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La reine et ses Premiers ministres

22 octobre 2006, 20:00

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L?une des scènes les plus étonnantes du film The Queen est la reconstitution du tête-à-tête hebdomadaire entre Elizabeth II et son Premier ministre. Rien, en effet, n?a jamais transpiré de la teneur de l?audience privée entre le chef de l?Etat et ses dix chefs de gouvernement, en cinquante-quatre ans de règne : les remontrances royales au jeune premier ministre, à l?issue de la crise causée par la mort de la princesse Diana, en 1997, relèvent donc de la pure politique-fiction

Quels sont les liens entre la souveraine et l?hôte du 10, Downing Street ? ?La Grande-Bretagne a une monarchie, mais pas de Constitution codifiée. Le symbole de l?Etat est une personne, d?où l?importance qu?elle n?ait pas d?opinion, quelle qu?elle soit?, explique le politologue Vernon Bogdanor, dans son livre The Monarchy and the Constitution.

La reine a toujours veillé avec scrupule à ne pas s?ingérer dans les affaires du gouvernement en faisant connaître sa position. Pas question de mélanger ses convictions personnelles avec les devoirs de sa charge. Elle n?a d?ailleurs jamais donné d?interview aux médias. La tonalité de son message de Noël, le seul discours qu?elle rédige sans contreseing ministériel, est toujours consensuelle.

Selon la formule officielle, Elizabeth, reine de Grande-Bretagne et d?Irlande du Nord, chef du Commonwealth et de l?Eglise anglicane, commandant en chef des armées, ne peut guère se permettre que de ?formuler des avertissements, donner des encouragements et des conseils?. Le monarque incarne le sacré, sans détenir les leviers du gouvernement. Si elle dispose des dossiers les plus secrets, dans ses fameuses boîtes rouges, et d?un ?conseil privé? composé des plus hautes personnalités du royaume, la souveraine joue en pratique un rôle de notaire contresignant des décisions prises par d?autres.

En vertu des dernières miettes des prérogatives royales que le Parlement n?a pas supprimées, elle ne règne en fait que sur les cygnes, les baleines et les esturgeons croisant dans les eaux territoriales britanniques, en vertu d?une loi de 1324. Pourtant, Elizabeth II n?a rien, vraiment rien, d?un chef d?Etat potiche, voué à inaugurer des chrysanthèmes.

La reine doit d?abord nommer le premier ministre. Le système électoral uninominal à un tour lui facilite, certes, cette tâche en dégageant une majorité à la Chambre des communes. Mais, en 1974, confrontée à une assemblée introuvable, elle a choisi le travailliste Harold Wilson, mieux à même à ses yeux que le conservateur Ted Heath pour former une équipe ministérielle soutenue par les libéraux. Même Margaret Thatcher, qui n?en faisait qu?à sa tête, a reconnu l?intérêt de pouvoir s?entretenir avec une personnalité au courant des affaires du royaume, mais au-dessus de la mêlée politique.

La reine doit aussi fédérer les divers peuples du royaume. Elle est garante de l?unité de la nation, face à la multiplication des sources d?énergie centrifuge aux marches du pays, en Ecosse, au pays de Galles, en Irlande du Nord. Enfin, Sa Majesté maintient le lien avec le Commonwealth, la grande famille d?outre-mer regroupant les anciennes colonies. Son autorité morale à sa tête lui a permis de désamorcer trois crises constitutionnelles : l?Australie (1975), la Grenade (1983) et Fidji (1987). La reine connaît personnellement tous les chefs d?Etat du Commonwealth et de bon nombre d?autres pays.

Elle peut encore réclamer au chef du gouvernement un ?supplément d?information? pour faire part de l?hostilité du Palais à la nomination d?un ambassadeur, d?un général ou d?un évêque. Une telle indication n?échappe à aucun premier ministre. Ajoutons que pour faire connaître son point de vue la souveraine peut toujours agir par l?intermédiaire des autres membres de la famille royale (le duc d?Edimbourg ou le prince Charles), qui, souvent, ont critiqué ouvertement la politique gouvernementale.

Les témoignages de dignitaires, britanniques comme étrangers, dessinent le profil d?un monarque peu intéressé par les joutes parlementaires à Westminster. Elizabeth II serait partisane d?une droite modérée. Son antipathie pour l?autoritaire Margaret Thatcher, les rumeurs faisant état de ses inquiétudes devant la dégradation du tissu social sous les Tories, entre 1979 et 1997, et les risques d?éclatement du Commonwealth provoqués par le problème de l?Afrique du Sud dessinent une sensibilité centriste. D?où sa bonne entente avec ses premiers ministres conservateurs de la vieille école, en particulier son mentor, Winston Churchill, les grands bourgeois Harold Macmillan et Anthony Eden ou l?aristocrate Lord Home.

Neutralité et abnégation

Ses relations avec les chefs de gouvernement de droite issus de milieux populaires, comme Heath, Thatcher ou Major, ont été plus difficiles, dans la mesure où leur activisme, sur les privatisations ou sur l?Europe, a mis à mal l?unité du pays. Comme il n?y a pas plus monarchiste qu?un dirigeant travailliste traditionnel, ses rapports avec Harold Wilson et James Callaghan ont toujours été marqués d?une grande cordialité.

Les spéculations vont bon train sur sa cohabitation avec Tony Blair. Elle a dû applaudir le retour à l?alternance, en 1997, entre conservateurs et travaillistes et l?arrivée au pouvoir des jeunes-turcs du New Labour. A l?instigation de son nouveau Premier ministre, la reine a multiplié les gestes politiquement corrects : visite à un pub, à un McDonald?s, à un HLM, gel de la liste royale pendant une décennie, utilisation d?avions charters pour les déplacements, vente du yacht Britannia, etc. Sous l?influence de Blair, la plupart des vieilles barrières ont été abattues, même si la reine n?en est pas encore à convier à sa table des éboueurs, ni même à faire ses courses à bicyclette.

D?ailleurs, peu de Britanniques souhaitent une telle popularisation d?une institution créée pour traverser les siècles, immuable. La reine serait plutôt en phase avec la politique étrangère blairiste ? alignement sur les Etats-Unis, notamment en Irak, hostilité au fédéralisme européen et à l?euro, augmentation de l?aide à l?Afrique et lutte contre le réchauffement climatique.

En revanche, la fille de George VI n?a guère dû apprécier l?interdiction de la chasse à courre, la suppression des pairs héréditaires à la Chambre des lords ou la réforme des bataillons de la garde royale. Le mariage gay a sans doute mis à mal les fortes convictions religieuses du gouverneur suprême de l?Eglise anglicane. En affaiblissant le pouvoir central, la ?dévolution? ? décentralisation des pouvoirs à la britannique ? n?a pu que lui déplaire.

Malgré ses réticences, l?actuelle souveraine ne s?est jamais départie de la neutralité et de l?abnégation qui siéent à sa fonction. Suivant les traces de la reine Victoria, Elizabeth II a continué, comme si de rien n?était, à signer de son écriture ronde la formule exécutoire en bas des textes législatifs du New Labour : ?La reine le veult.?

Le Monde 2006 Distribué par The New York Times Syndicate

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