Publicité
Fruit de passion
● Vous aimez les artistes, vous les fréquentez ? avez-vous pu savoir qui ils sont ?
L?artiste est, pour moi, obligatoirement, un être engagé. Socialement et politiquement. Un artiste ne vit pas dans un vide. Il est dans un environnement qui l?intéresse, il vit dans une société qui doit l?intéresser. Et c?est pour cela que quand on me reproche quelquefois de prendre position sur des choses qui n?ont, selon les gens, rien à voir avec la musique ou les arts, je proteste. Tout est lié. L?art, la vie, la souffrance des gens. Un vrai artiste est un homme engagé. Engagé dans la vie. Sa création est dans la vie, elle se situe dans la vie. Il crée avec ce qu?il ressent. Et comme l?artiste est un être hypersensible, il ressent le monde différemment, par exemple quand il voit la pauvreté ou la destruction de l?environnement ou la débilité politique. Et comme nous vivons dans un pays qui devient de plus en plus une république bananière, tout est politisé. Tout.
● C?est ce qui fausse tout ?
Oui. En plus, chez nous la politique est basée sur l?ethnicité et l?appartenance socioculturelle. Quand vous avez posé ces paramètres, vous comprenez quelle est la grande difficulté pour un artiste de vivre au milieu de tout cela. Lui, le libéral, le libre d?esprit.
● Vous vous êtes engagé en politique comme candidat indépendant aux élections législatives. C?était pour vous prouver que l?artiste avait sa place en politique ?
La politique à Maurice met sans cesse son nez dans la culture. Alors pourquoi la culture ne pourrait-elle pas mettre son nez dans la politique ? J?ai vécu le traumatisme de l?épisode Kaya en 1999 où j?ai vu des communautés tenir un langage très dur l?une envers l?autre. Je l?ai vu ! Je n?ai pas rêvé! Même si c?est vrai qu?il s?agit d?une petite minorité et que la majorité des Mauriciens sont des pacifiques. Quand j?ai voulu fêter le millénium en faisant une petite fête - Jalsa 2000 - sur la plage de Tamarin avec un feu d?artifice que j?avais intitulée Linité dans la natir, je me suis fait arrêter par la police la veille, amené au poste avec la NIU comme si c?était une affaire d?Etat?
Et le concert n?a pu avoir lieu. Alors que tous les chanteurs mauriciens avaient donné leur accord pour venir chanter gratuitement pour ce concert. L?Etat de son côté fêtait son millénium et tous les gens venaient à mon concert. Et un monsieur de la NIU me disait : ?Votre concert est gratuit, vous n?êtes pas politicien, pourquoi faites-vous un concert gratuit ? Un concert ça se fait ou pour de l?argent ou pour des raisons politiques. Comme c?est gratuit, c?est donc pour des raisons politiques !? Ils voulaient savoir si Bérenger n?était pas derrière ce concert. Mon concert a été annulé. J?ai pleuré comme un bébé.
● Et vous décidez de quitter Maurice?
Oui. Maurice, vous savez, c?est le seul pays du monde où je déprime. Pourtant j?ai beaucoup voyagé ! Dans tous les autres pays je me sens moi-même. A Maurice, souvent je déprime parce que je ne me sens pas, je n?arrive pas à être totalement moi-même ici. Je me suis rendu compte, avec le temps, que si je disais vraiment tout ce que j?ai sur le coeur, cela m?apporterait plus de problèmes qu?autre chose. Ce pays est petit. Il est comme un village. Il faut toujours faire attention à ce qu?on dit. Parce que quelquefois j?ai besoin de sponsors, du soutien de l?Etat, quel que soit le régime?
● C?est ce qu?on appelle faire des compromis?
Je ne me compromets pas. J?ai l?impression de me retenir par rapport à il y a une quinzaine d?années. C?est aussi un peu pour cela que je me suis lancé en politique à ma manière. Je ne me reconnais dans aucun des partis existants. Il y a de bons éléments partout. C?est pour cela qu?un de mes slogans était : Quand ou vote blok ou passe dans sok ! J?ai été candidat indépendant et souvent les candidats indépendants sont des rêveurs. Moi pas du tout. J?ai été candidat en sachant très bien que je n?avais aucune chance. Dans le contexte électoral mauricien à un tour, un indépendant n?a aucune chance de gagner. Je suis sorti en troisième position derrière les deux grandes alliances. C?était mon engagement. Aux dernières élections, j?ai eu des propositions des deux grands partis et j?ai refusé. Je préfère perdre en indépendant que de gagner en faisant partie d?un bloc qui ne correspond pas à mes convictions. C?est une des raisons qui me font dire que je ne me compromets pas. J?essaie juste de retenir ma langue quelquefois? J?aurais pu être candidat dans Chinatown à Port-Louis. Non, j?ai préféré l?être dans la circonscription No 14 où je vis et qui comprend toutes les communautés.
?Un Mauricien se déclarant Mauricien ne peut pas prendre part aux élections qui se tiennent à Maurice. Il faut qu?il dise sa communauté ou sa religion. Dans le burlesque, c?est pas mal non ??
● A la clôture des Jeux des îles, vous avez déclaré que Glover méritait la médaille d?or et Yerigadoo la médaille d?argent. Vous auriez du retenir votre langue ce jour-là ?
C?est un petit truc banal qui est devenu une affaire d?Etat. J?ai eu des reproches énormes. Je vous disais qu?ici je déprimais. Je déprime ici parce que ce pays, je l?aime. Il y a trop de gens qui aiment critiquer pour critiquer, qui n?aiment pas construire. Pour vous donner une idée, j?ai traversé l?Afrique, du Sud au Nord, à pied. Ici, il y a eu des gens pour dire que j?ai dû truquer un peu en prenant l?avion quelquefois. C?est vrai que personne ne peut le prouver. Mais moi, je sais. Je ne peux pas me mentir à moi-même ? ça c?est Maurice.
● La démarche de ?Rézistans ek alyternativ? de contester la notion de communauté vous a fait espérer à de meilleurs lendemains ?
Oui. Aucun autre candidat des autres partis n?a suivi. Moi, je l?ai fait. J?ai écrit au commissaire électoral car j?étais catégorisé dans Population Générale. Il ne faut pas oublier que, pour être candidat aux élections mauriciennes, il faut se classer dans une des quatre catégories suivantes : hindou, musulman, chinois, population générale. Deux critères sont religieux, un parle de race, et le dernier inclut tous ceux qui ne sont pas concernés par les trois premiers ! Ce sont des critères uniques au monde. Que se serait-il passé si j?étais, comme cela se voit en Chine, un Chinois de religion musulmane ?
J?ai écrit au commissaire électoral en demandant de n?être plus considéré comme Population Générale mais comme Mauricien. J?ai reçu cette réponse toute mignonne : ?Si vous vous inscrivez comme Mauricien, vous n?aurez pas le droit de prendre part aux élections générales à l?île Maurice !?. Un Mauricien se déclarant Mauricien ne peut pas prendre part aux élections qui se tiennent à Maurice. Il faut qu?il dise sa communauté ou sa religion. Dans le burlesque, c?est pas mal non?
● Forcément, cela doit vous déprimer de voir des choses comme ça?
J?ai fini par trouver la parade pour ne pas être déprimé à Maurice. Il vaut mieux tout prendre à la rigolade. Il y a tout à Maurice pour faire rire. Il y a des Iznogouds, des Joe Daltons, des Benoit Brisefers? Tout ce qu?il faut pour rigoler. Mais je me demande si les hommes politiques riraient s?il y avait ici les Guignols de l?Info?
● Au-delà des hommes politiques vous pensez que cela fera rigoler les hommes d?affaires, les journalistes, les artistes ou les hommes de religion ? On ne trouve pas beaucoup d?humour dans ces quartiers-là non plus?
Vous avez peut-être raison. Les gens qui se considèrent importants n?aiment pas beaucoup l?idée qu?on puisse se moquer d?eux. Et pourtant cela nous aurait vraiment fait du bien. Si on ne prend pas les choses à la rigolade dans ce pays, on ne peut plus y vivre. On passe sa vie en dépression. C?est la seule parade. Pourtant Dieu sait que ce n?est pas facile quelquefois. Quand on voit où en est le fléau de la drogue par exemple?
● Le brown sugar connaît une expansion permanente depuis plus de vingt ans?
Je suis le porte-parole de Urgence/Sida et je suis heureux que, pour la première fois à Maurice, au cours d?une rencontre avec le ministre Valayden, il a été décidé de se mettre à la Méthadone et de mettre sur pied un programme d?échange de seringues. C?est super et je suis heureux de m?être engagé. Même si pour le moment ce ne sont que des intentions. Comment va-t-on trouver des millions pour la Méthadone ? Je me pose la question. Or ce problème de brown sugar est le problème No 1 pour Maurice. Pire que la situation économique. Je m?explique. En 20 ans le brown sugar n?a fait que croître. Aujourd?hui, dans l?ordinateur des Nations unies (for Office drugs and crime), Maurice est le troisième pays au monde de consommateurs d?opiacés. Cela veut dire ce que cela veut dire. Il n?y a que l?Iran et le Kazakhstan qui soient plus forts que nous ! Géographiquement parlant nous sommes avant l?Amérique du Nord, l?Europe et l?Australie. Et ce qu?on ne dit pas par rapport à l?Afrique, c?est que nous sommes, à nous tout seuls, plus que tous les toxicomanes d?opiacés de tous les continents africains réunis, selon les chiffres des Nations unies
● Vous voulez dire qu?il n?y a pas 20 000 toxicomanes sur tout le continent africain ?
Toxicomanes avec des opiacés, non. En Afrique, on consomme surtout du hasch. Pas vraiment des drogues dures. Quand on voit comment un petit moustique peut faire basculer des économies j?ai peur des effets économiques de la drogue. Une dose de brown sugar, la plus mauvaise, est à Rs 200. Il y a 20 000 toxicomanes recensés à Maurice. Si chacun en achète une dose par jour ? ce qui est le minimum ? cela fait Rs 4 millions par jour. Rs 120 millions par mois. Rs 1 milliard 440 millions par an. En prenant cette perspective minimum d?une dose par jour, nous parlons donc d?une économie parallèle. Un milliard 400 millions d?argent liquide, paiement cash. Aucune trace. Cet argent circule dans le pays. Les conséquences sur l?économie sont énormes. Et les conséquences sociales, tout le monde voit ce que cela donne?
● Lié aux problèmes du SIDA, le mélange devient explosif?
On recense trois à quatre séropositifs par jour. Et nous sommes le troisième pays consommateur d?opiacés au monde. Imaginez un article disant cela dans le Times ou un autre grand journal. Notre image idyllique en prend un coup. Le SIDA touche aussi notre économie. Pour soigner un séropositif avec la trithérapie, cela coûte Rs 125 000 par personne. Et c?est gratuit. C?est donc l?Etat qui paie. Et quand on sait qu?il y a plus de gens qui font l?amour que de gens qui s?injectent de la drogue avec une seringue? Et quand vous savez aussi que le Mauricien n?utilise pas de préservatif, vous pouvez imaginer ce qui va se passer. Je ne suis ni prophète, ni devin. C?est une projection mathématique inéluctable si on ne fait rien. Ce sera exponentiel et cela va toucher la population âgée entre 18 et 35 ans rapidement.
● Tout ce bouleversement relève d?une faillite humaine. Reste à savoir si elle est morale, religieuse, économique, politique, scientifique?
Je pense moi qu?il s?agit d?un problème d?ordre moral. On a dépensé des milliards du fonds des Nations unies dans une campagne pour demander aux Africains d?utiliser des préservatifs pour empêcher la propagation de la maladie et un jour Jean Paul II est venu dire qu?il ne fallait pas en porter au nom de la morale?Nous sommes à l?époque des dinosaures. Dire cela quand on connaît le poids de sa parole vis à vis des Africains catholiques... A Maurice aussi, c?est criminel de la part de l?Etat de renvoyer les choses. Chaque jour qui passe est un jour perdu.
● Le programme d?échange de seringues que vous recommandez choque beaucoup de personnes, comprenez-vous cela ?
Il y a des gens qui pensent que j?encourage des personnes à se droguer. Le toxicomane, même s?il sait que la seringue est contaminée, va se piquer parce qu?il est en souffrance de manque de drogue. Maurice suit ce qui se passe dans le monde dans l?Internet, dans le textile, dans l?industrie sucrière. Le pays est à la pointe dans ces domaines. Pourquoi ne fait-on pas la même chose pour le social ? Prendre exemple sur la Suisse qui distribue non seulement les seringues, mais la méthadone. Après vingt ans d?expériences et de recherches ils sont arrivés à la conclusion que c?est ce qu?il faut faire si on veut combattre ce problème. Il faut rendre officiel et sortir du circuit illégal, du marché noir, le drogué. Cela permet de contrôler le VIH.
● La dépénalisation du gandia relève de la même logique ?
Il y a trop d?hypocrisie à Maurice sur ce problème. Je ne suis pas pour la légalisation du gandia, mais je suis pour la dépénalisation. Ce n?est pas normal que des violeurs sortent sous caution et que des consommateurs de gandia aient des peines de prison comme des malfrats. Il y a eu une telle répression sur le gandia qu?aujourd?hui on en importe de la Réunion et de Madagascar. C?est hallucinant ! Cela veut dire quoi ? Qu?il n?y a plus de gandia à Maurice et qu?on doit en importer. Plus grave, cela veut dire que les filières d?importation sont les mêmes que les importateurs de drogue dure. Je constate qu?il y a de plus en plus de jeunes de 18 ans qui se mettent à la drogue dure. Auparavant, ils fumaient un petit joint. La pénurie de gandia sur le marché est la cause principale de l?accroissement du brown sugar à Maurice. Et c?est dans l?intérêt des trafiquants qu?il en soit ainsi.
?Dans tous les autres pays je me sens moi-même. A Maurice, souvent je déprime parce que je ne me sens pas, je n?arrive pas à être totalement moi-même ici.?
● Votre réflexion sous-entend quoi?
Allons un peu plus loin dans l?analyse. Quels sont les deux pays de l?océan Indien où il n?y a pratiquement pas de brown sugar ? La Réunion, le pays le plus riche de la région et Madagascar le plus pauvre de la région. Vous voyez donc qu?il n?y a pas de relation entre la richesse du pays et le brown sugar. Sinon il devrait y avoir une explosion de brown sugar à la Réunion où les dealers se feraient beaucoup plus d?argent qu?ici. La réponse est donc forcément ailleurs. Madagascar et la Réunion ont deux choses en commun : le gandia est présent partout et on peut le consommer à bon marché. Les Seychelles où le gandia est combattu, le brown sugar commence à faire des ravages aussi? Ce que je viens de vous expliquer est un constat pur et simple.
● Vu l?état affiché de la morale ici, pensez-vous que l?on pourra progresser sur cette question ?
C?est ce qui est risible dans ce pays. Nous sommes un pays aux allures modernes avec une mentalité de conservateurs. Avec autant de religions, nous devrions être une île super spirituelle et tolérante. Que ce soit au niveau du sexe où on joue aux prudes. Tout est mauvais quand il y a des excès. A Maurice ce qu?on aime, c?est l?aspect extérieur des choses. Voilà ce que nous aimons ! Dans le même ordre d?idées, je pense à cette taxe que l?on veut faire payer aux touristes pour l?environnement. Mais c?est le Mauricien qui pollue le pays, pas le touriste !
● Votre engagement politique vous a fait croire dans la politique ou au contraire ne plus y croire du tout ?
En tant que candidat indépendant, il n?y a aucune chance. Mais j?ai aimé le contact direct avec les gens. Non, la politique est utile. Mais le système communal est tellement ancré dans la mentalité des Mauriciens qu?il sera vraiment difficile de l?extraire. Un ancien ministre de la culture très connu dans le monde du spectacle, décrit par certains comme le chantre du mauricianisme n?a pas voulu que Natty Jah passe à la télévision au cours de la soirée de clôture des Jeux des îles parce que ?ça passe pas?. S?il est comme ça pour un spectacle, qu?est-ce que ça doit être pour une campagne électorale ! Et c?est ce qui est déprimant dans ce pays. De voir des choses comme cela.
Publicité
Publicité
Les plus récents