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La ballade des « malérés »
La vague d?espoir soulevée par le projet de réforme du gouvernement est retombée. Les indicateurs restent obstinément au rouge. Et nous broyons du noir. Nous sommes déprimés. Au point de croire que le bonheur est ailleurs, de rêver de pays épargnés, eux, par l?économie de marché, de pays où il n?existerait ni péage ni essence. Est-ce grave ? Mais non. Les psychosociologues qui nous diagnostiquent « malades » négligent de nous le dire, mais cette déprime collective, en réalité, elle est plutôt normale.
Il est fort probable que ce mal qui aurait gagné, selon les spécialistes, toutes les couches de la société, résulte de la morosité ambiante et non de la dégradation soudaine de situations personnelles. Qui peut se proclamer heureux quand tous les scénarios sont catastrophiques ? Qui peut avouer, sans se sentir coupable, qu?il arrive à naviguer sur la houle des prix sachant qu?il doit bien y en avoir qu?elle fait souffrir ? Dans le malheur de beaucoup d?entre nous, il y a un peu d?imaginaire. Personne n?est optimiste, donc je déprime?
S?ils poussaient plus loin l?analyse, les spécialistes nous auraient sans doute dit aussi que la dépression accompagne en général la crise. Et nous y sommes, dans la crise. Nous sommes dans « l?entre-deux », en transition économique. Nous le réalisons mieux maintenant. Ce passage a plus de conséquences que l?on croit sur nos valeurs et notre manière d?être. On nous pousse à mourir à un état dans lequel l?État assiste à nos besoins, pour naître à un autre où nous nous prenons davantage en charge. C?est une mutation qui ne peut pas se faire sans douleur. La dépression, c?est une étape vers la transformation. Pour peu qu?on veuille bien en sortir.
Car, et c?est là la plus réjouissante nouvelle, de la déprime, on en sort. Quand on cesse de se lamenter, quand on regarde en face notre « mal » et qu?on le refuse. Nous avons le choix : de nous morfondre en nourrissant des chimères, ou de nous dire que c?est de nous, des Mauriciens eux-mêmes que dépendra le succès ou l?échec de la transition économique. C?est une vérité qu?il faut avoir le courage d?assumer : aucune réforme profonde ne peut réussir sans l?adhésion à la fois de ceux qui ont la responsabilité de la mettre en ?uvre et de ceux qui en seront les bénéficiaires.
Le gouvernement peut aider ce choix et empêcher la déprime collective. Le Premier ministre a fait un pas dans ce sens hier en reprenant rapidement le dialogue avec la population pour rappeler chacun à sa responsabilité. Il a rabroué, à juste titre, ces esprits petits qui auront eu la bêtise d?ignorer l?importance, dans la circonstance où nous sommes, de ses rencontres diplomatiques. Si le rappel de ses tête-à-tête avec les plus grands chefs d?État aura été rassurant, il a, hélas, manqué dans cette conférence de presse de donner l?impression de rigueur et de fermeté si nécessaires pour évacuer toutes nos appréhensions.
La population n?est pas dupe. Elle a compris, dans les chiffres exposés cette semaine par l?économiste de la MCB, que les mesures de réforme ne sont pas appliquées assez vite pour la vitesse à laquelle la situation, elle, se détériore. Or, le Premier ministre s?est montré résolument optimiste, affichant un premier « bilan » de la réforme et a répété à qui mieux mieux sa « conviction » que la situation ira mieux. Les chiffres sectoriels qu?il a cités en réalité ne montrent en réalité que des frémissements. Au-delà du discours sur la détermination du gouvernement, la population a besoin de voir que la barque est en train d?être menée avec résolution là où elle doit l?être. Elle demande, pour être rassurée, de sentir la cohérence, la fermeté, la rigueur dans la conduite des affaires. Ce n?est pas toujours le cas.
Navin Ramgoolam nous a laissés sceptiques. Il sait que sa communication a des faiblesses. Il a donné lui-même l?illustration en mentionnant que c?est dans un hebdomadaire réalisant 0,5 % de lectorat (Mauritius Times) qu?il a choisi d?annoncer qu?un comité reverra la « National Residential Property Tax ». Mais il n?a vraisemblablement pas élaboré des solutions. Il sait que sa réforme manque d?un calendrier, mais il n?annonce pas des étapes claires, des objectifs posés. Il continue à dire qu?il faut que les mentalités changent, que les compétences priment, mais il justifie le départ des Veerassamy et des Teelock, victimes du politique, en haussant simplement l?épaule avec un « c?est comme ça à Maurice? »
Les tâtonnements du gouvernement ne justifient pas que l?on baisse les bras et chante en ch?ur, avec les agents de résistance, la ballade des « malérés ». Il faut regarder du côté de ces 2 500 nouveaux entrepreneurs qui réalisent un petit « boom ». Nouveaux stratèges de leur vie, ils ne connaissent pas la morosité mais la liberté. Ils sont sortis de la déprime, ils ont le goût d?inventer. Ils sont les premiers signes que le pays est entré dans la voie du changement.
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