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Destins divers pour Eureka Val Ory et château Boissard
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Destins divers pour Eureka Val Ory et château Boissard
Début juin 1981, trois joyaux du patrimoine architectural mauricien connaissent des destins divers. Efforçons-nous d’être le plus positif possible, au point de minimiser l’impact d’éventuels revers ultérieurs et commençons par ce qui apparaît le plus réjouissant, il y a 25 ans, en dépit des réserves émises alors.
L’on apprend, en ce début de juin 1981, l’intention du gouvernement libyen d’acheter le château Boissard, à Floréal, pour abriter la résidence de son représentant à Maurice, le camarade Al Jaddy, et ses bureaux diplomatiques, situés jusque-là aux Quatre-Bornes. N’insistons pas outre mesure sur les futurs déboires de cette représentation diplomatique devant être expulsée de Maurice “manu militari”, femmes, enfants et écolières compris, en janvier 1984. Nous n’en sommes pas encore là, en juin 1981, à l’heure où l’on se dispute pour mendier l’os de la présidence portlouisienne, pourtant dédaigné par de simples militants mauves, afin d’espérer être aux premières loges, à l’heure du jumelage Tripoli/Port-Louis. Quand sonnera cette heure une administration militante aura repris le contrôle de la cité du Port-Louis, pas forcément à bon escient, l’idéologie et l’imagination, condition “sine qua non” à une administration inventive et dynamique, ne faisant pas bon ménage.
En juin 1981, l’ambassade libyenne est courtisée de toutes parts, y compris par certains journalistes, rarement les derniers à tenter leurs chances quand il y a “ene boutte” à happer. Le camarade Al Jaddy doit jongler avec un agenda événementiel à faire rêver un Premier ministre friand d’accommodantes caméras de télévision monopoliste.
Que penser du projet libyen de s’installer dans le peu populaire château Boissard à Floréal ? Il aurait pu certes tomber en de meilleures mains et l’état d’abandon dans lequel il se trouve, depuis janvier 1984, en raison du désintérêt notoire de certains possédants pour notre patrimoine architectural, le prouve abondamment. Ces “meilleures mains” brillant par leur absence, nous devons faire contre mauvaise fortune bon cœur.
L’on sait que le château Boissard compte parmi les premiers bâtiments construits en béton armé, à Maurice, au début du XXe siècle. Son constructeur, l’architecte Pierre Joseph Aristide Régnard (1865-1922), se charge de sa construction, à la requête de son beau-frère, Ariste Boissard, résidant au Guatemala. Il s’agit d’un bel immeuble à étage de huit pièces. Sa construction date de 1912. L’année suivante, le même architecte récidive mais cette fois-ci à Moka et à la requête de son frère, Gustave Auguste Gabriel Régnard (1863-1932). Ce sera Val Ory, ou plus exactement Val Ory II car l’immeuble actuel, construit, en 1913, également en ciment armé, remplace une première maison coloniale, en bois, couverte de bardeaux, construite vers 1860 par les Bourgault de Coudray. Le commanditaire du Val Ory en béton armé épouse Aricie Augustine Lise Bourgault du Coudray.
Revenons au château Boissard, à Floréal, pour faire la connaissance, grâce à l’éminent historien B. Burrun, de l’ingénieur mécanicien William Byrne Collingridge (1882-1966). La compagnie sucrière “Robert Hudson and Co” recourt à ses services, au début du XXe siècle. Il reste à Maurice pendant huit ans, le temps d’acheter un campement à la Pointe d’Esny. Il rentre en Europe en raison de l’imminence de la Guerre de 1914-1918. Il épouse une Belge et revient à Maurice pour une douzaine d’années. Il achète, en 1920, le château Boissard. En 1929, il rentre en Angleterre avec ses deux enfants, Rosemary et Thomas, nés à Maurice. En 1937, il s’installe en Afrique du Sud où il achète et gère le Hout Bay Hotel. Mais la nostalgie de Maurice est plus forte. Il y revient, investit dans l’hôtellerie et dans la gastronomie, rédige un livre de recettes de cuisine tropicale qui pourrait être réédité prochainement. Il meurt le 5 août 1966 et est enterré au cimetière de Phoenix.
Le bureau Populaire de la Jamahirya libyenne achète pour Rs 2 millions, selon certaines informations, le château Boissard à M. Auguste Harel, l’inoubliable administrateur de Beau-Champ S.E et de Mon Désert/Mon Trésor S.E. Au Port-Louis, cette ambassade aménage également un centre culturel. La mainmise libyenne sur certaines sphères des activités mauricienne déplaît souverainement à certains, y compris au sein de la fonction publique et même à l’Hôtel du gouvernement. Ils mettent en avant le peu d’empressement libyen à acheter comme promis le thé mauricien et les nombreuses ingérences de Tripoli dans les affaires internes de plusieurs pays africains. Ils prophétisent : “Quand nous nous rendrons compte des activités subversives libyennes à Maurice, il sera peut-être trop tard.” Ils apprécieront quand Anerood Jugnauth décidera, avec la détermination qu’on lui connaît, que la plaisanterie libyenne à Maurice a assez duré. Détermination pourtant funeste à château Boissard.
Val Ory n’est pas promis à un meilleur sort. Sous la férule de Gabriel Régnard, ce domaine est devenu un joyau botanique. En 1932, le fils de ce passionné d’arboriculture, Louis Ferdinand, prend la succession de son père à la tête du domaine. Val Ory s’enorgueillit d’avoir reçu, pendant la Guerre 1939-45, deux exilés de marque, soupçonnés de sympathies hitlériennes, en la personne d’un ancien Premier ministre yougoslave, Milan Stoyadinovitch (1888-1961) et de l’ancien Shah d’Iran, Reza Khan Pahlavi (1878-1944).
Si Val Ory et le château Boissard sont, en 2006, dans un état d’abandon affligeant et peu glorieux pour notre pays, ces deux bâtiments historiques peuvent se réjouir d’être, comme le Veau d’Or, encore debout. L’ancienne demeure éminemment historique de Sir Henry Leclézio et de ses filles, à Eureka, Moka, n’aura pas cette chance. A la mi-juin 1981, la presse annonce la “vente à l’encan du siècle”. Il s’agit de la triste disparition du mobilier de Sir Henry et de ses nombreuses collections (meubles statues, tableaux, livres, verrerie, trophées, bibelots décoratifs, couverts en argent) et sur laquelle nous aurons bientôt, espérons-le, l’occasion de revenir. Ces collections sont d’une telle ampleur que cette vente devra s’étaler sur plusieurs semaines, à raison de plusieurs séances par semaine. Plus triste encore, elle est le regrettable prélude à la démolition de l’antique demeure de Sir Henry Leclézio et du morcellement d’un domaine d’une cinquantaine d’arpents, pouvant avoir été l’emplacement privilégié d’un hôtel d’affaires, situé à mi-chemin entre Port Louis et Curepipe, à la croisée des principaux axes routiers Nord/Sud et Ouest-Est. Comme quoi, on ne peut pas tout avoir et quand l’Etat ne peut suppléer au manque de vision des possédants, le pays est tristement condamné à s’appauvrir en raison de la dispersion de ses richesses culturelles et de son patrimoine, entre autres, architectural.
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