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Faut-il du courage pour être prof ?

30 septembre 2006, 20:00

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Attention. Ce qui suit n?a rien à voir avec des synopsis de films d?action. Une collégienne agresse physiquement sa rectrice parce que cette dernière a fait une remarque à l?une de ses amies. Elle est renvoyée et revient trois jours après en héroïne aux yeux de ses amis, alors que la rectrice est transférée.

Des garçons au fond d?une classe se lancent un défi sur leur virilité et l?un d?entre eux décide d?éjaculer devant une jeune enseignante. Un enseignant réprimande un élève, ce dernier se jette de la fenêtre pour ne pas frapper le prof. Dans une école primaire, un enfant frappe un autre enfant. Ce dernier hors de lui, sort son portable et appelle son père. Celui-ci vient à l?école, demande un éclaircissement sur ce qui s?est passé à la maîtresse d?école et s?en va. L?enfant, fâché que son père ne l?ait pas vengé, entre dans la classe, jette son sac par terre, balance son cahier dans la poubelle.

À côté de tout cela, dégonfler les roues, rayer les voitures, mettre un objet dans le pot d?échappement? relèvent du commun des mortels. Passons sur les cas de parents qui insultent, menacent, giflent les enseignants. Dur dur, le métier d?enseignant ! Quand ils ne sont pas victimes, ils sont témoins de toutes ces violences et incivilités.

Une guerre incessante

Sans une once d?hésitation, tous ceux que nous avons interviewés répondent instantanément « oui ». Oui, il faut du courage pour être prof aujourd?hui. « Les enseignants font face à de gros problèmes d?indiscipline. Cela devient même inquiétant et c?est quelque part de la faute de tout le monde. Nous n?avons pas de politique de gestion claire et définie dans ce domaine-là. Quand on démissionne sur la discipline, les problèmes prennent de l?ampleur, s?amplifient dans le temps et créent l?outburst », affirme Girish Ramsahye, président de l?Union of Private Secondary Education Employees.

Ils sont pourtant nombreux à commencer leur carrière avec la conviction qu?ils chemineront avec leurs élèves pour les aider à s?épanouir et qu?ils vont se réaliser eux-mêmes. Petit à petit, ils commencent à déchanter, à accepter qu?ils sont condamnés à mener une guerre incessante chaque jour pour ne pas y laisser leur peau.

Où se situe le problème ? Les enfants ne sont plus ce qu?ils étaient, les professeurs ne sont pas à la hauteur, le système n?est pas approprié ? Il y a probablement une part de responsabilité de tous ces griefs. En attendant, la polémique continue à faire rage. Entre être plus ferme ou plus permissif, plus traditionnel ou plus progressiste, plus autoritaire ou plus tolérant? chacun a sa p?tite idée.

Ce qui est sûr, malheureusement, c?est qu?il y aura toujours des enfants, des changements, des administrateurs qui ne répondront pas aux attentes des enseignants. C?est le propre de l?être humain que de ne jamais être satisfait. Ce qui ne veut pas dire que les choses ne pourraient pas s?améliorer si les différents partis concernés par l?éducation décidaient d?accorder leurs violons.

DE QUOI SE PLAIGNENT LES PROFS ?

Leur pessimisme ambiant a plusieurs visages. Comme un leitmotiv, la violence et l?incivilité des élèves, le système éducatif, les lacunes au niveau de la formation, le manque d?harmonie dans les rapports parents-enseignants, la dichotomie entre enseignants et direction, reviennent toujours sur le tapis. Syndicalistes et enseignants s?expliquent.

Des conflits avec les élèves

Si la discipline est l?éternel problème, elle devient de plus en plus inquiétante et les enseignants se sentent désarmés face à la situation. « On attend de vous que vous soyez des enseignants, des psychologues, des infirmiers, des policiers. Quand vous avez affaire à des jeunes qui ont tout facilement, qui n?ont pas l?habitude qu?on soit exigeant envers eux, c?est jamais facile pour le prof d?exiger de la rigueur de leur part », s?insurge une enseignante qui ajoute combien c?est la croix et la bannière pour que les élèves mettent, par exemple, une marge dans leur cahier. « ça a l?air bête, mais un cahier bien entretenu fait aussi partie de l?éducation que nous distillons. »

Lysie Ribot, présidente de la Secondary and Preparatory School Teachers and Other Staff Union, observe que les enfants n?ont pas de barrière sur leur chemin et qu?aujourd?hui, quand vous les réprimandez, ils élèvent la voix. « Vous devez garder votre sang-froid devant toute la classe qui attend votre réaction. Des élèves font exprès de venir en classe dix minutes après la récré pour vous narguer », raconte un autre enseignant. Les exemples d?indiscipline ne manquent pas (voir texte principal).

Des parents pas coopératifs

À l?unanimité, les enseignants trouvent que les parents sont trop permissifs. Parce qu?ils travaillent et n?ont pas le temps, ils négligent l?éducation de base de leurs enfants, ne leur inculquent pas la culture de l?effort et de responsabilité. Résultat, les enfants ne savent pas où sont leurs limites et ne connaissent pas leurs responsabilités. Les enseignants ont alors en face d?eux des élèves-enfants-rois, « qui se rebellent dès qu?on exige d?eux de la rigueur et de la discipline », explique Lysie Ribot. Certains parents sont mêmes complices des subterfuges de leurs enfants, ils soutirent leurs absences, les couvrent quand ils voient que leurs enfants ont falsifié leurs signatures. On reproche aux parents d?accorder plus de crédit aux leçons particulières, d?être persuadés qu?en payant, ils auront un meilleur service.

« L?enseignant en classe perd alors de sa crédibilité, ses cours n?ont plus de valeur, mais quand ces enfants ne réussissent pas, c?est à ce moment-là la faute de l?enseignant de la classe », observe une enseignante. Le pire pour les professeurs, ce sont les parents qui interfèrent dans la pédagogie et leur font la leçon. Certains parents auraient des excès de zèle. « Ils exagèrent parce que l?enseignant a laissé passer une faute, ils peuvent débarquer à l?école pour vous insulter ou pire. Ils peuvent en redire sur vos méthodes, ne pas comprendre, par exemple, qu?un exercice qui ne semble pas important à première vue, a quand même une portée d?action civique. L?enseignant ne se sent pas en sécurité », déplore Girsih Ramsahye, président de l?Union of Private Secondary Education Employees.

De la direction qui se désolidarise

Mine de rien, plusieurs enseignants ont l?impression que la direction n?a pas de volonté réelle pour régler les problèmes d?indiscipline ou pour prendre des décisions qui répondent aux besoins de l?enseignant. « Elle établit des règlements qu?elle n?applique pas elle-même, elle laisse les autres faire le sale boulot, elle se tient à part parce qu?elle veut être bien vue des élèves, parce qu?elle veut éviter des confrontations et parfois parce qu?elle donne des leçons particulières à ces élèves », avance un enseignant.

De leurs conditions de travail

Il y a deux dimensions à prendre en compte selon un lecturer de la MIE. « D?abord le système d?éducation tend à se complexifier sur le plan structurel. Il faut aussi prendre en compte l?évolution sociologique. Il y a des problèmes de violence et d?insécurité dans notre société, il y a plus d?instabilités familiales et ces problèmes se répercutent sur l?école. » Les enseignants ont donc à faire face à plus de problèmes d?indiscipline et demandent des formations plus pointues non seulement dans le domaine qu?ils enseignent, mais surtout dans le domaine psychologique pour qu?ils puissent gérer tous ces problèmes intérieurs et extérieurs à l?école.

Malheureusement, ils sont souvent lâchés dans l?arène du collège sans formation. Il n?y a pas de formation continue, ils ne reçoivent pas d?aide sur la manière de gérer les nouvelles donnes de la société. Certains enseignants se plaignent, par ailleurs, des écoles où il y a un genre de « police » qui étouffe les problèmes d?indiscipline. « Dans certaines écoles privées, les enseignants travaillent dans des conditions pénibles, les classes sont presque dans la rue, les cloisons qui séparent les classes sont insignifiantes, la salle des profs est étroite », note Girish Ramsahye. Les classes trop nombreuses, le salaire trop bas et le manque de reconnaissance sont toujours à l?agenda des doléances.

Du système éducatif

« Depuis le temps, le système n?a pas changé, il est dépassé. » Clency Kelly, président de l?Union of Primary School Teachers, déplore l?école qui empêche les enfants de vivre leur enfance. Il réitère le besoin de faire une transition entre l?école maternelle et l?école primaire, de laisser les enfants jouer, chanter, faire des sorties quand ils sont en première. Pour lui, si on arrive à amener les enfants à aimer l?école dès leur jeune âge, c?est déjà assurer moins de problèmes dans l?avenir. « Mais croyez-vous qu?on aura le courage d?une vraie réforme ? C?est la question qu?on se pose », s?interroge-t-il.

D?autres enseignants continuent à décrier le système d?évaluation au niveau du CPE et qui met la pression sur tout le monde et qui fausse l?éducation. D?autres considèrent que depuis sept ou huit ans, depuis qu?il n?y a plus de streaming au niveau des classes, les problèmes se sont accentués. Les professeurs se retrouvent avec différents niveaux scolaires dans une même classe, les récalcitrants sont dans toutes les classes et entraînent les autres avec eux. Lysie Ribot regrette que le curriculum ne laisse pas de place aux activités extra scolaires qui permettraient aux enfants de mieux canaliser leur énergie.

HORMIS LE COURAGE, IL FAUT SURTOUT?

rester motivé. Si les enseignants ont indéniablement choisi un métier ardu, ils doivent chercher les moyens pour faire face aux défis qui les attendent au quotidien. Revitaliser, renouveler et peut-être réinventer profondément l?enseignement. Ce sont peut-être là quelques clés de réussite. C?est en tout cas ce que prône Thomas Gordon dans son livre Enseignants efficaces (disponible au Bookcourt de Trianon).

Il propose des procédés pratiques et concrets pour réagir quand les élèves posent problèmes.

Il traite des obstacles à la communication, des méthodes pour encourager les discussions en classe, il élabore sur la méthode « sans perdant », etc.

DES ENSEIGNANTS HEUREUX, CELA EXISTE AUSSI

On n?en parle pas assez. On a tendance à ne retenir que les revendications, les colères et les frustrations. Mais au-delà de ces refrains amers, il y a aussi du bonheur à exercer le métier de professeur.

FRANCESCA,

enseignante depuis deux ans dans une école primaire de la capitale

« C?est vrai qu?il faut avoir du cran pour faire ce métier, surtout quand vous travaillez dans les quartiers chauds où les enfants n?ont pas de repères à la maison. Mais quand on aime ce que l?on fait, on ne se décourage pas. J?ai choisi de faire ce métier, je ne le fais pas par obligation. Vous avez une satisfaction énorme quand vous atteignez vos objectifs, quand vous voyez progresser un enfant faible académiquement. Vous ne pouvez pas vous empêcher d?avoir une relation affective avec ces gamins, surtout quand ils viennent pleurer avec vous parce que leurs parents se sont disputés la veille. Quelqu?un a dit que dans notre métier il faut faire le clown, on doit pouvoir rire, pleurer, plaisanter. On doit accepter qu?on a plusieurs rôles en fait. On fait office de maman, de nurse, on coiffe la petite fille qui, après la récréation, a les cheveux défaits? J?aime ce métier parce que vous devez donner beaucoup de vous-même, mais vous recevez aussi beaucoup en retour. »

RAVI,

professeur depuis onze ans dans un collège d?État

« Onze ans que je fais ce métier. J?ai à faire face à des situations difficiles parfois, mais ce que je retiens surtout, c?est que j?aime mon travail et je ne le changerai pour rien au monde. Certes, le courant ne passe pas toujours avec l?élève, certes vous déprimez quand vous voyez que la direction pratique une justice à deux vitesses, quand vous devez taire vos problèmes pour qu?on ne vous taxe pas d?incompétent. Mais les satisfactions du métier l?emportent sur les problèmes. Il n?y a rien de plus gratifiant quand, à la fin de l?année, des élèves vous disent qu?ils ont aimé vos classes, les choses que vous leur avez apprises et l?ambiance qui a régné. Cela vous touche profondément quand vous voyez le progrès d?un élève faible. Quand vous sentez que les étudiants sont attentifs, qu?ils ne voient pas le temps passer et qu?ils ne sont pas pressés de quitter la classe au son de la cloche, cela fait plaisir. Pour tout cela, je suis prêt à ne pas laisser les difficultés me démonter. »

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