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Super Mario

12 mai 2006, 00:00

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● Après 40 ans de carrière pouvez-vous répondre à la question : c?est quoi être un artiste à Maurice ?

Atteindre 40 ans de carrière à Maurice est déjà en soi presque un but. C?est difficile ici. Les musiciens ne sont pas considérés à Maurice. On ne peut même pas dire que ça commence maintenant. C?est triste à dire. C?est toujours la même désert. Il n?y a personne pour prendre en compte les artistes.

● Qui doit prendre en compte les artistes ?

Regardez le sport. Il y a beaucoup de personnes qui s?en occupent. Il y a des hauts et des bas. Mais il y a plus de hauts simplement parce qu?il y a toujours une action permanente et suivie. Ce n?est pas le cas pour la musique. Je suis dans le métier depuis 40 ans et je n?ai jamais vu, jusqu?à l?heure, un ministère de la Culture qui se respecte. J?aime cette image des Beatles qui dans les années 60 ont apporté beaucoup à l?image et à l?économie de la Grande-Bretagne. C?est cela aussi les artistes. Personne ici ne considère ce que les artistes font d?important pour un pays. Il y a plein de gens qui sont prêts à mettre plein d?argent dans plein de choses, mais on n?a jamais vu quelqu?un mettre de l?argent dans la musique. Je crois qu?il n?est plus temps de parler de musique mauricienne. Je parle des artistes mauriciens plutôt. C?est important, je pense. Y a-t-il vraiment une musique mauricienne ?

● Vous avez la réponse ?

Notre séga, notre danse folklorique a été déformé dans tous les sens. Cette musique traditionnelle a été modifiée pour faire plaisir aux touristes dans les hôtels. On a voulu en faire une chose purement commerciale. Moi, Mario Armel, quitte à paraître prétentieux, je ne suis pas là pour prostituer ma musique. Ce n?est pas en faisant virevolter les jupes des danseuses que nous donnerons de la valeur à notre musique. C?est pour cela qu?il y a trente ans, j?ai fait un séga que j?ai appelé séga progressif. Et que mes danseuses étaient en cuissardes. Je suis désolé d?avoir à le dire. Je ne suis pas seulement un ségatier, mais un chanteur de variétés. Dans les années 70 plusieurs artistes mauriciens étaient arrivés au top. Mais dommage qu?il n?y ait jamais eu un Bon Samaritain pour nous venir en aide, pour nous faire aller plus loin. Les artistes sont là, ils composent, ils écrivent, ils chantent, ils sortent ce qu?il y a au fond d?eux. Ma musique, je le crois sincèrement, a toujours été en avance sur son temps. J?ai fait de la musique fusion il y a plus de vingt ans?

● Dans ce qu?on appelle la musique fusion, il n?y a pas que du bon?

Oui, il y a eu des déchets aussi. J?ai trouvé cette définition dépassée. Et si notre musique, notre séga sont encore là où ils sont, c?est sans doute aussi parce qu?on n?a pas trouvé ce Bon Samaritain pour les faire aller plus loin. Qui a essayé de les pousser plus loin. Personne n?a cru dans le potentiel de cette musique.

● La question mérite d?être posée : y a-t-il un potentiel vraiment original dans le séga et son rythme ?

C?est une bonne question et la réponse n?est pas aussi claire que cela. Notre séga a beaucoup de mélange. Il n?est pas tout à fait original. Il faut le dire. Et on ne connaît pas bien ses origines. Il sort de partout. C?est sans doute pour cela qu?on a fait plein de dérivés : seggae etc. Je ne dis pas que c?est un défaut. La musique mauricienne est fantasque. Mais je trouve drôle comment la musique antillaise est arrivée aussi loin et nous non? Nous nous contentons de vendre nos albums à Maurice.

?Quitte à paraître prétentieux, je ne suis pas là pour prostituer ma musique.
Ce n?est pas en faisant virevolter les jupes des danseuses que nous donnerons de la valeur à notre musique.?

● Et vous pensez que si les Antillais ont pu exporter leur musique et pas nous, c?est uniquement à cause d?une question d?argent ?

Je crois que oui. Il se peut aussi qu?une des raisons est que notre musique n?est pas assez originale. Je prends pour exemple ma chanson Anita my love. Pourquoi a-t-elle été classée dans les hits parades ? Sans doute parce que c?était une bonne chanson mais aussi je pense parce qu?elle avait été prise en main par une très grosse compagnie mondiale qui est Columbia Broadcasting System (CBS). Ce sont des gens qui ont cru en cette chanson et qui l?ont poussée. Mais le show-biz, c?est un lieu pas facile. Un aquarium de requins. Et en plus, il n?y a pas que des requins, mais aussi des piranhas. Et ils sont plus nombreux que les requins.

● Comment qualifieriez-vous les 40 ans de votre carrière s?il fallait le faire par un mot ?

De la joie, mais aussi un peu d?amertume. Je suis heureux d?être encore un artiste en exercice. J?ai un morceau qui s?appelle La différence et je parle du rôle de chacun.

● Pensez-vous que les artistes mauriciens se remettent en question ou alors rejettent toujours le blâme sur les autres ?

Les nouveaux chanteurs ont cette tendance, c?est vrai. Je pense aux groupes seychellois ou réunionnais qui sont connus mondialement. Ce sont des gens qui ont les moyens artistiques et financiers. Je vais dans les hypermarchés, par exemple actuellement, faire la promotion de mon livre et de mon DVD. C?est dur, vraiment dur. Et ce quel que soit l?angle sous lequel on regarde la chose. On dit souvent qu?il manque de place pour faire les concerts à Maurice. Ce n?est pas vrai. Ce qui manque, ce sont des endroits de référence. Comme un artiste qui peut dire en France lorsqu?il est passé à l?Olympia, qu?il a atteint quelque chose. Ici, il y a le Centre Vivekananda, mais le prix qu?il faut payer pour le louer est hors de portée des artistes. Il y a des endroits mais ce sont les moyens financiers qui manquent. Le public est devenu exigeant. Le matériel pour écouter de la musique aujourd?hui est sophistiqué et si vous faites un concert, il faut que les gens entendent un son de bonne qualité, comme ils ont l?habitude de l?entendre sur les disques. Et une bonne sonorisation est à hors de prix. En plus, il y a cette tendance à faire des concerts uniquement de séga. Pour moi, rien ne vaut un bon concert de variétés de bonne qualité. Quelquefois nous dénigrons nous- mêmes la valeur de la musique.

● Ce que vous dîtes est grave?

Oui. Je le sais. Il y a 40 ans, je pense que les Mauriciens aimaient beaucoup plus la musique qu?aujourd?hui. Les concerts de variétés, justement parce qu?on y jouait tous les styles de musique qui attiraient les Mauriciens de tous origines. On réunissait 25 000 personnes dans les stades. Je pense à Boum 70 : nous chantions avec des artistes étrangers, Hugues Auffray, Eric Vincent. Je chantais avec Clarel Betsy notamment. Quand il y avait des spectacles au Champ de Mars, j?ai vu jusqu'à 75 000 personnes. Et aujourd?hui, avec ce qu?on appelle le progrès de notre musique, on se bat pour pouvoir réunir 2 000 à 3 000 personnes? C?est étrange.

● Vous vivez dans la nostalgie de cette époque ?

Si je réfléchis bien, oui, il y a un peu de regret quelque part dans mon c?ur. Mais il faut suivre ce qu?on appelle l?évolution? Quand on écoute les tubes internationaux qui sont à la mode, que constate-t-on ? Que ce sont des reprises des chansons des années 70. Je crois, à bien voir, que le monde même est en panne d?idées, en panne de création. Il manque ces gens qui avaient une vision des choses. En création comme en autre chose. Les vrais créateurs semblent avoir disparu?

● En tant qu?artiste, êtes-vous à l?aise de vivre sur la terre mauricienne ?

Ce n?est pas une question à laquelle il est facile de répondre. Si un jour je suis réincarné, j?aimerais que ce soit dans un pays où il y a 50 ou 100 millions de personnes? Au moins les perspectives seraient un peu plus intéressantes. Ce n?est pas facile de vivre à Maurice aujourd?hui. Même sur le plan matériel. Il faut tracer. Quand vous allez dormir le soir, il faut déjà penser à ce qu?on va faire demain pour tracer. Mais ce qu?on ne pense pas en allant dormir, c?est si on va se réveiller demain. C?est pour ça que malgré tout, je considère que je suis heureux, heureux d?être en vie. Je me lève, je vois ma femme, mes enfants, je vois la nature? En ce sens, je suis un milliardaire. Après avoir pris conscience de cela, seulement après, je m?occupe de ma journée, de ce que j?ai à faire. C?est dur de vivre en ce moment, avec tous ces prix qui montent. Et puis, j?ai l?impression que nous ne savons pas trop où nous allons. La vie est difficile. Mais j?aime mon pays et je fais ce que j?ai à faire.

● Les hôtels, en employant des musiciens, ont-ils fait progresser la musique, selon vous ?

Ils ont à la fois fait progresser la musique, mais l?ont aussi tuée. Ils ont fait vivre des musiciens, mais ils ont tué les créateurs. Les gens qui jouent dans les hôtels, je suis heureux pour eux qu?ils puissent travailler, je l?ai fait moi aussi, mais il faut dire que c?est la quantité qui est privilégiée au détriment de la qualité. C?est dommage. Dans les années 70, on aimait ce qu?on faisait et on ne s?occupait pas trop de l?argent. Dans mon livre, je raconte comment je chantais devant des foules en délire, où les gens se déshabillaient dans le public, envoyaient des fleurs sur la scène, demandaient des autographes, mais quand je sortais de scène je touchais Rs 15 comme cachet? Et ça quand l?organisateur n?était pas parti avec la caisse. Et puis je travaillais dans un hôtel du littoral pour Rs 315 par mois. Ce salaire, pour cinq soirées de musique par semaine ! J?ai été jusqu?à mettre en gage ma guitare pour acheter du lait pour l?enfant que je venais d?avoir? Tout ça vous fait sans doute comprendre pourquoi quelquefois il y a un peu de regret et d?amertume. Avec un peu d?aide à l?époque pour les artistes, nous aurions été nombreux à pouvoir aller vraiment plus loin. Aujourd?hui les artistes entre eux cassent les prix, alors vous imaginez?Moi, je refuse d?aller jouer pour des prix dérisoires.

● L?avenir est sombre pour les artistes à Maurice ?

Je pense aux jeunes qui débutent? je leur souhaite d?avoir 40 ans de carrière. Quand je vous dis 40 ans de carrière, c?est 40 ans passés à ne faire et à ne vivre que de la musique. Que ce soit en mangeant du pain rassis et du beurre rance, je n?ai vécu que de ma musique. Je n?ai rien fait d?autre. Je ne connais qu?un seul musicien qui ait eu une aussi longue carrière et qui ait vécu uniquement de sa musique, c?est Karl Brasse. Et c?est quelqu?un pour qui j?ai beaucoup de respect.

● Quels sont les musiciens que vous admirez à Maurice ?

Il y a Jocelyn Pitchen et d?autres. Je pense à Gérard Cimiotti aussi. La musique, il faut beaucoup travailler?

?Citez-moi une musique folklorique restée comme telle et qui s?est établie sur le plan international ? Il n?y en a pas. Nous nous contentons de cela.?

● La vie d?artiste est dure dans le monde entier, c?est une réalité?

Oui, c?est comme ça ; Et c?est pour ça que quand les jeunes me disent qu?ils vont faire carrière à l?étranger, je suis tracassé, vraiment tracassé pour eux. Eski ou conné vraiment cotte ou pé allé piti ? J?ai vécu en France et en Europe et je peux vous dire que la vie est vraiment dure. Partir à 5 heures du matin, revenir le soir à huit heures avec deux baguettes de pain qu?on mange entièrement dans le métro? Rentrer épuisé et se jeter sur le lit? En attendant de recommencer le lendemain.

● Et les tours organisés pour la promotion touristique ?

C?est encore une autre histoire. Les multicultural shows? Mon Dieu! Pas facile. Jamais des trucs de qualité. Une ravanne, un triangle? Et voilà Maurice. Et puis, je suis triste aussi que les artistes mauriciens qui ont réussi à l?étranger n?ont jamais profité de leur notoriété pour pousser la musique mauricienne.

● Et s?ils pensaient tout simplement que cette musique n?a pas d?originalité particulière ?

Point d?interrogation. Pas de commentaires. Nous n?avons vu personne qui pense que notre musique vaut la peine d?être poussée. Nous vendons cette musique d?une manière qui fait que personne ne s?y intéresse. Personne n?y croit. C?est pour cela que nous ne pouvons aller plus loin. C?est mon grand regret. Et j?espère voir cela un jour avant de fermer les yeux. L?année prochaine, j?ai 60 ans et je continue à me battre pour le voir. Je souhaite voir un artiste mauricien se faire connaître sur le plan international. Et tant qu?on se contente de la ravanne et du triangle, on n?y arrivera pas. Citez-moi une musique folklorique restée comme telle qui s?est établie sur le plan international ? Il n?y en a pas. Nous nous contentons de cela. Notre musique fait partie intégrante de notre pays et elle doit évoluer. Les vrais ambassadeurs de Maurice à l?étranger sont nos artistes.

● Vous avez chanté en hindi à une époque où on ne mélangeait pas les styles. Que vous reste-t-il de cette expérience ?

Je l?ai fait il y a longtemps. J?ai appelé cela Molywood. J?ai compris la grandeur de Maurice quand j?ai commencé à faire cette expérience. Nous vivons dans un pays qui EST le monde. Dans les années 70, j?ai chanté avec la grande artiste indienne Usha Utup. Elle m?a montré comment chanter en hindi et moi je lui ai montré comment chanter en créole. J?ai habité Port-Louis qui était un lieu magique où nos amis étaient de toutes les communautés. Il faut avancer dans la vie.

● C?est à la Réunion que vous avez, avec vos musiciens, décroché le titre de meilleur orchestre, un souvenir vivant ?

Oui. Comme on dit, nul n?est prophète etc?Les deux chanteurs rivaux à l?époque étaient Clarel Betsy et moi-même. Rivaux, mais amis. D?ailleurs, j?ai fait avec lui un bel album de chansons que j?aime beaucoup. Et ce n?était pas du séga seulement, on chantait de la variété originale. Il faisait Plastic Girl et moi je faisais du hard rock. On pouvait mélanger les musiques et le public aimait. Jusqu?à l?heure on s?envoie des mails? Je suis engagé dans la vie et je vois les choses avec cette vision.

● Jamais intéressé par la politique ?

Ma politique, c?est ma guitare, c?est ma voix. Cela dit, je m?intéresse à ce qui se passe dans le pays. Mais je n?ai voté que deux fois dans ma vie. A chaque élection, j?étais en dehors du pays. Et j?ai 59 ans ! Je suis la politique, mais je ne veux pas y entrer. La politique et la religion sont les deux choses qui divisent les gens. Alors, je me tiens loin. Je suis toujours resté neutre. Mais j?ai été très heureux d?avoir été décoré par le président de la République. J?ai accepté parce que cela a été fait de mon vivant. J?ai apprécié.

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