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Le crépuscule de Tony Blair
En politique, une semaine, c’est l’éternité, observait Harold Wilson, lointain devancier travailliste de Tony Blair. Il y a moins de huit jours, des conseillers du Premier ministre britannique l’incitaient encore à faire une tournée d’adieux dans le royaume, où il rencontrerait les foules, à la manière d’une rock star. C’était il y a un siècle.
Depuis, une mutinerie travailliste l’a privé de son dernier gros atout : pouvoir décider, seul, du calendrier de son départ. Mi-incrédule, mi-fataliste, mais à coup sûr humilié, Tony Blair n’est plus maître de ce qui lui reste de destin. Il a dû promettre qu’il serait parti d’ici un an. Avant d’arriver au pouvoir, en 1997, il disait, à propos de son prédécesseur, le conservateur John Major : “Je dirige mon parti, lui se contente de suivre le sien.” Le voici, à son tour, dans cette posture crépusculaire.
Et pourtant, il y a seulement seize mois, le Labour remportait une historique troisième victoire législative d’affilée, dans un pays qui se porte plutôt bien, avec sa croissance ininterrompue depuis dix ans, son faible chômage et l’amélioration progressive de ses services publics. Mais les raisons du désamour entre M. Blair et son parti l’emportent, aujourd’hui, sur les motifs de gratitude.
Il y a d’abord bien sûr la politique étrangère, depuis la guerre en Irak, mère de toutes les défiances, jusqu’au refus, largement incompris, d’appeler, cet été, à un cessez-le-feu au Liban, en passant par l’alignement systématique sur la stratégie antiterroriste de George Bush, un homme que la majorité des Britanniques détestent. A cet égard, le micro resté ouvert au G8 de Saint-Pétersbourg, en juillet, pendant une conversation entre MM. Bush et Blair qui commençait par un “Yo Blair !” (“Salut Blair !”), eut un effet désastreux, révélant la désinvolture du premier et la servilité du second.
Il y a encore l’erreur stratégique, commise en septembre 2004, lorsque Tony Blair indiqua, dans un moment de doute, qu’un éventuel troisième mandat serait son dernier. Cette annonce surprise alimenta le moulin à rumeurs et fit du Premier ministre un “canard boiteux”, à l’autorité diminuée. A cela s’ajoutent quelques affaires fâcheuses, comme celle des prêts secrets au Labour, qui pourraient valoir, un jour, à M. Blair, d’être convoqué par Scotland Yard.
Restent certains désaccords de fond et de nombreux calculs politiciens. Un nombre accru de députés travaillistes ont refusé ou n’ont accepté qu’à contre-coeur les plus récentes réformes dans l’éducation et la santé qui, au nom du “choix”, de la “diversité” et de l’“efficacité”, heurtaient leurs convictions égalitaristes. Au gré des votes, la majorité réelle de M. Blair aux Communes s’est effilochée, voire évanouie lorsque les élus ont, par exemple, contraint le gouvernement à retirer un projet de loi antiterroriste jugé trop radical. Désormais, Tony Blair propose mais ne dispose plus.
Dans le régime parlementaire britannique, l’autorité du Premier ministre tient largement à son pouvoir de patronage, à sa capacité de nommer des députés au sein d’un gouvernement qui, au sens large, comprend une centaine d’heureux élus, dont plusieurs dizaines d’assistants ministériels. Si le chef, à l’exemple de l’actuel premier ministre britannique, survit longtemps, il arrive toujours un moment où le nombre des mécontents – tous ceux qui ont été limogés, oubliés ou supplantés – l’emporte sur celui des promus. Le terrain parlementaire est alors propice aux rébellions, surtout lorsque le leader devient aux yeux de la majorité un fardeau plus qu’un atout. C’est le cas aujourd’hui.
Il est notable que les mutins anti-Blair appartiennent surtout aux deux derniers contingents d’élus, entrés au Parlement en 2001 et 2005. Du travaillisme, ils n’ont connu que les attraits d’un parti de gouvernement. Peu habitués aux revers de fortune, étrangers aux déchirements d’antan qui firent naufrager le Labour, ils se révoltent par instinct de survie, face au danger que représente le retour en grâce des conservateurs sous l’égide de David Cameron.
<B>Péché par omission</B>
Gordon Brown, ministre des Finances et prétendant à la succession, a-t-il trempé dans ce complot inavoué et inachevé ? Il a, au moins, péché par omission, laissant faire une opération qu’il aurait pu, selon le mot d’un ancien ministre, “stopper d’un claquement de doigts”. M. Brown, ex-ami devenu rival de M. Blair, sort gagnant de cette crise. Mais pas aussi nettement qu’il ne l’aurait voulu.
La “transition ordonnée”, qu’il souhaitait à son profit, est en péril. Une vraie campagne électorale s’annonce au Labour. Certains proches de M. Blair seront tentés de pousser un candidat de la génération montante face à un homme qui, après tout, est plus âgé (de deux ans) que le Premier ministre. M. Brown ne recevra donc pas sa couronne de leader. Il devra la conquérir. Le chancelier se dit prêt à cette joute interne propre, au bout du compte, à renforcer sa légitimité. Tony Blair le soutiendra-t-il, fût-ce à regret ? Ou préférera-t-il rester neutre ?
On peut comprendre l’impatience amère de Gordon Brown. Il attend son heure depuis si longtemps, et Tony Blair l’a, plus d’une fois, roulé dans la farine. Son apparente déloyauté a pourtant choqué. Ne pouvait-il pas attendre quelques mois supplémentaires au lieu d’acculer M. Blair à une défaite vexante ? Inattaquable sur sa compétence, le chancelier l’est moins sur sa personnalité : ses adversaires le jugent nerveux, autoritaire, rétif à déléguer ses pouvoirs. Dans cette crise, disent-ils, sa sournoiserie n’était pas digne d’un chef de gouvernement potentiel.
Selon le scénario le plus favorable pour lui, Tony Blair n’a plus que neuf mois à gouverner. Politiquement blessé à mort, il lui reste surtout le pouvoir des mots et le symbolisme de sa fonction. La pugnacité lucide, empreinte d’un brin d’humour, avec laquelle il affronte cette crise, atteste qu’il a de la ressource. Il aura maintenant pour souci majeur de garantir son héritage, en s’assurant que son successeur poursuivra sa réforme des services publics, éducation et santé en tête.
Or il n’a reçu pour l’instant aucune promesse de Gordon Brown. Le chancelier n’a-t-il pas dans le passé freiné, voire torpillé certains projets, comme la réforme des retraites ? C’est en pensant un peu à lui que Tony Blair déclarait l’an dernier : “Chaque fois que j’ai introduit une réforme, j’ai regretté plus tard de n’être pas allé assez loin.” Aujourd’hui, le Premier ministre doute des intentions réelles de l’homme politique qu’il connaît le mieux. C’est l’un des nombreux paradoxes de ce tandem hors de pair.
<B>© Le Monde 2006
Distribué par The New York Times Syndicate</B>
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