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La sanglante colère d’Eshan
La tuerie de Petit-Verger n’était que la conséquence d’un mal latent chez les Bhugeloo. En effet, les témoignages recueillis dans l’entourage des victimes font tous état de violentes disputes fratricides. « Ti deza ena kout bal dan ler pou fer per », laisse entendre une connaissance de la famille.
Eshan et Fazlee s’étaient même affrontés un après-midi à coups de sabre, sans toutefois faire de blessés graves.
Et, conséquence logique, ces bagarres de rue se sont fréquemment terminées par une intervention musclée de la police, qui était au courant des dissensions au sein de la famille.
« Eshan mem so disan ti pli so. » Cette description peu flatteuse du meurtrier contraste singulièrement avec les dires des membres de la famille, qui affirmaient, au lendemain de la fusillade, qu’Eshan était « plutôt calme ». En fait, d’une nature susceptible, ce dernier avait la réputation de ne pas se laisser faire.
« C’était un rancunier. Si quelqu’un lui faisait du tort, il le lui faisait payer. Il valait mieux ne jamais avoir à faire avec lui », explique un de ses anciens collègues de travail.
Les premières émotions passées, tous veulent maintenant savoir ce qui a bien pu pousser ce père de famille à vouloir décimer les siens. Jalousie familiale, conflit d’héritage ou simple problème de voisinage, les raisons évoquées sont multiples. Le détonateur de ce déchaînement aura été une énième dispute avec l’un de ses frères, Fazlee, qu’il soupçonnait d’avoir giflé son fils de huit ans.
Cette fusillade, première du genre de par son ampleur à Maurice, a choqué tant par le nombre des victimes que par la détermination d’Eshan de se débarrasser (voir infographie) de tous ceux envers qui il éprouvait du ressentiment. La « folie meurtrière », s’il y en a eu une, a aussitôt laissé la place à une réelle volonté de tuer « ceux qui lui rendaient la vie dure ».
Les Bhugeloo ne veulent, quant à eux, pas admettre qu’il pourrait s’agir davantage d’une vengeance méthodique que d’un coup de sang meurtrier. Une position confirmée par les propos d’un des deux fils de Farook Bhugeloo, Fedoz, âgé de 21 ans : « Je ne raconterai rien. On a dit trop de faussetés pendant ces deux jours et je ne veux pas envenimer la situation. Plusieurs personnes ont tout vu, mais personne ne parlera. » Ce jeune homme, qui a vu son père mourir sous ses yeux, confie vouloir oublier ce terrible épisode qui a traumatisé toute la région. Mais la gêne est palpable. Cette famille, fière de son activité, la taxidermie, peine à accepter qu’un tel drame soit désormais lié aux Bhugeloo.
Du mal à gérer les pressions</B>
« Ce sont des gens qui se sont fait un nom dans le pays », lâche un des oncles d’Eshan, qui confie à qui veut l’entendre que le grand-oncle de la famille avait offert à la reine d’Angleterre un cerf qu’il avait pris soin d’empailler.
Si les habitants condamnent tous l’acte insensé d’Eshan, rares sont ceux qui veulent mettre le doigt sur ses motivations.
« Rien ne peut expliquer un tel geste. Il a fallu que quelque chose le mette hors de lui pour le pousser à commettre cela », explique Fedoz, le fils aîné de Farook, l’une des victimes.
Selon la version la plus répandue, l’épouse d’Eshan, Sajeda, ne s’entendait pas bien avec les autres membres de la famille Bhugeloo, et ne manquait pas de le faire savoir à son mari. L’animosité entre Sajeda et sa belle-famille aurait pris des proportions telles que les autres frères reprochaient à Eshan le comportement de sa femme envers eux. Et Eshan qui, selon certaines informations, croulait sous les dettes, aurait eu de plus en plus de mal à gérer les pressions familiales et professionnelles. Sans emploi à la suite de la fermeture de l’usine textile dans laquelle il travaillait, il s’était, depuis, mis à son compte en ouvrant un snack non loin de son domicile.
Il s’y trouvait justement lorsqu’il a reçu un appel de son épouse ce jeudi fatidique. Cette dernière lui explique que son frère cadet, Farzley, l’aurait giflée. Un acte qui est venu conclure, brutalement, une dispute à propos de la chute de son garçonnet de huit ans, qui aurait glissé sur un paillasson devant la maison d’Eshan. Sajeda aurait reproché à Farzley d’avoir provoqué la chute.
Le sang d’Eshan ne fait alors qu’un tour. Il se rue à son domicile, et veut en découdre avec son frère. Les menaces fusent. Mais Farzley, plus costaud, parvient à repousser les attaques d’Eshan. Fou de rage, ce dernier se rue chez lui pour se saisir d’une de ses armes de chasse. Il prend soin d’attacher sa cartouchière – qui peut contenir une vingtaine de balles – autour de sa taille. Eshan se munit également d’une dizaine d’autres cartouches de calibre 12 (communément appelées bal fane) et 16 avant de se ruer à l’extérieur, bien décidé à régler ses comptes.
Ce chasseur confirmé, qui croit tout d’abord que son frère s’est réfugié chez Mohammad, alias Baboo, se dirige vers le domicile de celui-ci, situé à quelques mètres seulement de sa maison. Mais à peine a-t-il fait quelques pas qu’il aperçoit Farzley qui s’enfuit sur le côté de sa maison. Il tire à deux reprises en l’air avant de recharger son arme d’une main puis… fait feu en direction de son frère. Touché et gisant dans une mare de sang, Farzley ne peut s’enfuir. Eshan s’approche et lui tire une balle dans la tête à bout portant !
Les détonations intriguent Baboo, qui sort immédiatement de chez lui pour voir de quoi il retourne. Il découvre avec horreur le corps de Farzley, face contre terre sur l’étroit sentier. Et ce sont les hurlements de l’épouse de Baboo, Ameenah, témoin de la scène, qui attirent l’attention d’Eshan, debout à côté du corps de son frère. Sans autre forme de procès, Eshan, qui a entre-temps rechargé son arme, tire. Il blesse Ameenah à la main. Le deuxième coup de feu atteint Baboo à l’abdomen. Celui-ci s’écroule et perd aussitôt connaissance.
« Il ne lui a laissé aucune chance »</B>
Les détonations alertent Farook, l’oncle d’Eshan, qui est âgé de 62 ans. Celui-ci, accompagné de deux de ses neveux – Reeaz et Tauheel – a à peine le temps de montrer le bout de son nez qu’il essuie déjà les coups de feu du forcené. Une balle atteint Farook en pleine poitrine et blesse Tauheel. Reeaz, qui n’a pas été touché, prend la fuite et tente de se cacher derrière une fourgonnette située dans la cour de son oncle. Eshan se lance alors à sa poursuite et lui tire dessus à bout portant. Les habitants de la localité, qui ont entendu des coups de feu, sortent de chez eux et découvrent le corps de Farook, gisant dans une mare de sang sur le sentier.
Dawood Elahee Doomun, un retraité de 65 ans, qui s’occupait de son jardin à quelques mètres, s’approche d’Eshan pour tenter de lui faire entendre raison. « To enn taper twa, essay vinn arret mwa si ti kapav », lui lance le forcené en le menaçant avec son arme. Sentant la détermination d’Eshan, Dawood préfère rebrousser chemin. Mais Eshan, qui ne compte pas en rester là, lui tire une balle dans le dos.
« Il ne lui a laissé aucune chance. Il s’est écroulé sur l’asphalte sans même se rendre compte de ce qui se passait », explique un témoin de la scène, encore choqué par les récents événements.
Devant l’échec de Dawood de ramener Eshan à la raison, plus personne n’ose lui barrer la route. Il continue son parcours meurtrier, et se dirige, cette fois, vers le domicile d’un certain « Joe ». Ce dernier n’est heureusement pas chez lui. Et en revenant sur ses pas, Eshan aperçoit un véhicule de l’ERS qui se dirige vers les lieux. Sans une once d’hésitation, il tire sur le véhicule des policiers. Ces derniers font alors marche arrière pour aller observer la scène de loin. Pendant ce temps, Eshan se retrouve au milieu de la rue, et demande à ceux qui se sentent « zom » de descendre et de l’affronter.
Des témoins perdent connaissance</B>
C’est à ce moment qu’il pointe le canon de son fusil contre son abdomen, avant de tenter d’appuyer sur la gâchette avec son orteil. Mais il n’y parvient pas. Utilisant la dénivellation du trottoir pour caler la crosse de son fusil, il s’agenouille, pose le canon sous son menton, avant de se tirer une balle dans la tête. Devant la violence de l’acte, plusieurs témoins perdent connaissance.
Puis, le calme revient, et les badauds se chargent des corps et conduisent les blessés à l’hôpital. La Special Supporting Unit arrive sur les lieux et barricade la zone pour dissuader tout dérapage.
Devant l’hostilité et la tension grandissante des badauds, après le suicide d’Eshan, sa femme a, quant à elle, préféré prendre ses affaires et ses deux enfants et s’abriter chez ses parents à Trèfles. Cette tension a perduré, car le lendemain, les Bhugeloo ont refusé que le corps d’Eshan soit ramené à son domicile. C’est finalement de la maison de ses beaux-parents que partira la dépouille.
Le beau-père d’Eshan préfère ne plus en parler. Sa fille, dit-il, est toujours en état de choc. Gardant un souvenir mitigé d’Eshan, il dira cependant de lui que : « Il a manqué de courage. La colère peut nous mener à faire des choses impensables. Il est écrit dans le Coran que le courage se définit par la capacité de maîtriser sa colère. Eshan n’a pas été assez courageux. »
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