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Pont des Arts entre îles soeurs

23 juillet 2006, 00:00

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Passerelle, titre d?une exposition collective, voulant souder davantage les artistes mauriciens et leurs confrères réunionnais. Passerelle, initiative conjointe de la galerie municipale Malcolm de Chazal et le complexe ludique Lake Point de Curepipe, regroupe jusqu?au dimanche 30 juillet, deux peintres réunionnais, André Beton et Charly Lesquelin, et leur complice local, Saïd Aniff Hossanee.

Que les visiteurs, déjà nombreux, s?accrochent car courants et contre-courants se heurtent et s?entrechoquent pour faire de cette démonstration artistique interîles une compétition aussi ardue que celles qui opposeront, bientôt, les athlètes africains, au stade Germain Comarmond, à Bambous.

Faut-il, pour commencer, chercher un point commun entre trois peintres qu?une amitié professionnelle indéfectible semble lier profondément. L?un peint à la chinoise les paysages vertigineux de l?île à grand spectacle, l?autre des voiliers aux couleurs chatoyantes, mais sensibles au moindre souffle, tandis que le troisième cache sous un arbre imaginaire des paysages intérieurs d?une âme en quête d?identité. L??il affolé va d?une toile à l?autre, d?un style à l?autre, sans pouvoir mettre de l?ordre dans les vibrations reçues. Pont des Arts entre îles s?urs, comme celui chanté par Brassens réconcilie les deux rives, les deux rêves, d?une Seine une et indivisible. L?ami Georges nous a prévenus?

Si par hasard Sur le pont des Arts Tu croises le vent Le vent maraud Prudent prend garde À ton chapeau

N?insistons pas sur une synthèse peut-être trop difficile et pas forcément utile à faire. Reprenons plutôt notre contemplation, peintre par peintre. André Beton nous offre un curieux mélange de peinture intérieure sinon introspective, sur lequel il superpose un avertissement à la louange de l?Arbre, toujours majestueux pour qui sait l?admirer, mais paradoxalement absente des toiles exposées. On devine une face humaine mais qui nous renvoie à une pensée intérieure, dominée par ce message surréaliste : Et puis il y a eu cet arbre? Nous ne sommes pas certes censés comprendre mais contempler et admirer. La toile est de bonne facture, respectant habilement une harmonie de formes et de couleurs tirant sur l?ocre et le brun.

Tourmente et sérénité

Charly Lesquelin est d?un abord plus facile. Il y a d?abord deux portraits : Rémy du R.M.I, un petit frère de Vincent van Gogh, son chapeau de paille protégeant son génie, son regard de feu défiant la détresse qui le submerge. Du côté style, il faudrait chercher plutôt du côté de Toffoli mais un Toffoli ayant troqué ses soies contre un couteau désespéré. La toile semble striée de coups se voulant vengeurs. Marie est plus reposante. Son visage éminemment féminin mais à qui il manque un soupçon de maternité.

La façon de peindre rappelle ici Roger Merven, n?ayant pas son pareil pour respecter la liberté de ses matériaux, de s?accepter ou de se refuser, bref d?imposer à l?artiste, leurs propres trajectoires, leurs rejets comme leurs accointances.

Les paysages sino-réunionnais de Lesquelins font la synthèse entre la tourmente et la sérénité, symbolisant Rémy et Marie. L?artiste voit certes les gorges profondes et les ravins, s?ouvrant sur l?infini, de l?île à grand spectacle. Les couleurs, du plus heureux mélange où domine un bleu d?une profondeur insoutenable, n?ont rien de la sérénité ni de la retenue de leurs soeurs chinoises.

Notre peintre s?arme cependant d?une gratte à mille dents pour imposer sa griffe personnelle, par le truchement d?une vibration ondulante et descendante, multipliée à l?infini et indéfiniment recommencée. Sa toile atteint alors le sublime des paysages chinois les plus tourmentés, les plus vertigineux. Amateurs de Beaux-Arts et de belles toiles, pressez-vous. Il n?y en aura pas pour tout le monde.

Les voiliers de Saïd Aniff Hossanee, exposés dans un encadrement en losange, posent davantage de questions qu?ils ne proposent de solution. Qui l?emportent, en effet, des formes ou des surfaces colorées à la chazalienne ? Peut-on imaginer un Chazal simplement esquissé au crayon ? La forme chez Chazal, comme chez Hossanee, n?a-t-elle pas besoin de la coloration pour la remplir et lui donner sa consistance, sa force d?expression ?

Éblouissante rétrospective

À l?expression graphique basique de Chazal, Hossanee ajoute une composition empruntée au cubisme. L?enchevêtrement tient du labyrinthe. S?y ajoutent les détails qui n?auront pas la stylisation raccourcie d?un Vaco Baissac. On se plaît à oser de possibles rapprochements avec certaines toiles de Pierre Argo, de Jeanne Gerval-Arouff ou encore de Véronique Leclézio, à ses débuts. Tout cela forme de plaisants souvenirs.

Les couleurs de Hossanee s?opposent violemment comme chez Chazal. Ce dernier professe même qu?elles se complètent et se renforcent mutuellement. Nous revenons, toutefois, de l?éblouissante rétrospective de Moorthy Nagalingum, au MGI. Que donnerait un Hossanee construisant une toile autour d?une seule couleur dominante ? La question demeure posée. Une autre passerelle peut-être y répondra un jour. Avec ou sans compagnonnage réunionnais. Il sera toujours le bienvenu, en tout cas.

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