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Découvrir Rodrigues au jour le jour

14 août 2006, 00:00

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On a du culot quand on a 12 ans. Suffisamment en tout cas pour se dire ?sans préjugés?. Regard d?enfant qui a atteint l?âge de raison. Celui où l?on s?éveille aux questions de la vie. De celles qui remplissent la vie des grands. De la politique au transfert de fonctionnaires, de l?arrivée du bateau à la fréquentation de l?église, en passant par de cocasses affaires de cour. Christian Némorin n?oublie rien.

Rien de tout ce qui fait les Mille petits quotidiens à l?île Rodrigues. C?est le titre de l?ouvrage facile d?accès signé Christian Némorin. Point de départ de ce qui dépasse le simple cadre des souvenirs d?enfance pour devenir un récit articulé : la mutation des parents du narrateur, l?année de ses 12 ans. ?Mes parents, officier de police pour mon père et infirmière pour ma mère, n?avaient voulu ce transfert qu?à moitié?.

Un déplacement qui s?accompagne évidemment de doutes. Ils s?envoleront au contact de Victor, le chauffeur venu chercher la famille à l?aéroport pour la conduire à Port-Mathurin. ? Ici, c?est une toute autre culture et il est de mon devoir de m?habituer et de la comprendre, doucement, lentement, à petits pas?.

Tout l?esprit du livre est résumé dans ces lignes. ?Devant les difficultés (du) déracinement, Christian Némorin ne s?est pas laissé influencer par les préjugés négatifs de l?époque par rapport à Rodrigues?, écrit d?ailleurs Benoît Jolicoeur, ministre de Rodrigues de 1996 à 2000, en guise de préface.

Passé les premières surprises : celle de la couleur de l?eau (marron) qui coule du robinet de la cuisine, puis des ?cent pieds? qui pullulent, et enfin l?absence de télé, c?est un jeune adolescent curieux et attentif que nous suivons au fil de 149 pages. ?La lecture de cet ouvrage nous fait entrer dans la vie à Rodrigues au début des années quatre-vingts, à travers les pas et les yeux d?un enfant de 12 ans?, indique le préfacier. Ce n?est certes pas un récit historique. Christian Némorin n?affiche d?ailleurs pas cette prétention là.

C?est plutôt une histoire personnelle qui aurait largement dépassé le cadre de l?intimité pour être d?intérêt général. Un tour de force réussi grâce à la pertinence des anecdotes. L?auteur sait raconter avec naturel. Il conserve un soupçon de la naïveté de l?enfant tout en l?éclairant du recul de l?adulte. Les sujets sérieux ? ceux dont n?imagine pas qu?ils retiennent l?attention d?un gosse ? sont abordés avec simplicité sans tomber dans le simplisme.

Une cour particulière

Exemple, la conscience politique qui balaie l?ouvrage. Soyons francs. Le sens de l?analyse qui sous-tend la narration n?est pas celui d?un enfant de 12 ans, quand bien même il se serait contenté de nous rapporter ce qui se disait par les adultes. La clarté des opinions exprimées nous semble être celle d?un narrateur grandement aidé par le recul que donnent les années qui passent.

C?est cette distance qui alimente à la fois le sens de l?observation et le sens de l?humour de Christian Némorin. A l?instar du passage qu?il consacre à la magistrature, le ?lieu du verdict et de la punition, a un statut quelque peu folklorique?. Jugez plutôt.

?L?huissier lit l?information à charge contre l?accusé :

-La police vous accuse d?avoir laissé en liberté vos deux cabris qui sont allés paître sur le terrain du plaignant. Ils ont mangé pour cinq roupies de maïs. Coupable ou non coupable ?? Envolée ?l?île Maurice et ses imperfections?. La plume de Christian Némorin évite le piège qui consisterait à enjoliver ses souvenirs. A faire de Rodrigues une sorte de paradis perdu où tout est plus beau par le fait même de la perte.

Certes, c?est par grosses bouffées que nous respirons l?air de la mer, que nous voyons la piqueuse d?ourites à l??uvre. C?est avec plaisir que nous sentons le parfum du limon ou du piment.

Mais que retenons-nous au final ? Au-delà de la destination attrayante, reste le vécu attachant, souvent difficile, mais toujours captivant. ?La lecture de ce livre est conseillée (?) d?abord (aux) Rodriguais, car il y a des éléments qui peuvent nous aider à mieux comprendre une partie de notre histoire pour mieux l?assumer (?) C?est une porte d?entrée (?) afin de nous apprécier à notre juste valeur?, conclue Benoît Jolicoeur.

EXTRAIT

■ ?Les élections sont prévues pour dans un peu plus d?une année, disent les grands, et les leaders politiques sont déjà en campagne. A Camp du Roi, qui se trouve à côté du terrain de football sans le moindre brin d?herbe, la foule est massée sous un soleil de feu devant l?estrade sur laquelle ont pris place les caciques de l?Organisation du Peuple Rodriguais (OPR : NdlR). A l?écart, j?écoute les discours de ?libération? de ceux qui prennent la parole. Quand arrive le tour du leader, Serge Clair, de s?adresser à ce flot de chapeaux de toutes formes, les partisans acclament encore et encore. Les élections générales, comme on les appelle, se tiendront l?année prochaine. Et il faut commencer à convertir le peuple. Actuellement, c?est le Parti Mauricien Social démocrate qui détient les deux sièges qui sont attribués au pays avec deux Mauriciens comme députés. C?est ce parti mauricien de droite que Serge Clair veut voir tomber. Et, du même coup, les deux sièges de Rodrigues iront aux natifs du pays. Avec raison.Ce que je retiens, c?est l?autonomie qu?il recherche et non l?indépendance de son pays. Les policiers qui assurent la sécurité sont pratiquement tous des Mauriciens, hormis Tolot Capdor et un autre. (?) Je perçois qu?il existe dans l?île un sentiment anti-mauricien quand parlent les adultes. Cet après-midi là, j?apprends auprès de mon entourage que tous les sympathisants de l?OPR sont considérés comme tels par les Mauriciens en poste. Les discrets, ceux qui n?affichent pas la couleur de l?OPR ouvertement, les Mauriciens pensent qu?ils le sont aussi.?

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