sens le mois dernier.

D?autres conditions sont spécifiques à l?industrie sucrière. L?UE tient à ce que la réforme soit inscrite dans le cadre d?une politique nationale pour la production d?énergie électrique. Celle-ci devra faire provision pour la production d?éthanol et d?électricité à partir de la bagasse. Les Européens veulent carrément le calendrier pour l?entrée en opération de nouvelles centrales et de raffineries d?éthanol, de même que les accords d?achat d?électricité liant l?Etat et les producteurs.

Cette clause pose problème. Le cadre régulateur pour la production d?éthanol n?est pas encore prêt (voir encadré). D?ailleurs, il faut encore accommoder Alcodis, producteur indépendant auquel le plan de réforme sucrière reconnaît un rôle de pionnier. Le gouvernement veut que l?opérateur de la raffinerie de Rose-Belle ait sa place dans la nouvelle configuration.

Les usiniers ne voient pas les choses de cet ?il. ?Alcodis n?est pas un projet sucrier. Nous lui vendons de la mélasse mais il n?y a aucun accord définitif qui nous oblige à continuer?, fait remarquer Patrick d?Arifat, président de la Mauritius Sugar Producers Association (MSPA).

Des usines ?à la carte?

Les usiniers préfèrent monter leurs propres raffineries, lesquelles seraient intégrées aux usines sucrières de demain. Ces ?usines à la carte? (flexi- factories) leur permettront de moduler la production de sucre et d?éthanol en fonction des prix du sucre, du pétrole et de l?éthanol sur le marché mondial. D?ailleurs, Alcodis brûle du fioul pour faire tourner sa raffinerie. Les sucriers n?y voient aucune logique.

Pressée par le gouvernement, la Société usinière du Sud (SUDS) a accepté d?ouvrir les négociations avec Alcodis. ?J?encourage vivement les partenaires à s?entendre rapidement?, déclare Arvin Boolell, ministre de l?Agro-industrie. Les planteurs-usiniers s?y plient, en invoquant les principes fondateurs de tout commerce. ?Alcodis devra conclure un deal (NdlR : marché) commercialement acceptable avec les propriétaires de la mélasse. S?il y met le prix fort, il n?y a pas de raison pour qu?il ne puisse continuer à opérer. Encore que l?argent ne soit pas tout. Un environnement sécurisant est tout aussi important. Le planteur voudra le deal qui lui sera le plus avantageux?, réagit Patrick d?Arifat.

Les choses sont longtemps restées en suspens au niveau de la production d?électricité également. FUEL et Médine, deux candidats à la production de courant à partir du charbon et de la bagasse, attendent encore la décision du gouvernement. Est-ce le prix du kilowatt/heure qui divise ? ?Certaines personnes pensent encore que l?électricité produite par l?industrie sucrière est trop chère et que l?Etat y perd?, relève le président de la MSPA.

?La question n?en est pas une de prix, mais de diversité dans la production?, rassure le ministre Boolell. Il a fait le tour de la question dans un document présenté conjointement avec son collègue responsable des Services publics, Abu Kasenally. A défaut d?énoncer une nouvelle politique énergétique, le pouvoir a redéfini celle qui existe déjà.

L?innovation consiste à introduire la notion de démocratisation, en ouvrant la production à d?autres opérateurs. Cela a permis à Gamma Energy Ltd de produire de l?électricité en brûlant des déchets. Par conséquent, FUEL, Médine et même Savannah auront un quota moindre, pour faire de la place aux nouveaux arrivants. Médine n?entre pas en scène avant 2012. Elle sera précédée par FUEL qui, selon toutes les indications, sera appelée à fournir 30 mégawatts (MW) sur le réseau national, au lieu des 45 MW demandés.

Et quand l?obstacle de la politique énergétique aura été franchi, il faudra encore amender le SIE Act pour codifier la réforme. Tout, dans l?industrie sucrière est rigidement réglementé, du recrutement à l?utilisation des terres. Pour tout changement, la loi doit être modifiée.

Les trois piliers de la réforme

Le texte d?amendement, le SIE (Amendment) Bill, sera débattu au Parlement le 23 février. En substance, cette procédure permettra de mettre en ?uvre la stratégie de réforme, laquelle repose sur trois piliers : le dégraissage, l?investissement dans l?épierrage, l?irrigation, la mécanisation et la centralisation usinière.

L?industrie sucrière prévoit d?offrir à quelque 7 200 salariés la possibilité de souscrire à un plan de retraite volontaire (voluntary retirement scheme ? VRS) (voir encadré). Les indemnités offertes sont en nette amélioration par rapport à ce qui a été offert en 2001, lors d?un premier exercice du même genre.

A terme, il restera seulement quatre des huit usines sucrières actuelles. Elles se seront transformées en des flexi-factories. Le nouveau Savannah en est déjà une. Trois autres usines resteront : Médine, FUEL et Belle-Vue. L?industrie procédera aux fermetures en tenant compte de ses besoins en termes de capacité. Il n?y aura pas de centralisation si la capacité additionnelle ne sera requise que pour un court laps de temps.

?Il ne nous reste plus que deux ans avant l?échéance de 2009. Pour pouvoir l?envisager sereinement, il nous faudra être bien engagés dans la réforme lorsque la baisse de prix de 36 % frappera de plein fouet. Nous avons fait l?essentiel de ce qui ne dépendait que de nous. Il nous faut à présent le nouveau cadre régulateur et surtout, l?aide européenne pour le VRS?, insiste le président de la MSPA.

Rama Sithanen, vice-Premier ministre et ministre des Finances, conclut les accords de financement avec la Commission européenne en avril. Voilà qui devrait soulager le stress de plus d?un.

Shyama SOONDUR

Retraite volontaire

Deux mois d?indemnités de licenciement par année de service, sept perches de terrain résidentiel et un soutien pour la construction d?une maison seront offerts à 6 000 ouvriers. Les artisans toucheront deux mois et demi de salaire par année de service et les administratifs, un mois et demi. L?âge de la retraite est réduit de cinq ans, à 50 ans pour les hommes et 45 ans pour les femmes. S?ils le souhaitent, les nouveaux retraités, de même que ceux qui ont pris la retraite volontaire en 2001, pourront toucher leur pension contributive. L?âge ne sera plus l?unique critère pour leur qualification. L?ancienneté comptera aussi.

Les procédures de conversion de terres agricoles en terrains résidentiels seront supprimées. L?employeur offrira deux mois de formation pour réorienter le retraité avant son départ. L?Empowerment Programme prendra ensuite la relève. Travailler sous contrat sur quatre semaines de suite pour le même employeur donnera droit à une prime de fin d?année équivalant à 8,4 % des revenus perçus. Des bourses d?études seront offertes aux enfants des bénéficiaires.

En chiffres

Rs 6 milliards : Montant total auquel les opérateurs sucriers peuvent s?attendre en guise de financement provenant de l?aide européenne.

Rs 14,4 milliards : Montant que l?industrie sucrière devra investir de ses fonds propres.

Rs 5,2 milliards : Contribution des bailleurs de fonds opérant sur une base bilatérale.

Rs 7 milliards : Part de l?aide européenne que l?Etat investira dans la restructuration pour venir en aide aux petits planteurs, pour restructurer le ?Cess Fund?, pour financer la recherche et les deux tiers du VRS.

Regrouper planteurs et métayers

Le planteur non-compétitif pourra convertir ses terres sans passer par le ?Land Conversion Committee?, ni payer de taxes.

Celui qui peut améliorer sa compétitivité aura des incitations pour se regrouper à d?autres. Il pourra ainsi améliorer son efficience, jusqu?à 20 %.

Il en va de même pour les métayers. Ceux-ci auront, de surcroît, un soutien aux revenus d?environ Rs 20 000 par arpent par an durant la période de transition.

Les métayers exploitant des terres qui ne seront plus sous cannes seront orientés vers d?autres cultures, dont celles entrant dans la production énergétique.

La contribution au ?Global Cess Fund? sera réduite, afin de laisser davantage de revenus sucriers entre les mains du producteur.

Le gouvernement interviendra pour réduire les pertes subies lors de la vente du sucre sur le marché local. Le prix, hautement subventionné, devrait augmenter.

Le gouvernement négociera la participation des planteurs au capital des nouvelles usines polyvalentes. Celle-ci pourrait s?élever à 30 %.

Une formule innovante sera introduite permettant aux planteurs d?optimiser les revenus découlant des sous-produits.

Questions à Arvin Boolell ministre de l?Agro-industrie

Le ?SIE (Amendment) Bill? devait être débattu en priorité lors de la séance spéciale du Parlement, en janvier. Que s?est-il passé?

Mes collègues parlementaires et la Commission pour la démocratisation de l?économie étudiaient le dossier. Ils ont fait quelques propositions très valables que nous allons intégrer dans le projet final. L?industrie sucrière a toujours suscité beaucoup de passions. Il est important que tous ceux concernés comprennent le fondement de la présente réforme et qu?ils y adhèrent.

L?opinion publique semble craindre que l?essentiel de l?aide européenne ne soit accaparé par les planteurs-usiniers. Comment y réagissez-vous ?

Cette crainte n?est pas fondée. Les compagnies sucrières ne toucheront qu?une part de la compensation. Juste assez pour payer une partie du plan social lié au dégraissage et à la centralisation. Ils devront emprunter sur le marché pour financer les investissements dans les opérations. Savannah est déjà en discussions avec la Banque européenne d?investissement à ce sujet.

Qu?adviendra-t-il du reste de l?aide européenne ?

Elle sera versée au gouvernement en guise de soutien budgétaire. Cela veut dire que cet argent sera disponible pour financer divers projets d?intégration sociale. D?ailleurs, le décaissement se fera sur la base d?une fiche de progrès qui devra être remise à la Commission européenne avant la présentation du budget communautaire.

Comment seront décaissées les Rs 5 milliards revenant aux sucriers pour financer le ?voluntary retirement scheme? (VRS) ?

A travers le crédit-relais. Les employeurs vont emprunter auprès des banques commerciales. Le débours de l?aide européenne sera étalé dans le temps. Les employeurs rembourseront les banques à mesure que l?argent deviendra disponible. Le Sugar Investment Trust, la State Land Development Company et la MSPA vont se réunir en consortium pour inviter les banques à faire leurs offres en termes de conditions d?emprunt.

Dans quelle mesure l?Etat aidera les sucriers à emprunter ?

L?Etat garantira les emprunts pour financer le VRS uniquement. Pour les autres levées de fonds, les opérateurs devront trouver des garanties personnelles, sur la base de la viabilité de leurs projets. Je dois préciser que l?aide européenne n?est pas directement versée aux opérateurs. Elle transite par le gouvernement.

L?alcool sème la pagaille

Alcodis et SUDS ont ouvert les discussions en vue de conclure un partenariat. Mais il est difficile de répondre à toutes les questions liées à la production d?éthanol. L?industrie sucrière n?en produit pas actuellement. Le jus de la canne est consacré à la production exclusive du sucre. La mélasse, qui pouvait également être raffinée pour produire cet alcool, est exportée au raffineur britannique, Tate & Lyle.

La donne change. L?éthanol prend de la valeur alors que le sucre en perd. L?industrie sucrière s?apprête à réorienter sa production pour faire de la place à l?éthanol. Il est prévu qu?à terme, deux raffineries en produiront quelque 30 millions de litres au total. Du coup, la mélasse devient précieuse elle aussi et le prix auquel elle est vendue demande à être renégocié. Tate & Lyle l?achète actuellement à quelque Rs 1 500 la tonne.

Un comité présidé par le ?sollicitor general? et comprenant, entre autres, les membres du Cane planters and millers arbitration and control board, travaille actuellement sur la détermination du nouveau prix de la mélasse. Les planteurs de canne veulent un prix plus rémunérateur. Ils souhaitent également avoir leur part dans le développement de la filière éthanol, notamment à travers une participation au capital.

Le cadre régulateur pour la production de l?éthanol pose aussi problème. Il est non existant pour le moment, alors que les producteurs sucriers en ont besoin pour finaliser la restructuration de leurs entreprises. Produira-t-on exclusivement pour l?exportation, ou en vendra-t-on une partie sur le marché local ? Et l?éthanol, sera-t-il soumis au même régime fiscal (lourd) que celui appliqué au carburant fossile ? Les producteurs potentiels veulent des réponses à toutes ces questions, pour planifier leurs investissements futurs. Cependant, pour l?heure, le gouvernement n?a aucune information à leur donner.

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