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La contestation a 21 ans

20 mai 2006, 00:00

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<B>Rama Poonoosamy

«C?était une époque fabuleuse» </B>

Derrière son bureau, le patron de l?agence Immedia a préservé l?allure de l?adolescent mal coiffé, un petit air de faux naïf et une certaine exubérance verbale qui, en fait, trahit sa volonté de ne faire passer que son message. En effet dès les premières paroles, il vous prend la main pour vous brinquebaler dans le labyrinthe de sa propre logique. Avant d?arriver à l?essentiel, il s?arrête aux faits anecdotiques. Pour évoquer mai 75, il rappellera donc maints événements connexes. Et surtout il évitera de parler de lui. Les questions personnelles ne trouvent pas de réponse chez lui. Il s?évertue davantage à évoquer ces idées pour lesquelles il se bat toujours. C?est le côté politicien. C?est dit sans préjugé aucun tant chez certains individus, la ligne de démarcation entre l?homme public et privé est si infime.

Qui était Rama Poonoosamy dans les années 75 ? La réponse est laconique: «Un idéaliste, un mauricianiste avec des idées socialistes et marxistes.» Très à gauche donc. Cette société mauricienne post-coloniale qui ne faisait pas l?économie des pratiques néocoloniales incommodait le jeune homme. La parole doit être créole ? «bizin koz mauricien», précise-t-il. L?action se jouait dans la contestation de l?ordre et de la convention respectueuse du monde occidental. Marx en était la référence idéologique. «Karl Marx a offert à l?humanité des outils d?analyse sociologiques», rappelle-t-il.

<B> «À chaque jeunesse sa vérité» </B>

Militant de gauche, Rama Poonoosamy était à l?université de Maurice lorsque survient mai 1975. Ils sont en fait toute une bande de jeunes universitaires qui avaient animé la vie au collège qui vont se retrouver au c?ur des événements. Les Nikhil Treebohun, les frères Servansingh, Ahmed Jahungeer et bien d?autres accompagneront les jeunes collégiens. Le mouvement va prendre de l?ampleur suite à une grève au collège John Kennedy où les collégiens vont contester la manière de faire de la direction. Est en fait en cause tout le système éducatif. «Mai 75, c?est l?expression d?une critique de la société néo-coloniale et d?une école néo-coloniale. On se demandait pourquoi il nous fallait apprendre l?histoire de rois et de reines d?Angleterre alors que nous ne connaissions même pas notre histoire», explique Rama Poonoosamy.

Les yeux de Rama Poonoosamy commencent dès lors à pétiller. C?était la belle époque. Celle où il va, entre autres, contribuer à l?émancipation de la langue créole. Il sera ainsi l?auteur de Zenfan Soweto. Il participe pleinement à la dynamique de décloisonnement entre villes et villages. Un esprit «mauricianiste» souffle sur le pays. Les jeunes arborent l?étendard de la révolte. Pour la plupart apolitiques, ils se battent pour des idées et des convictions.

Que sont devenues ces idées et ces convictions après avoir passé par l?épreuve des années ? Rama Poonoosamy, désormais chef d?entreprise et politique actif au sein du MMM, se défend d?avoir prostitué ses références. Appelé à se mettre dans la peau du jeune homme qu?il a été, il estime que ce dernier le verrait aujourd?hui «comme quelqu?un qui est resté un idéaliste qui a composé avec la réalité sans toutefois faire des compromis sur les principes fondamentaux».

Pour expliciter ses dires, il cite son travail à Immedia où il s?efforce de promouvoir une certaine idée de la nation mauricienne en encourageant la créativité avec l?édition d?ouvrages mauriciens et réalisation de divers spectacles, entre autres. Ses «ambitions» marxistes, il les traduit autrement notamment en créant une compagnie subsidiaire où tous les employés de l?agence participent à l?actionnariat. Ce sont de telles initiatives qui lui permettent de répondre à une certaine critique qui veut que toute cette génération de mai 75 se soit embourgeoisée. «à chaque jeunesse sa vérité. À chaque époque ses contraintes. À la jeunesse contemporaine de dire sa réalité et d?exprimer ses revendications», conclut-il. Rama Poonoosamy n?utilisera pas les termes de révolte ou de contestation. à chaque époque ses tabous?

<B>Rajiv Servansingh

«La jeunesse conteste toujours» </B>

Le sourire suspendu aux lèvres. Gestes réfléchis. Ce sont toutes les versions du réalisme qui transpirent de l?être et des mots de Rajiv Servansingh. L?adjoint au secrétaire général de la Chambre de commerce et d?industrie est un homme pondéré qui revendique son passé et assume son présent. «Nous sommes nombreux à avoir débuté avec des idées de gauche, voire d?extrême gauche et qui se retrouvent dans un establishment tranquille aujourd?hui», dit-il d?emblée. Néanmoins il s?empresse de se dissocier de ces personnes qui regrettent ce qu?ils ont fait. «Personnellement, je ne regrette rien car c?était ce qu?il fallait faire dans les circonstances de l?époque», précise-t-il.

La jeune nation mauricienne s?incarnait alors dans sa jeunesse. Férue des idées de gauche, cette jeunesse se donnait une mission. Et toute cette époque va la marquer à jamais. Aujourd?hui encore, ils sont nombreux à ne pas avoir pu faire le deuil de cette époque. «Cette période m?a marqué et détermine toujours ma manière de voir le monde. Toute ma vision de Maurice est conditionnée par ce que j?ai vécu alors», confirme Rajiv Servansingh. Pour lui, il est donc question de Frantz Fanon, de Mao Tse-toung, Trotski, Lénine?

Soit des hommes qui voulaient changer le monde. Ce que le pragmatisme va réduire à la seule volonté d?améliorer le monde. Nuance mais elle est grande cette différence d?approche. Rajiv Servansingh en est conscient mais il l?interprète d?une autre manière. «à l?époque, c?était un monde dominé par l?idéologie. Aujourd?hui, on a mûri. On a tendance à être moins radical dans la manière de faire les choses. Mais ma soif de justice, de retrouver une nation mauricienne ne s?est pas estompée», assure notre interlocuteur.

<B> «Il y a des fondements qui restent» </B>

Revenant à un discours plus rationnel, il justifie son pragmatisme par le fait qu?il est confronté à de nouvelles responsabilités en tant que père de famille et professionnel. Lui également refuse l?étiquette d?embourgeoisement. Son explication tient de la dialectique. «Les jeunes à l?avant-garde du mouvement estudiantin faisaient déjà la démonstration d?une indépendance d?esprit. à 15 ans revenant de l?école, j?étais surveillé par la police. Il y avait alors une volonté de prendre de prendre des risques et des responsabilités qui s?est vérifiée par la suite dans notre vie personnelle et professionnelle. Le test pour moi est de savoir si ces personnes en prenant de nouvelles responsabilités ont changé de vision de monde? Pour la plupart d?entre nous, rien n?a changé. Nous nous battons toujours pour des idées comme la justice sociale et la création d?une nation mauricienne», insiste Rajiv Servansingh.

On transpose donc les idées sur une autre époque. Et les thématiques sont toujours d?actualité. Il s?agit du même combat pour une nation mauricienne sans race, sans caste, pour l?affirmation d?une mauricianité. Comme la plupart des acteurs de mai 75, Rajiv Servansingh est convaincu que cette jeunesse-là a beaucoup apporté à la société mauricienne. «C?est avec une fierté que je revendique cette époque. Aujourd?hui, le contexte a changé. Moi-même, j?ai changé. Mais il y a des fondements qui restent», lance-t-il.

À la lumière de son parcours et de ses expériences, Rajiv Servansingh est persuadé que la jeunesse contemporaine est aussi animée par un sentiment de contestation. Toutefois, la forme a changé et les idées aussi. «Je sens que la jeunesse conteste toujours», laisse-t-il entendre. C?est ainsi que les individus jouent de la société. C?est peut-être la raison pour laquelle, Rajiv Servansingh se retient de juger. Calmement, il conclut l?entretien : «On n?est plus manichéen et moins radical dans ses prises de position parce qu?on a connu des réalités différentes qui sont toutes très enrichissantes.»

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