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Bagdad, ville au bord du gouffre
Que l?Irak ait ou non sombré dans la guerre civile, le constat est le suivant à Bagdad : les violences confessionnelles écrasent la vie quotidienne dans tous ses aspects et la peur et la lassitude gagnent ses habitants.
Il suffit de conduire en plein jour dans cette ville de sept millions d?habitants pour observer des signes évidents, comme ces rangées de boutiques fermées, ces rues parsemées de barrages, ces maisons vidées de leurs occupants et ces instants d?effervescence brefs et silencieux. La nuit, la capitale sous couvre-feu appartient aux hommes en armes.
Qui parle aux habitants de Bagdad entend la voix d'une société divisée et terrorisée. ?Nous sommes apeurés, abattus, frustrés?, dit une femme, pour laquelle ce mois de décembre aurait dû être l'un des plus heureux de sa vie.
Lina ? qui, comme la plupart des habitants de Bagdad, refuse de livrer son nom complet ? doit prochainement se marier. Pourtant, cette jeune femme de 33 ans ne se réjouit pas: ?Je ressens un tel poids quand je pense à ce qui pourrait se passer le jour de notre mariage.?
En 2006, le bilan hebdomadaire des morts dans la capitale est passé de plusieurs dizaines à plusieurs centaines, surtout depuis la destruction en février de la Mosquée d?Or chiite de Samarra, à l?origine d?un cycle de violences et de représailles.
La peur a encore franchi un palier le 23 novembre avec la mort de plus de 200 personnes dans la série d'attentats la plus meurtrière du conflit. Depuis cet événement, même les plus modérés se sont armés de kalachnikovs pour défendre dans la rue leurs familles et leurs maisons.
Déjà, 100 000 Irakiens fuient à l'étranger chaque mois et cet exode concerne en grande partie les classes supérieures de Bagdad. Ceux qui restent dans leur pays quittent toujours plus nombreux la capitale et vont chercher refuge chez leurs coreligionnaires, chiites ou sunnites. Des ?guerres de mortier? ont éclaté entre quartiers rivaux d'une ville autrefois baptisée ?La Cité de la Paix?.
Mauvais rêves
Des écoles et des commerces ont fermé. Des ouvriers, des marchands, des fonctionnaires ont été enlevés par dizaines, leurs cadavres étant souvent retrouvés avec des traces de torture, abandonnés dans les rues ou sur les rives du Tigre.
Des enseignants sont extirpés de leurs classes en implorant la pitié de leurs ravisseurs. Les familles vivent recluses chez elles, dans une ville où les cauchemars deviennent réalité et où tout le monde fait de mauvais rêves. ?Je ne peux pas aller chez le photographe. J'ai peur?, explique Lina. ?Quand mon amie s'est mariée en juillet, ça allait mal, mais là c'est pire. Je suis terrorisée à l'idée d'aller faire des courses. Je devrais être heureuse, mais je ne me sens pas dans la peau d'une future mariée.? Les attentats du 23 novembre dans le vaste quartier chiite de Sadr City ont marqué un tournant dans la vie d?Abou Marouah.
Certes, son quartier avait déjà été la cible d?attaques meurtrières au mortier, un escadron de la mort avait déjà abattu et abandonné deux hommes près de son domicile, sa femme avait déjà renoncé à son travail et les boutiques qu'il fréquentait auparavant avaient déjà fermé leurs portes.
Mais le soir de ces attentats, lorsque ce traducteur de 40 ans s'est vu pour la première fois saisir sa kalachnikov avec colère, prêt à abattre quiconque s'approcherait, il a réalisé qu'il était finalement temps de quitter sa maison.
De crainte d'une attaque contre son quartier, il était sorti dans la rue, avait suivi les ordres proférés par des inconnus, tous de la même confession, organisant avec fermeté la répartition des hommes à différents postes défensifs. ?Dans ma famille, il y a des sunnites et des chiites mais j'ai dû faire un choix en fonction de l'emplacement de ma maison?, explique-t-il.
Assis dans l?obscurité, sur le toit de la maison qu?il a lui-même bâtie et dans laquelle il a vécu pendant 16 ans, il a décidé que le moment était venu de quitter l?Irak.
Âge d?or?Je mourrai quand Dieu le décidera. Je n?ai pas peur"?, affirme Abou Marouah, assis dans son bureau en costume-cravate. ?Mais je me disais ?Que fera ma famille s?il m'arrive quelque chose?? Cette semaine, j'ai pris la décision de partir.?
Cet exode ? qui, rapporté aux populations respectives des deux pays, équivaudrait au départ d'un million d?Américains chaque mois ? frappe de plein fouet l?économie de Bagdad, qui avait brièvement prospéré lorsque l?intervention militaire américaine avait mis fin aux sanctions internationales.
?On a l'impression qu?il n?y a plus personne?, se plaint Ouissam Badia, dans sa petite boutique dans le centre de Bagdad. ?Soit ils ont peur de sortir, soit ils fuient le pays.?
Enlèvements et attentats, notamment contre le marché de gros de Chordja, perturbent les approvisionnements. L?inflation dépasse les 50 % par an et les prix de certains biens importés, comme le café ou le chocolat, ont bondi d?autant en une semaine.
Oum Khaled tient un salon de coiffure depuis plus de 25 ans. Elle ne peut que constater la baisse de son activité. ?Du temps de Saddam, c'était l'âge d'or?, dit-elle, se faisant ainsi l'écho de nombreux Irakiens qui s'étaient pourtant réjouis du renversement de l?ancien dirigeant.
?Il y a ne serait-ce qu?un an, les choses allaient bien mieux?, poursuit-elle. ?Avant, j?avais beaucoup de mariées qui venaient le jour de leur mariage. Maintenant, je n?en prends plus beaucoup. J'ai trop peur qu'elles se fassent enlever en quittant le salon dans leurs robes.?
Les enfants sont au premier rang des victimes des violences à Bagdad. Leurs parents angoissés leur interdisent de jouer dans les parcs ou dans la rue et ils ne reçoivent parfois plus aucun enseignement, de peur d'aller en classe ou car l?école a fermé. Les établissements scolaires sont des cibles des extrémistes, qui assassinent les enseignants.
Mohamed, un adolescent, explique qu'il a quitté son école il y a quelques jours car des miliciens ont fait irruption et emmené le proviseur.
Démunis ou ne sachant pas où aller, beaucoup d?habitants ne peuvent pas quitter Bagdad. D?autres ne peuvent s?y résoudre.
?J?ai essayé d'aller en Jordanie cette année?, dit Oum Khaled. ?Mais nos charrettes en bois qui nous servent à transporter le poisson à Bagdad me manquaient. Même si quand je les imagine désormais, je les vois transporter les cadavres après les attentats. Je ne partirai pas car j?aime l'Irak.?
© Le Monde 2006 Distribué par The New York Times SyndicatePublicité
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