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Les Mauriciens sont-ils paresseux?
Des ouvrières licenciées d’une usine de textile ont lancé, il y a peu, la société coopérative Chemin-Sud. Il y a toujours une voie pour ceux qui veulent travailler. Mais les choses se compliquent dans les faits.
Quel est le rapport qui lie les Mauriciens au travail ? Certains dirigeants entonnent le lamento de l’assistanat. Parce qu’ils ont été habitués à des régimes préférentiels, les Mauriciens ne seraient plus sensibles à l’appel à l’effort et au sacrifice. D’autres experts de la question sociale et industrielle relèvent la nécessité d’une redéfinition du concept du travail. Tous sont néanmoins unanimes à reconnaître qu’il y a un fort taux de chômage et que, parallèlement, il y a des Mauriciens qui refusent de travailler.
A en croire Azad Jeetun, directeur de la Mauritius Employers’ Federation, il y a du travail et des Mauriciens refuseraient de le prendre. “Peut-être que les gens veulent un emploi facile. Or, aujourd’hui, il n’y a pas d’argent facile et il faut travailler dur. Sans l’effort, on ne peut avoir des récompenses”, assure Azad Jeetun. Il n’a pas tort. Les Mauriciens contemporains seraient donc pressés de réussir, à la différence de leurs aînés qui avaient le sens du sacrifice. Sans doute. Mais il ne sert à rien de s’arrêter aux conséquences lorsque les causes ne sont pas bien assimilées.
Qu’est-ce qui fait qu’un nombre important de Mauriciens ne s’intéresse plus à la zone franche, provoquant une importation de main-d’œuvre étrangère ? Pourquoi délaissent-ils des secteurs comme la construction ? Serait-ce parce qu’ils sont des adeptes du régime préférentiel ? Du moins, c’est ce qu’en pense Bertrand Abraham, directeur des ressources humaines, Cerena, Rogers Group, en décembre 2005, lorsqu’il nous déclarait: “Maurice a prospéré à la faveur des préférences commerciales. Les Mauriciens en sont sortis avec une mentalité d’assistés.”
Le fait est que le monde a changé de fonctionnement. Dans son rapport rendu public à la fin de l’année dernière, le National Productivity and Competitiveness Council plaide pour une “ouverture économique tous azimuts”. On entre directement dans la logique de la mondialisation. L’ouverture est un impératif. Quel en est cependant le prix ? “Les salariés à travers le monde sont en train de subir la mondialisation. Celle-ci est marquée par la nomadisation des investissements, la segmentation du processus de production – facilitée par les nouvelles technologies de l’information et de la communication – la délocalisation des entreprises et la société de l’hyperconsommation”, analyse le sociologue Malenn Oodiah.
<B>“Rejeter sa dignité”</B>
Ce nouvel ordre mondial explique-t-il tout ? La question se pose d’autant plus que les Mauriciens ne sont pas les seuls à y être soumis. N’entend-on pas souvent dire que les travailleurs chinois font ce que les Mauriciens se refusent à accomplir ?
Ce n’est évidemment pas l’avis du président de la Government Servants’ Association, Radakrishna Sadien. “Sans un emploi, un individu n’a pas de place au sein de la société. Le travail est le meilleur mode d’intégration sociale. Supposer qu’on puisse rejeter le travail, c’est dire qu’un individu rejette sa dignité. Il y a tant d’obstacles qui, objectivement, entravent la voie au travail. Il faut retrouver cette décence dans son milieu de travail. C’est quelque chose qu’on a perdu”, souligne le syndicaliste.
On pourrait être tenté d’assimiler cette lecture au radicalisme du discours syndical. Mais il est un fait que le travail demeure un principe cardinal pour une majorité des Mauriciens. Le sociologue Malenn Oodiah ne nous dit pas autre chose : “Une bonne partie de la population active mauricienne, à tous les niveaux, est profondément attachée à la valeur du travail et s’efforce, avec plus ou moins de réussite, à s’adapter aux nouvelles exigences”.
De nouvelles réalités qui sont effectivement très exigeantes. Et surtout qui consacrent le principe de la précarité. Ce que les générations antérieures n’ont pas connu. Drame auquel sont exposés les jeunes et les salariés d’aujourd’hui. “Il y a ceux qui sont menacés par la dynamique de précarisation et d’exclusion socioéconomique qui est en train de toucher de nombreux secteurs de notre économie. Gardons-nous de voir dans les difficultés qu’ils éprouvent pour, du jour au lendemain, se recycler ou créer leur propre entreprise, des signes de paresse. Cela dit, il y a une partie de la population qui, préférant le ‘confort paresseux’, ne veut pas s’adapter aux mutations et transformations socio-économiques”, fait remarquer Malenn Oodiah.
Ne pas se laisser prendre au piège des interprétations faciles semble être la meilleure solution. Cela ne nous dispense pas néanmoins de l’obligation de rendre compte, au plus près, de la réalité mauricienne. Chômage en baisse, selon les derniers relevés du Central Statistics Office : 482 700 salariés à mi-2005 passés à 492 200 pour la même période en 2006. De manière plus significative, le nombre de chômeurs passe de 56 100 à 54 000 pour la période correspondante. Voilà qui devrait nous réjouir. Pourtant…
Un petit exercice critique pour voir comment les choses ont évolué permettra d’opérer une meilleure saisie des faits. 1970-1980. Ils ont entre 20 et 30 ans, arrivent à la vie avec le spectre du chômage. Mais ils héritent aussi des bénéfices d’une culture et d’une tradition du travail et de sacrifice dont ont fait preuve leurs parents durant la période pré et post-indépendance. Si ceux-ci ont changé la société, eux, vont changer l’économie. Ils ont effectivement réussi : ils sont cadres du public et du privé, enseignants, entrepreneurs, syndicalistes et politiques chevronnés, entre autres. Ils ont vu, au fil des ans, leurs salaires grimper. Leur retraite est assurée. Leur patrimoine honorable.
Mondialisation impitoyable</B>
Automatiquement, le regard qu’ils jettent sur la jeunesse et les salariés contemporains est plutôt sévère. Ceux-ci sont jugés passifs, attendant tout de l’Etat, rechignant à la tâche et adeptes de la facilité. Cependant, les réalités ont changé. Le contexte s’est transformé. La culture a évolué. Ce qui n’excuse pas la paresse mais ce qui explique que les salariés d’aujourd’hui connaissent un autre rapport au travail.
Les longues études ne garantissent plus un emploi. Le contexte de la mondialisation est prometteur mais il est impitoyable. Les salaires ne sont plus suffisants pour garantir un niveau de vie honnête. Parallèlement, la faillite du système éducatif renvoie le jeune à un no man’s land. L’université propose un diplôme mais ne garantit pas un travail. Le modèle social est en déconfiture. Aucune provision d’allocation chômage. Aucun système d’accompagnement.
L’entrepreneuriat? Ce n’est que depuis quelques années qu’on commence à y croire vraiment. Aujourd’hui, de véritables champions du sens de l’initiative essaient de déployer des moyens pour faire de cette aventure une réalité. Mais sans l’accompagnement et la formation nécessaires, il y a davantage de conditions réunies pour l’échec que pour la réussite.
Paresseuse cette génération ? Peut-être bien. Mais il faut aussi savoir qu’elle a hérité des ardoises des générations précédentes. Qu’ils remboursent pour les charges excessives de l’Etat et pour des rentrées fiscales en baisse. Le rapport des Mauriciens au travail ? Il est probablement aujourd’hui dans l’égotisme qui caractérise la société mauricienne. Il faut surtout se rendre compte qu’il faut sortir des antiennes passées tant le monde a changé. Quant à ceux qui refusent de se tourner vers la zone franche, la pêche ou la construction, comment exiger d’eux un engagement professionnel pour des métiers qui se conjuguent avec précarité ?
L’oisiveté n’est pas caractéristique à l’île Maurice. Ce qui l’est par contre, c’est le refus d’affronter la réalité en face.
Pour s’adapter, il faut aussi disposer des moyens appropriés. Alors, les Mauriciens paresseux ? Derrière les apparences, il y a des causes profondes et celles-ci n’ont pas été jusqu’ici analysées scientifiquement.
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