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« La presse va aux élections générales tous les matins »

7 mai 2006, 00:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

<B>Avec votre expérience, et votre recul surtout, quel regard jetez-vous sur la presse mauricienne ? </B>

N?exagérez pas trop sur le recul, vous me vieillissez?(rires et sourires complices à son épouse Huguette et puis le ton prend son sérieux). Je ne sais pas si je peux me permettre de commenter l?état de la presse mauricienne. Pour dire la vérité, ce sont deux mondes différents : celui que j?ai connu était un monde qui frisait l?artisanat et le monde d?aujourd?hui est dominé par les dernières technologies. L?ambiance est tout à fait différente. Les moyens sont différents. Mais il reste les principes, dont celui de la liberté de la presse et là, il y a beaucoup à dire. Vous remarquerez que les gouvernements sont de plus en plus interventionnistes. Ils ont commencé à intervenir dans les relations du travail, et puis dans les contrats amoureux, et puis entre les enfants et les parents, et entre les actionnaires et les compagnies, ça n?arrête pas. Ils privilégient la régulation chez les autres: notamment, le gouvernement dicte ses règlements, impose ses façons de voir au secteur privé. Mais jusqu'à présent, il est très très pauvre en initiatives en ce qui concerne le secteur public. J?entends parler de l?Equal Opportunities Act, de démocratie et d?éthique et je me demande quelquefois si les politiciens ne devraient pas commencer par un code d?éthique pour politiciens.

<B>Encore heureux qu?on n?en soit pas encore comme dans nombre de pays d?Asie, où les journalistes sont réprimés quotidiennement par les autorités, où plusieurs d?entre eux sont emprisonnés, comme en Birmanie ou en Chine. </B>

C?est le reflet des modes de gouvernement dans les pays du monde. Ils ne se ressemblent pas tous. Mais je remarque que plus les dictatures sont éliminées, plus elles reparaissent sous d?autres formes. Cela conduit à différentes façons de voir, d?agir envers le peuple, d?agir envers l?opinion, de la contrôler. Et comme les journalistes sont un peu une profession charnière entre le pouvoir et la population, ce n?est peut-être pas étonnant qu?ils soient coincés plus souvent que les autres entre l?arbre et l?écorce. Il y a évidemment des gouvernements qui se comportent de manière absolument autocratique, et qui ne partagent pas, par exemple, le respect de la vie. Il semblerait qu?une centaine de mineurs enfermés sous la terre dans un pays X n?ont pas la même valeur qu?une centaine de mineurs enfermés sous la terre dans un pays Y. Donc il est très difficile de généraliser la situation de la liberté de la presse dans le monde. Il y a des hauts et des bas, il y a des éclaircies, qui ne durent pas et il y a beaucoup de zones d?ombre...

<B>Comme en 1984. Vous étiez parmi ceux qui protestaient contre une tentative de musellement de la presse par le gouvernement Jugnauth-Duval d?alors. </B>

A cette époque, il y a eu une tentative de rendre la vie beaucoup plus difficile à l?expression d?opinion par la presse écrite. Nous avions connu la censure elle-même, pendant l?état d?urgence du premier gouvernement post-indépendance. Cette fois, il s?agissait plutôt de compliquer l?existence de la presse et de se conduire comme un matamore parce qu?on a le pouvoir. Sous ce clash, il y avait évidemment une question de principes qui était la liberté d?expression. Je ne vous apprends rien en vous disant que les politiciens ont la peau très sensible par rapport à la critique. Le pouvoir, ça porte à la tête. On quitte l?humilité des périodes électorales et une fois assis dans le fauteuil, on devient des puits de sagesse et on subit la tentation du pouvoir. Un écrivain français, qui s?appelle Michel Tournier, écrivait quelque part : Avez-vous regardé le visage d?un puissant ? En effet, quelque chose se passe dans la chimie de l?homme quand il atteint au premier degré le pouvoir.

<B>Vous avez même été emprisonné... </B>

La prison était pour la forme. C?était surtout une tentative d?intimidation qui est passée à côté de la plaque.

<B>Et puis cette même année 1984, après avoir dirigé « l?express » depuis pratiquement sa création, vous avez pris vos distances de la rédaction, de la profession. Un départ qui a surpris plus d?un?</B>

Aujourd?hui ce n?est plus un secret. Je suis parti parce que le groupe qui avait la direction de l?express à cette époque n?était pas du même avis que moi quant à l?attitude qu?il fallait prendre envers les mesures gouvernementales. Or, dans une charrette on ne peut pas tirer en avant et en arrière, donc j?ai préféré m?en aller. Un journal est un corps organique. Il faut qu?il y ait un esprit de corps. D?autre part, un journal, dans lequel on a travaillé vingt ans de sa vie, devient une partie de soi-même et il y a des choses pour lesquelles un homme ne peut pas permettre à d?autres de lui imposer une pensée, une attitude.

<B>Dix ans plus tard, en octobre 1994, vous revenez à « l?express », dans le sillage de l?affaire « Le Mag » et vous déclarez : « Je souhaite avec humilité offrir, à l?échelle de mes valeurs, ma collaboration pour le maintien des valeurs de liberté dans mon pays ». Pourquoi cet entêtement pour ces valeurs ? </B>

Ces valeurs-là sont éternelles ! La liberté de la presse doit être accompagnée de la responsabilité de l?action journalistique sinon la justification pour l?existence de la presse tombe. La presse a une responsabilité envers l?opinion. Et là je dirai que je regrette que la presse d?aujourd?hui soit conduite à privilégier l?information plutôt que l?opinion. Dans ma conception des choses, le journaliste est un leader, il n?est pas un suivant. Pour être dans les bons papiers de la majorité de l?opinion, il suffit d?écouter les sondages et de se former une opinion conforme aux sondages. Je ne dis pas que ce soit une mauvaise chose dans tous les cas car le journaliste doit avoir de la sensibilité. Mais il y a des moments où il faut nager à contre-courant, résolument par conviction. La responsabilité journalistique va aussi dans le soin qu?on apporte à filtrer, je ne dis pas escamoter, je dis filtrer, par le sens critique. Il est très facile de se faire avoir. Ceux qui ont intérêt à le faire pratiquent la mésinformation. Si on n?est pas aguerri à ce genre de pratiques, on peut laisser des plumes. Le sens critique du journaliste doit s?exercer envers les sources d?information autant qu?envers lui-même. Je reconnais que l?objectivité totale est probablement un mythe. Nous sommes subjectifs dans la presque totalité de notre vie, de nos actions. Mais le journalisme diffère comme pour tous les postes où la responsabilité prime. Le journaliste doit différencier entre ce qui est subjectif en lui et ce qui est peut-être une vérité autre. C?est un exercice salutaire parce que je crois que c?est un exercice existentiel.

Quand ce sont des capitaux étrangers investis à fonds perdus dans un journal, il n?y a pas de possibilité de faillite. Ils peuvent donc faire du « dumping » et du « unfair trading ».

<B> « L?express » a été lancé en 1963 pour lutter en faveur de l?indépendance. Mais une fois l?indépendance acquise, vous militez pour que le développement industriel suive l?indépendance. Un changement de priorités?</B>

Chacun a ses priorités. La classe politique a comme priorité ce qui va se passer dans cinq ans. Mais un pays émerge de 100 fois cinq ans, au moins. Mais les priorités peuvent varier selon le moment. Au départ, la suggestion de demeurer une colonie, même déguisée sous un autre nom, c?était inacceptable dans un monde en pleine évolution, à la recherche de nouvelles formules d?autonomie. L?indépendance une fois acquise, la priorité a effectivement changé. Ce serait plutôt comme un jeune couple qui n?a que le souci de faire un bonheur à deux, qui brusquement passe à une autre vitesse parce qu?une famille s?est ajoutée à l?unité familiale. Je ne sais pas si l?analogie est juste mais pareillement il s?agissait, une fois l?indépendance acquise, de créer une île Maurice souveraine, indépendante et équilibrée et de lui promettre des lendemains meilleurs. Et cela passait par l?économie. Il y eut toute une phase où l?express faisait campagne sous le slogan : L?économie d?abord ! L?économie parce qu?elle écartait de notre conscience collective toutes les rivalités qui avaient été suscitées par les campagnes précédant l?indépendance. Les gouvernants ont une responsabilité qu?ils assument, je trouve, rarement. Ils se préoccupent du quotidien. Leur vision va jusqu?à cinq ans, au renouvellement de leur mandat. Mais les choses qu?il faut prévoir quinze ou vingt ans à l?avance, cela semble leur échapper. Une autre analogie : si la route Hugnin à Rose-Hill est la catastrophe qu?elle est aujourd?hui, c?est parce qu?il y a 25 ans, on n?a pas su saisir le moment, de même que pour toutes les routes circulaires, celle qui aurait pu éviter Quatre-Bornes en passant par La Source, celle qui aurait pu éviter le centre de Port-Louis en passant au pied de la colline Monneron et ainsi de suite. La planification ne se fait pas pour la situation actuelle mais pour les générations prochaines?

<B>Notre presse joue-t-elle toujours ce rôle, comme vous le faisiez avant ? Qu?est-ce qui a changé ? </B>

La presse d?aujourd?hui me semble très riche. D?abord elle est plus proche des gens et, pour utiliser le terme galvaudé, elle est une presse de proximité. Cela est le résultat des moyens que la presse a acquis aujourd?hui, c?est-à-dire les moyens de se trouver non seulement sur les lieux mais à côté des gens. Elle est riche aussi par la liberté de ses commentaires. Ce qui fait très mal quelquefois à ceux qui portent des ?illères. Et enfin, je crois que la presse est bien meilleure qu?autrefois surtout dans la couverture globale du pays, de la région et du monde.

<B>Le gouvernement se propose d?introduire une « Media Commission » pour réglementer l?activité journalistique. Qu?en pensez-vous ?

La presse de par son fonctionnement est un organe démocratique. La presse va aux élections générales tous les matins. Elle est reçue par le citoyen en toute liberté. On parle du vote secret, mais l?achat du journal de son choix est également secret. Donc sur le plan démocratique, la presse n?a pas beaucoup à apprendre dans l?essentiel de la classe politique et du pouvoir. Elle peut jouer son jeu de manière responsable si la situation dans laquelle le gouvernement et le pays la placent un fair playing ground. Il ne faut pas que les dés soient pipés, il ne faut pas que les cartes soient truquées. Personne ne peut s?élever contre l?élaboration d?une éthique pour la presse. Mais la nécessité d?une éthique existe pour tous les groupes. Elle existe même pour l?individu seul, entièrement solitaire, et elle existe pour les collectivités nationales, et entre ces deux extrêmes, elle existe pour toutes les classes : le service civil, le judiciaire, etc. Tout le monde a besoin d?éthique, mais par définition l?éthique qui fonctionne est celle qui est spontanée et sincère. Ce n?est pas une éthique imposée. La liberté de la presse commence par la liberté des individus qui la font et la liberté de ceux qui la lisent.

<B>Comment doit réagir la presse mauricienne face à cette éthique imposée ? </B>

Je crois qu?il y a des moments où les questions de principe doivent primer. L?homme fonctionne d?abord dans son intérêt, et puis fonctionne dans l?intérêt de sa famille, de son groupe. Il y a un niveau plus général où il doit fonctionner dans le concept pur d?une profession, dans le bien du pays. Je crois qu?il est possible de dégager quelques principes directeurs. Je suis persuadé que personne parmi les législateurs n?a la sagesse et la connaissance voulues pour écrire une fois pour toutes l?éthique dont la presse mauricienne a besoin. Il faut expérimenter avec suffisamment d?humilité et de sincérité avant d?arriver à un code d?éthique qui donnera satisfaction, qui sera un instrument d?équilibre.

<B>Et comment le jeune journaliste devrait-il appréhender la profession ? </B>

Je suis certain qui si on pouvait faire revivre le parcours d?un échantillon de dix journalistes que ce soit à Maurice ou ailleurs, il n?y aurait pas une voie unique, mais très probablement dix voies différentes. Le journalisme est une profession où l?expression de sa personnalité est bienvenue. Les écoles de journalisme peuvent servir. L?apprentissage sur le tas est nécessaire, cultiver la proximité, les contacts, c?est aussi nécessaire. Faire abstraction souvent de sa subjectivité pour atteindre un sens critique valable, en somme devenir un homme, un citoyen responsable dans la profession du journaliste n?est pas bien différent de l?idéal citoyen dans d?autres domaines. Je ne crois pas que le journaliste soit une espèce privilégiée, une race à part. Ce sont des hommes plongés dans le quotidien.

<B>Le journaliste, dit-on, écrit la vie qui va, et ne voit pas souvent la sienne qui défile. J?aime bien cette phrase de la quatrième de couverture de votre dernier livre, « Les lieux incarnés » : « Nous ne voyons pas la marche du temps, ni son rythme imperturbable qui poursuit ce qu?il a commencé. Nous sommes ce commencé... » Pouvez-vous expliciter ?

Toute la vie est une mouvance. Il n?y a rien qui soit statique. Entre la naissance et la mort d?un homme, il y a de multiples phases, gouvernées par les circonstances, gouvernées par la volonté, mais uniques et surtout changeantes. Il faut assumer le tout. Si on accepte cette vision de mouvance, à n?importe quel point de la courbe, on a derrière soi un passé et devant soi un avenir. Nous sommes donc le commencé de ce que nous allons être plus tard. Et c?est valable pour les pays, c?est valable pour les sociétés, les professions. Rien n?est statique.

J?entends parler de démocratie et d?éthique et je me demande si les politiciens ne devraient pas commencer par un code d?éthique pour politiciens.

<B>Et comment voyez-vous le commencé de Maurice ? </B>

Il y a des choses qui sont très réconfortantes et d?autres qui sont exaspérantes. Je prends un exemple : dans la presse, les journaux mauriciens sont constitués par des citoyens mauriciens qui se sont comportés comme tels : ils ont payé leurs taxes, c?est eux, entre autres, les responsables des développements des infrastructures (électricité, téléphone, route, etc.), du pays tel qu?il est. Quand des capitaux étrangers viennent à Maurice, ils ne peuvent revendiquer cette intimité, cette appartenance à nos infrastructures. Ils utilisent avec leur argent nos infrastructures. Et s?ils le font selon le modèle CIA, qu?il soit américain ou autre, ils sont en train de transgresser. Et l?opinion devrait se méfier de ces tentatives.

<B>Pourquoi ? </B>

Les journaux d?appartenance mauricienne tombent sous la loi mauricienne. Cette loi implique que si un journal fait faillite par mauvaise gestion ou par mauvaise intention, elle tombe sous la loi. Mais quand ce sont des capitaux étrangers investis à fonds perdus dans un journal, il n?y a pas de possibilité de faillite. Ils peuvent donc faire du dumping et du unfair trading. Et tenter de s?acheter des faveurs en monnayant. A mon sens, ça sent la morue !

<B>Interview réalisée par Nad SIVARAMEN</B>

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