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Lorsque Ramgoolam fait du Navin

4 septembre 2006, 00:00

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La parole politique est toujours calcul. Foncièrement persuasive, cette parole prend une dimension particulière lorsqu?elle est énoncée par un Premier mi-nistre. Lorsque ce Premier mi-nistre sait autant jouer des ambiguïtés que des ambivalences comme Navin Ramgoolam, la parole devient encore plus intéressante à analyser. L?analyse des discours du Premier ministre est révélatrice de l?homme et de son effort de construire une certaine réalité sociale.

Après une entrée en fonction où il s?était montré plutôt économe de paroles, Navin Ramgoolam est depuis quelque temps sur tous les fronts. Le langage est son arme privilégiée. Il en use abondamment et inévitablement en abuse aussi. La parole ne sert plus seulement à expliquer. Elle est devenue menace. Après l?image d?un Premier ministre qui prenait de la distance, c?est l?image d?un homme pris dans les contingences des réalités socio-politiques que renvoie Navin Ramgoolam. Piégé le Premier ministre ? La réponse dans l?analyse de quelques extraits de ses discours.

La stratégie du dire chez Navin Ramgoolam repose essentiellement, comme pour la plupart des politiques, à une diabolisation de l?adversaire et à une description manichéenne du monde. L?adversaire du moment du Premier mi-nistre est le Mouvement militant mauricien (MMM) et il a décidé que c?est la presse qui est l?alliée du parti mauve. ?Je sais que les gens trouvent que le budget leur a rendu la vie difficile, mais ne tombez pas dans le piège du MMM. Le MMM se sert de la presse pour passer son message et faire sa fausse propagande. Il ne faut pas croire ce que vous lisez. Certaines personnes écrivent de fausses nouvelles.?

Le contrat de communication que propose le leader rouge vise à poser, d?un côté, les gentils, soit lui-même soutenu par le peuple et, de l?autre, ses adversaires politiques soutenus, eux, par la presse. Il construit son discours autour d?une vision du monde qui oppose la vérité au mensonge. Détenteur de la vérité, ?je sais?, Navin Ramgoolam peut se permettre de faire la leçon, ?ne tombez pas dans le piège? et ?il ne faut pas croire?. Parce qu?il connaît la vérité-vraie, il peut ainsi affirmer que le ?détournement de l?information est fait parce qu?ils comptent sur la crédulité des gens?.

<B>Figure de sauveur</B>

La parole, chez Navin Ramgoolam, est aussi souvent empreinte d?un cachet révélé. D?où ses nombreuses références aux textes sacrés et aux personnages divins. On se souviendra, à cet effet, de ses allusions au Mahabharata durant la dernière campagne électorale. Navin Ramgoolam a, en ce sens, une certaine propension à s?assimiler à la figure du sauveur en profitant pleinement de la prétérition, soit la capacité de parler de ce que l?on prétend ne pas dire.

Dans sa représentation du monde et du rôle du politique, à la différence de quelques autres lea-ders politiques qui jouent sur le charisme naturel et les qualités de leadership que dégagent leurs personnalités, le Premier ministre a toujours tendance à véhiculer une construction du monde où c?est lui le garant d?un ordre sacré. C?est ce qui lui permet, entre autres, d?affirmer que ?mo pou donn mo dernie gout disan pou nou sov nou dignite dan sa pei la?. C?est le genre de discours qui passe sur une caisse à savon.

Dit autrement lors d?une interview, le même contenu donne la formulation suivante : le ?je? de Navin Ramgoolam et le peuple remonteront la ?pente? mais pour cela il souhaite que ?nous nous réveillions?. C?est ce qui permet ?que je réussisse dans ma tâche et que je puisse amener Maurice à bon port? en tant que valeureux capitaine à bord d?un navire qui a ?la satisfaction d?avoir pris les décisions qu?il fallait, même si nous allons passer par des turbulences?.

<B>La parole d?autorité</B>

Lorsqu?on est un sauveur, il faut également savoir faire preuve d?autorité. Navin Ramgoolam le sait et l?affirme. Sa cible désormais : la presse. ?Ala mo dir zot la. Ils doivent être responsables. Sinon pa vinn montre mwa zouzou. Si mo trouve ki ena zafer ki bizin fer, mo pou fer li. Mo pou pran aksion ek mo na pa pou rekile. Savez-vous combien d?histoires ils racontent sur moi tous les jours ? Mo pe get byen la, fer bien atansyon. Pran zot responsabilite.?

Cet extrait de son discours est significatif de ses nouvelles velléités. Aux ministres de gérer et à lui de régler les comptes des autres! Huit fois le ?moi-je? se dresse contre les ?ils? (les journalistes) avec quatre occurrences en prenant à témoin à une reprise le ?vous? du peuple. La scène de la bataille est posée avec un Navin Ramgoolam omniprésent qui quadrille l?espace du dire, prêt à bondir sur son adversaire avec le peuple comme arbitre. C?est le propre du discours ramgoolamien : assujetir en faisant valoir une complicité illusoire. Le structuraliste et penseur français Roland Barthes le faisait nettement ressortir : ?Parler, et à plus forte raison discourir, ce n?est pas communiquer, comme on le répète trop souvent, c?est assujetir.?

<B>Séduire en détruisant</B>

Le discours politique obéit généralement à trois constantes que Navin Ramgoolam applique avec rigueur : 1) susciter la passion inhérente chez l?homme ; 2) marteler les mêmes arguments pour que les destinataires les intériorisent comme des vérités ; et 3) faire jouer l?appât du gain. Le candidat Ramgoolam avait largement utilisé ce dernier élément lors de la campagne 2005. Tout son discours sur le changement est basé là-dessus. ?Mo pou sanz ou lavi dan 100 zur?, disait-il. Il ne faisait pas autre chose en 1995 déjà. Rappel : ?Azordi tous bann Mauriciens oulé changement parski au plus profond de zot mem zot koné ki nou pays bizin renouveau.? Son goût de la formule, spécialement pour certaines expressions, date de cette époque déjà et il n?a pas changé entre-temps. ?Je suis sa-tisfait d?avoir fait, dans les circonstances que nous savons, ce que nous devions faire?, disait-il après un an de gestion voici quelques mois.

En 1995, il déclarait : ?Nou dir seki nou fer e nou fer seki nou dir.? A l?occasion, lorsqu?il a le temps de préparer une interview de presse, il peut aussi sortir une citation du communiste français Georges Marchais : ?Vous avez préparé vos questions, moi, j?ai préparé mes réponses.? Le choix de la personne qu?il cite n?est pas non plus gratuit!

Simplicité est l?autre marque de fabrique des discours de Navin Ramgoolam. Pour que le ?je? soit le porte-parole du ?vous?, dépositaire d?une parole révélée et porteur d?une vision d?un monde qu?il faut construire, il doit pouvoir susciter des émotions d?adhésion. A ce re-gistre, le Premier ministre choisit toujours de séduire en détruisant ses adversaires et en charmant son auditoire. ?Vous devez avoir confiance en votre leader. Cessez de croire aux faussetés.? Et évidemment la vérité est la sienne autant que la confiance est une obligation et que le ?leader? est imposé à tous ceux qui sont incapables de faire la distinction entre ?fausseté? et ?réalité?.

Séduire, persuader et dompter, la rhétorique de Ramgoolam construit le monde entre les ténèbres et la lumière où c?est la figure autorisée de Navin qui indiquera la voie de l?éternel ?changement??

?UN VRAI LEADER?

<B>Souvenirs d?Unnuth</B>

■ Ecrivain d?expression hindie, Abhimanyu Unnuth se définit comme un ?die hard? travailliste qui ne s?est pas ?laissé instrumentalisé?. Homme des mots, il nous raconte un épisode où il a été amené à contribuer à un discours que devait prononcer sir Seewoosagur Ramgoolam. Récit : ?C?était à l?occasion de la première World Hindi Convention qui se tenait en Inde en 1975. A cette occasion, un Indien Manmohan Rishi et moi-même devions préparer le discours de SSR. Il se trouve que Manmohan Rishi devait truffer le discours d?expressions savantes et certains mots d?un hindi très puriste. SSR commença le discours mais buta sur certaines expressions de son discours. C?est ainsi qu?il finit pas plier le morceau de papier et improvisa tout son discours.

A la fin, tout le public se leva pour l?applaudir. Ce qui était plus révélateur, c?est qu?il avait inclus dans son discours des termes de bhojpuri, d?hindi et de créole. Ce jour-là, j?ai vu un vrai leader politique à la différence de nos contemporains qui ne savent que faire des promesses?.

REGARD CRITIQUE

<B>Plus d?idéal, dit Bissoondoyal</B>

■ Le regard que l?ancien directeur du Mauritius Examination Syndicate, Surendra Bissoondoyal, jette sur le discours politique contemporain est très critique. Il note un fossé entre ce que les politiques disent et ce qu?ils font. Il explique : ?Aujourd?hui, il n?y a pas plus d?idéal, plus de principes ni de ligne de conduite. Les politiques désormais changent de discours selon les audiences. Sectaires devant leur électorat traditionnel, ils deviennentrassembleurs lorsqu?ils sont à la télévision. En même temps, je ne peux blâmer les seuls politiques parce qu?ils ne disent que ce que les gens veulent entendre.? Et si nous changions justement notre manière d?écouter?

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