Publicité
Goodbye Chagos ?
À la sortie de la Haute Cour de Londres jeudi, la petite communauté chagossienne brandissait leur tricolore orange, noir et bleu. Ce même jour, lors du défilé de la victoire dans les rues de Port-Louis, on retrouvait ces mêmes couleurs. Quelques semaines auparavant, le « Mauritius Trochetia » s?éloignait du Quai D sur les notes sonores de Peros Vert, devenu l?hymne de toute la communauté, le cri du c?ur de ce peuple exilé.
Si Maurice, son quadricolore et son hymne ne voguent pas aux côtés des Chagossiens, comment dès lors peut-on revendiquer une quelconque victoire mauricienne à la suite de l?invalidation des décrets de Sa Majesté la reine d?Angleterre ?
Il faut être honnête et reconnaître que le jugement de jeudi ne porte aucunement l?empreinte du gouvernement mauricien, présent ou passé. Que la question de souveraineté n?a nullement été abordée. Que sur ce plan on est pratiquement à la case zéro?
L?histoire retiendra cliniquement que des politiciens de Maurice ont approuvé en 1965 la requête de leurs homologues de la Grande-Bretagne pour démembrer les 65 îles de l?archipel des Chagos du territoire mauricien.
À cette époque, on évoquait surtout l?avancée démocratique qu?était l?Indépendance, que le sort inhumain des familles déracinées de leurs îles, arrachées à leur culture, expédiées dans des bateaux à Maurice ou aux Seychelles comme jadis on débarquait des esclaves.
De temps en temps depuis les années 60-70, à la suite des manifestations des « îlois », ou à l?approche des élections, des politiciens mauriciens manifestaient leur solidarité et reprenaient, avec force promesses, le dossier Chagos. Face sans doute à la complexité du dossier et aux superpuissances en jeu, nos décideurs ont souvent reculé.
Il leur fallait surtout chercher à nouer des liens économiques avec Washington et Londres au lieu de leur déclarer litige. Et ils pensaient, à tort, pouvoir régler un jour le problème à l?amiable sans froisser les « pays amis ».
Et alors qu?à Diego Garcia, les Américains rallongeaient leur piste de décollage pour leurs bombardiers, dans des « longères » de Pointe-aux-Sables, de vieux Chagossiens mouraient, dans la misère la plus totale, loin de leurs terres et des tombes de leurs parents.
Le temps passe, les politiciens aussi, mais le discours perdure. Réagissant promptement après les félicitations du Premier ministre Navin Ramgoolam au Groupe réfugiés Chagos, le responsable des relations internationales du MMM abonde dans le même sens et déclare : « Le MMM se réjouit de la décision de la Haute Cour de Londres et rappelle que depuis le début des années 70, il a toujours été aux côtés des îlois. La lutte pour rétablir la souveraineté de Maurice sur les Chagos a toujours été et demeure au c?ur de notre combat. » La victoire a manifestement plusieurs pères !
À la BBC, avec son tricolore, Olivier Bancoult a déclaré sur un ton ferme : « We will go back as soon as possible ! » Pour lui et ses hommes de loi, la question du retour sur les îles ne pourra plus être confiée aux politiciens. Car l?expérience leur a prouvé que chacun a son agenda dans ce dossier. Que chacun, au concert des Nations unies, jouait sa partition, dépendant de la conjoncture.
Les Américains, qui ont traité avec les Britanniques, ont d?importants intérêts militaires et financiers dans la zone. D?ailleurs, dans un récent jugement de la cour de district de Columbia, Washington a bien fait comprendre aux Chagossiens que l?exil relève de la politique étrangère et de la défense des États-Unis. Les Britanniques, experts en « delaying tactics », qui ont un juteux contrat de location avec les Américains consentiront-ils à céder le bail (sans doute lourd de milliards de dollars) aux Mauriciens ? Aujourd?hui encore, les éternels alliés transatlantiques, qui mènent une croisade commune dans le monde arabomusulman, veulent interjeter appel.
Quant aux dirigeants mauriciens, ils veulent aujourd?hui profiter du jugement pour relancer le dialogue autour de la souveraineté. Jusqu?ici nos méthodes n?ont rien donné. Olivier Bancoult, ce petit employé du CEB, et ses amis nous ont administré une bien belle leçon de courage et de persévérance.
Mais ne nous leurrons pas : avec leur double nationalité, ils ne nous attendront plus. Impatients, revigorés après leur récent pèlerinage qui a ravivé la flamme des passions, ils sauteront sur n?importe quel bateau pour retourner dans leur archipel. Ils y planteront sans nul doute leur drapeau tricolore. Plusieurs d?entre eux sont disposés à y vivre même s?il n?y existe aucune infrastructure. Bien encadrés, ils savent que leur archipel a un fort potentiel économique. Que les Américains, tôt ou tard, seront obligés de traiter avec eux. Que des organisations non gouvernementales et des universités étrangères, soucieuses des droits humains et du respect du droit international, sont désormais à leurs côtés.
Le retour sur leurs îles natales est un droit avant tout humain que les Chagossiens ont remporté. Et ils n?ont plus vraiment besoin de Maurice et de ses politiciens. D?ailleurs la Haute Cour de Londres les considère comme des sujets britanniques.
À l?issue de ce jugement, Maurice pourrait rester à quai. Et les lyriques « Goodbye Peros Vert, Goodbye Salomon, Goodbye Diego » prendraient alors un autre sens. Et c?est Maurice qui pleurerait...
Publicité
Publicité
Les plus récents