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Mal du siècle
Et si notre morosité n?était, en grande partie, que le symptôme d?un mal plus profond ? Une angoisse, un malaise planent sur l?humanité et nous n?y échappons pas, tant au niveau collectif qu?à la dimension personnelle. Le réchauffement de la planète, le conflit des civilisations, les menaces qui pèsent sur l?environnement sain, le terrorisme ont volé la vedette, mais n?y a-t-il pas, pour une grosse part, une interrogation pessimiste et une incertitude personnelles quant au but de l?existence ?
Les traditions ne valent pas grand-chose dans un climat de changement de m?urs accéléré ; deux millénaires de monothéisme présentent un bilan négatif : désaffection pour les uns, fanatisme extrême pour les autres ; la démocratie se heurte à la tentation totalitaire et ses formes mineures, ou à l?hégémonie du nombre ; la liberté de pensée rend l?âme sous les assauts du dogme, de la propagande, de la mode, de la publicité ; la philosophie et les arts vacillent sous une exigence de modernisme ; les sciences ne sont plus pures. L?humanité a-t-elle fait fausse route ? Elle ressemble de plus en plus à un panier de crabes.
Sur le plan professionnel, le gain et l?avancement sont primordiaux, l?utilisation à bon escient des connaissances acquises passe en second. On investit dans ces connaissances, mais la satisfaction professionnelle est battue en brèche par l?ambition d?arriver au plus haut revenu possible, car l?argent domine la vie. Il n?y en a jamais assez. La spirale des besoins, les incitations à la consommation ? l?attrait du dernier modèle, du dernier arrivage ? ne laissent que peu de place à la mesure ? « la divine mesure ».
Aux populations rendues vulnérables aux tentations de plus en plus nombreuses et de plus en plus fréquentes, la classe politique n?a rien trouvé de mieux à proposer que la surenchère. Depuis l?école, l?obsession de la comparaison (et de l?envie), de « faire pareil » nuit au développement de la personnalité et les parents eux-mêmes se laissent prendre au jeu et n?ont de cesse que leurs enfants paraissent aussi bien pourvus que leurs condisciples. C?est une question d?honneur, poussée par l?envie et le conformisme, qui tue dans l??uf le quant-à-soi, l?originalité du caractère. L?esprit de compétition n?est pas l?exclusivité des examens du CPE ? encore faut-il reconnaître l?existence spontanée d?une « élite » ? le vilain mot !
La démocratisation, tant prônée sous le masque de la justice sociale, peine sous le fardeau des « droits » à assouvir. Sous le nom du progrès, un mal pour un bien et le contraire deviennent acceptables.
On vit au-dessus de ses moyens : les pays comme les citoyens. Préoccupés par leurs « droits », ils ne savent plus où se trouve le devoir ou la droiture.
« Buy, borrow? or steal ». L?attitude envers l?emploi est confuse et faite de duplicité. (« Tu me connais, je fais le moins possible » et « Faire l?hère ») illustrent ce déséquilibre qu?il n?est pas politiquement correct de reconnaître. Un conflit incessant entre le moins d?effort possible et les compensations salariales dues mine la société et le pays ; le produit du travail n?est pas dû, lui.
Comment être content si on ne sait se contenter ?
Cette douce sagesse des ambitions modestes qui s?exprimaient quand les maisons s?appelaient autrefois « Mon rêve » et « Mon repos » a été remplacée par la gloire du nombre de véhicules dans la cour.
Le matérialisme ambiant a transformé les professions libérales, l?art, l?enseignement. Cette boulimie est-elle le moteur nécessaire de la modernité ? La lutte contre la corruption, le vol, le crime même, est-elle sincère et compatible avec la ruée sur les biens matériels à tout prix ? Le double langage et l?hypocrisie sont les accompagnements inévitables de ces entorses socio-politico-économiques. Mais du fond de soi est monté un goût amer qui s?amplifie. C?est peut-être ça la morosité. L?inflation des exigences matérielles assassine la qualité de vie pour la sauver ; tandis que la foule noie la personne et la loi du nombre se substitue à la raison. Morosité donc, ou déchéance ? On disait que le poisson pourrit par la tête, maintenant c?est le corps qui est en train de passer.
Périscope
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