Publicité

Ces armes en liberté

29 octobre 2006, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

«Quatorze fusils saisis chez les Bhugeloo », « Cache d?armes découverte à La Chaumière », « Un agent de sécurité sans permis de port d?armes tire sur un intrus. » Ces événements, qui ont fait la une des journaux ces dernières semaines, illustrent un phénomène qui a longtemps épargné notre île : la possession d?armes à feu par un nombre toujours croissant de Mauriciens. Un constat surprenant, d?autant que la législation existante prévoit un contrôle « strict » dans le pays.

Quatre entreprises se partagent le marché de l?importation d?armes : Resi-glas Ltd, le groupe Robert Le Maire, De Villiers Firearms Ltd et Luciani Ltd. Toutefois, ces agences n?ont rien d?armureries où sont exposées toutes sortes de modèles. Point d?armes à feu sur les murs et encore moins une pancarte indiquant qu?ont pourrait en acheter. Ces entreprises, qui se veulent discrètes, ne souhaitent en effet pas ébruiter leur commerce, craignant d?être submergées de demandes par des clients « indésirables ».

Le ton se veut dissuasif

Pourtant, au téléphone, les commerciaux d?une entreprise évoquent volontiers les différents types de fusils de chasse proposés à la vente et nous invitent à visiter leur show-room, situé en périphérie de la capitale. Mais l?accueil sur place est tout autre.

Le décor est celui d?un show-room avec des objets relevant d?un tout autre commerce. Rien ou presque n?indique, de prime abord, qu?on y vend des armes. Mais dans une vitrine, située dans un coin du bâtiment, sont exposés de multiples accessoires pour armes à feu : des lunettes télescopiques, des chargeurs ainsi que d?autres gadgets renforçant la sécurité des fusils.

Un agent de vente nous réfère immédiatement à la personne « responsable de la section ». Mais une fois mise au courant de notre démarche, cette dernière répond sèchement : « On ne fait plus. Il n?y a plus de fusils. On a arrêté », avant de continuer à vaquer à ses occupations.

Interrogé sur la présence d?accessoires pour armes à feu dans la vitrine, le responsable répond que « ce sont des stocks qu?on va épuiser, c?est tout ». Le ton se veut dissuasif. Et pour cause, les armureries, laisse entendre un chasseur très au fait de ces pratiques, se réservent le droit de vendre ou non une arme à un individu.

« Vous pouvez vous présenter avec tous les permis et autres documents nécessaires, s?ils ne vous connaissent pas, ils ne vous vendront pas d?armes et encore moins vous feront visiter le coffre-fort où elles sont stockées », confie ce chasseur expérimenté. Et de poursuivre : « Il faut qu?un client de cette entreprise, s?il n?a jamais eu d?ennuis que ce soit au niveau de la pratique de la chasse ou de la police, vous recommande. C?est à ce moment qu?ils accepteront de traiter avec vous. » Un cercle fermé qui, ex-plique un autre chasseur, permet qu?une arme ne soit pas vendue à n?importe qui.

Ce même chasseur, qui a souhaité garder l?anonymat, possède plus d?une dizaine de fusils de chasse. Il accepte d?expliquer les rouages « officieux » de ce milieu dans lequel n?entre pas qui veut. « Il faut connaître les bonnes personnes, après, c?est une question de chance. La loi sur les armes à feu est si rigide qu?il se peut que vos démarches n?aboutissent qu?au bout d?un an, voire plus », explique-t-il. Et d?ajouter que certains « chanceux » usent de leurs contacts dans la police pour tenter d?accélérer leurs démarches.

Face à l?inertie de la bureaucratie, nombreux sont ceux qui ont recours à la filière illégale pour se procurer une arme « plus facilement ». Tout n?est qu?une question de contact. Ce marché parallèle, explique le chasseur après une longue hésitation, concerne les armes de gros calibre. « Pistolets, revolvers, fusils à pompe, carabines ou même fusils d?assaut, on trouve de tout à Maurice. Mais ça ne se fait pas d?en parler », finit-il par confier. Il sait où s?en procurer, mais n?en dira pas plus.

Se jouer de la sécurité

La réponse nous vient d?un chef douanier : la rade de Port-Louis. Les fournisseurs, affirme-t-il, demeurent les marins. « Sur chaque bateau étranger qui jette l?ancre dans le port, il y a au moins deux revolvers ou pistolets, celui en possession du capitaine et l?autre, qui est confié à un autre officier », explique notre interlocuteur. Ces marins, fait-il ressortir, parviennent régulièrement à se jouer de la sécurité et vendent ces armes au prix fort. « De toute façon, ils s?arrêteront dans un port quelconque et achèteront une autre arme à feu qu?ils revendront ailleurs », explique-t-il. Et ces « joujoux » se négocient entre Rs 10 000 et Rs 20 000.

Face à la question du permis de l?officier, et qui porte le numéro de série de l?arme, le douanier répondra simplement : « Pour moins de Rs 2 000, le capitaine peut s?offrir une caisse de pistolets ou de revolvers ailleurs, alors pour eux ce n?est pas un problème. De toute façon, la plupart de leurs armes ne portent pas de numéros de série au départ, et leur origine étant souvent douteuse. »

Autre filière par laquelle les armes illégales arriveraient au pays : les yachts en provenance de la Réunion. Un ancien chef agent d?un parti politique, aujourd?hui engagé dans le travail social, et amusé par la naïveté de nos questions, déclare : « Comment fait-on pour introduire de la drogue dans le pays ? Comment fait-on pour débarquer du whisky illégalement ? De la même manière, l?on fait aussi entrer des armes, par les yachts venant de la Réunion qui entrent dans nos eaux. »

Illustrant ses propos, l?agent poursuit en affirmant : « Pendant une campagne électorale qui bat son plein, dans chaque convoi de voitures, il y a au moins un ou deux revolvers. Et dans la majorité des cas, ces armes ont le numéro de série effacé. » Les fusils de chasse ou d?assaut, selon lui, sont même disponibles au marché noir à partir de Rs 50 000.

Il existe aussi la possibilité d?importer des armes à feu, y compris des fusils d?assaut, en pièces détachées. En effet, ces armes se démontent facilement en plusieurs dizaines de pièces et peuvent être ainsi mélangées, ni vu ni connu, à d?autres pièces plus anodines dans les conteneurs.

Un ex-agent de la douane, qui a tenu à garder l?anonymat abonde dans ce sens. « Nous ne sommes pas des techniciens, qui à la vue de certaines pièces, devineront qu?elles font partie de tel ou tel modèle de fusil ou de revolver. Il se peut que des armes échappent à notre vigilance, mais nous n?y pouvons rien », affirme-t-il. Face à la question sur la fréquence de telles pratiques, il ajoutera qu?elles se font « plus souvent qu?on le ne pense ».

Si le nombre d?armes légales en circulation reste flou (voir hors-texte), devant la teneur des propos des différents interlocuteurs proches du milieu, il se peut qu?il y ait autant d?armes légales ou illégales. Quoi qu?il en soit, même si le Firearms Act 2006 a été voté au Parlement, et déjà approuvée par le président de la République, il n?a toujours pas été promulgué.

En attendant la mise en place des différentes structures préconisées par cette loi, et devant le manque de contrôle flagrant, les journaux feront toujours état de drames qui souligneront, pendant longtemps, la présence d?armes à feu d?origine douteuse en libre circulation à Maurice.

■ Amrish BUCKTOWARSING et Guillaume GOUGES

Munitions à vendre

Le contrôle exercé sur les munitions est des plus stricts. Ainsi, le nombre de cartouches vendues aux détenteurs d?un permis d?arme à feu est limité à 200 par an. Mais la plupart d?entre eux n?en achètent en fait qu?une centaine chaque année. Si obtenir des cartouches autrement qu?à travers les armureries est théoriquement impossible, il en va tout autrement dans la réalité. En effet, comme la législation actuelle n?exige pas que le détenteur d?une arme à feu restitue ses douilles à la fin de l?année, des abus sont possibles. Et nombreux sont ceux qui exploitent les « lacunes » qui existent dans la législation et entretiennent ainsi un véritable marché parallèle de cartouches.

« Les cartouches vendues à des tiers sont généralement celles qui restent à la fin de la saison de la chasse. Certains chasseurs, qui ont utilisé moins de balles, peuvent préférer les revendre et ainsi en retirer un bénéfice financier », explique un chasseur. Et les cartouches se négocient très cher.

Le prix d?un projectile de calibre 12 peut ainsi atteindre Rs 500 l?unité. « Il est très facile de se procurer des cartouches auprès d?un détenteur de fusil qui souhaiterait se faire un peu d?argent », laisse entendre un autre chasseur. Ceux au courant des transactions illégales entourant les munitions d?armes à feu sont unanimes. Il suffirait d?exiger que les détenteurs d?un port d?armes retournent leurs douilles vides pour être autorisés à acheter d?autres munitions. « Cela n?éliminera sans doute pas le commerce illégal, mais limitera certainement le nombre de cartouches vendues au marché noir », affirme un douanier.

Les détracteurs de cette méthode avancent, quant à eux, qu?il serait impossible de ramasser toutes les douilles qui peuvent parfois être expulsées de l?arme à plusieurs mètres.

Publicité