Publicité
Les difficultés d?un droit de vote?
Comment faire voter quelque 100 000 Mauriciens établis à l?étranger ? Quels devraient être les critères pour appliquer une telle mesure ? Les difficultés pratiques sont autant que celles politiques. Comment les intégrer sur les listes électorales et dans quelles circonscriptions ? Aux numéros 3, 5, 7, 9 ou 11 pour ne citer que celles-là ? Une telle adjonction d?électeurs sur les listes électorales aura pour effet de déséquilibrer totalement le rapport de forces à Maurice.
Qui prendrait de tels risques connaissant l?origine de la plupart des Mauriciens de la diaspora ? Un rappel des événements nous permettra de mieux appréhender les polémiques que cette proposition ne manquera pas de susciter.
Un grand tribun avait déclaré naguère que d?octroyer le droit de vote aux Mauriciens équivaudrait à armer un singe d?un rasoir ! Depuis, heureusement, l?évolution de la démocratie et de la technologie a permis l?établissement du suffrage universel et l?utilisation de la triple lame pour le rasage assortie de la mousse à raser !
C?est dire que le droit de vote exercé par les électeurs et les électrices mauriciens, au gré de multiples élections, loin d?avoir provoqué des blessures avec des lames acérées, a surtout approfondi un système permettant à la population d?élire ses représentants à la plus haute instance du pays.
À l?ombre du continent africain, nous nous flattons, malgré ses imperfections évidentes, d?utiliser un système en cours dans les grandes démocraties pour chaque consultation populaire.
Un pavé dans la marre
C?est de haute lutte, contre les conservatismes de l?époque alimentés par des esprits rétrogrades, que le suffrage universel a été octroyé en 1958 pour permettre la tenue des élections libres avec le concept « one man, one vote » que l?Afrique du Sud n?a pu mettre en pratique que vers le milieu des années 90 !
Par la suite, avant les Législatives de décembre 1976, le réservoir électoral a été élargi pour ramener le droit de vote à dix-huit ans permettant à des milliers d?électeurs supplémentaires d?exercer le droit civique. Cette générosité du gouvernement travailliste de l?époque, sous feu sir Seewoosagur Ramgoolam avait un corollaire : la gratuité de la scolarité. Deux mesures, faisant partie d?un « package » visant à faire balancer la jeunesse des années 70 dans l?escarcelle rouge. Depuis, pas de grand chambardement de notre système qui a fonctionné selon les clauses strictes du Representation of the People?s Act.
Mais cette semaine, c?est Yvan Martial qui a jeté un pavé dans la mare lors du symposium sur la diaspora mauricienne. Il a formellement proposé à ce que le droit de vote soit octroyé aux Mauriciens de la diaspora. Le débat est ainsi ouvert sur un sujet névralgique qui ne risque pas de faire l?unanimité tant sur les plans pratique et politique.
Si l?initiative de l?organisation de ce symposium mérite d?être saluée ? car son principal objectif vise à faire bénéficier notre pays des compétences des Mauriciens établis à l?étranger ? il n?en demeure pas moins qu?un tel forum n?est certes pas le plus approprié pour formuler une telle demande.
Son initiateur, ses organisateurs et sa logistique ont contribué à lui donner un caractère particulier susceptible de créer des frilosités. Nous en avons parlé d?ailleurs au Père Jocelyn Grégoire un mois avant cette date et il avait alors concédé que cette initiative devrait avoir un caractère exclusivement laïc pour ne pas donner le sentiment aux immigrés d?autres chapelles qu?ils allaient en être exclus.
Pour revenir aux statistiques, elles ne sont pas disponibles quant au nombre de nos compatriotes établis à l?étranger ; mais il suffit de dire qu?ils sont quelque 100 000 à 150 000 Mauriciens établis un peu partout dans le monde en Australie, en Afrique du Sud, en France, en Grande-Bretagne, au Canada, en Italie, en Allemagne, en Espagne? pas nécessairement dans cet ordre.
Des sensibilités encore vives
Cette diaspora s?est épanouie dans tous ces pays à partir de la première vague d?immigration dans le sillage des élections de 1967 par lesquelles l?île Maurice obtint son indépendance. L?insistance des propos lors du symposium pour donner le sentiment qu?il n?y aurait aucune hostilité à l?égard des immigrés mauriciens si jamais ils exprimaient un souhait de retour au pays témoignent, si besoin est, à quel point les sensibilités quant à cette exode sont encore vives.
Notre propos n?est pas un regard dans le rétroviseur de l?Histoire. Encore moins de mettre à l?index, plus de quarante ans plus tard, ceux qui ont pris la décision de partir vers des cieux plus propices et plus cléments. Car on leur avait fait croire au gré d?une psychose collective à des hégémonismes douteux.
Ce serait réducteur et mesquin pour le débat de s?opposer à leur droit de vote sous le prétexte qu?ils ne croyaient pas dans l?avenir du pays au moment de l?Indépendance. Les politiciens étaient responsables de cette hémorragie surtout à chaque fois que le paquebot Patris embarquait des milliers de Mauriciens vers l?Australie.
Énormes obstacles pratiques
Cette plaie de notre histoire a pris du temps pour se cicatriser. Et aujourd?hui, alors que le pays fait appel aux compétences étrangères en leur accordant tous les privilèges possibles, il serait anormal qu?on ne déroule pas le tapis rouge pour les Mauriciens de la diaspora qui voudraient emboîter le pas à Aimé Césaire.
Tous ceux que nous avons interrogés pour la rédaction de ce texte ont évoqué d?énormes obstacles sur le plan pratique. Tout d?abord au niveau de la Commission électorale, on nous a fait savoir qu?au départ les dispositions du Representation of the People?s Act devraient être totalement amendées dans la mesure où l?électeur mauricien doit être à Maurice à partir du 1er janvier pour faire partie de la liste électorale.
Pour Yousouf Aboobaker, le président de la Commission électorale, si cette proposition a le mérite de déclencher un débat théorique, c?est dans sa mise en application que de gros problèmes vont se poser. « Nous n?avons pas d?ambassades ou de consulats partout où se trouvent des Mauriciens, comment alors procéder au recensement de tous nos compatriotes à travers le monde ? Comment déterminer qui seront ceux qui auront le droit de vote ? Seront-ils ceux de la première génération ? Est-ce que leurs progénitures auront aussi le même privilège s?ils n?ont pas opté pour la citoyenneté mauricienne ? Comment éviter la discrimination quelle que soit la décision qui sera prise ?
À la limite, comment équiper les ambassades pour cette opération de recensement ? », nous a déclaré Yousouf Aboobaker.
Il a ajouté que l?Afrique du Sud en 1994 a dû prendre des dispositions spéciales et coûteuses pour faire voter ses exilés. À ce titre, il a fallu établir des bureaux à Port-Louis, aux Seychelles, aux Maldives, et à Madagascar pour que les « freedom fighters » puissent enfin exercer leur droit civique.
Il faut ajouter à ces obstacles la difficulté à intégrer les immigrés dans des circonscriptions précises. Est-ce que ce sera à partir de leurs dernières adresses à Maurice ?, se demande-t-on. À ce titre, s?il a été facile d?intégrer ceux d?Agalega au numéro 3 à cause de leur nombre restreint, comment faire de la place, disons pour 100 000 ou plus d?immigrés sans que cela ne bouleverse pas totalement les statistiques des circonscriptions ciblées ?
Un véritable casse-tête
Me Hervé Lassémillante est pratiquement du même avis. Il ne voit pas quelle logistique qui pourra être mise en place pour accommoder les Mauriciens de la diaspora. Il concède toutefois que cette opération aurait été facile à mener s?il fallait voter pour un président seulement. Cela ne poserait pas le problème de registres électoraux pour des circonscriptions choisies.
Yousouf Aboobaker parle aussi du décalage horaire et les problèmes liés au dépouillement. « Ce sera un véritable casse-tête. Déjà, nous n?avons pas pu trouver de solutions pour faire voter les malades hospitalisés, les handicapés, entre autres? Imaginez maintenant comment faire voter des Mauriciens à l?étranger », précise-t-il.
Jean-Claude Autrey, qui a participé au symposium lui aussi, estime que la question mérite d?être posée et qu?elle a droit à une étude approfondie. « Cela aurait été facile pour un collège électoral unique. Mais dans quelles circonscriptions faudra-t-il essaimer nos compatriotes, dans les villes de leurs dernières adresses ? », se demande-t-il.
Les avocats proches de l?Alliance sociale et de l?opposition ont tous évoqué les difficultés pratiques pour l?application d?une telle proposition. Personne ne veut se mouiller pour commenter les implications politiques d?une telle mesure afin de se prémunir de l?effet boomerang. À vrai dire, dans les consultations qui se jouent souvent dans un mouchoir, 100 000 votes supplémentaires sont certainement susceptibles de faire pencher la balance d?un côté comme de l?autre. Il s?agit de savoir dans quelle direction !
En 1976, le vote étendu aux électeurs de 18 ans avait considérablement élargi le réservoir électoral avec 407 526 votants. Aux dernières élections de 2005, sur 817 305 électeurs, 660 376 se sont rendus aux urnes avec l?Alliance sociale recueillant 49 % de votes et l?opposition 43 %. Ce pourcentage n?aurait pas été le même si tous les Mauriciens de la diaspora avaient participé à cette joute?
C?est là tout le problème en fait.
Publicité
Publicité
Les plus récents