Publicité

Descente aux enfers de la perte

5 mai 2006, 20:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

L?horloge claironne 4h30. C?est l?heure à laquelle commencent les journées de Pierre durant toute la saison hippique. Sauf circonstances exceptionnelles, il ne ratera pas une seule session d?entraînement des chevaux. Muni de carnet et de stylo, il prend sa moto et va rejoindre les autres amateurs des courses hippiques. Il s?agit d?analyser la performance des chevaux. «Les gens parlent beaucoup de tuyaux pour mais le vrai passionné des courses, il faut surtout prendre en compte l?évolution des chevaux. C?est le seul moyen, sauf lorsqu?il y a trucage, de peser la chance des uns et des autres», confie Pierre. Interrogé afin de savoir quelle est la somme moyenne qu?il parie chaque semaine, il préférera esquiver la question avec un sourire mais nous fait comprendre que le joueur doit parier selon ses moyens. Quant à lui, il a mis tout un système en place pour se garantir les meilleures chances. Il a aussi un groupe d?intimes qui se réunissent chaque jeudi après l?annonce de la cote officielle des chevaux pour procéder à un premier exercice d?analyse.

Le contact téléphonique est évidemment permanent durant toute la semaine et un «débriefing» est organisé après chaque journée. «Il ne faut pas mentir. Le but est de se faire de l?argent à travers notre passion pour les chevaux», nous explique ce retraité de la fonction publique qui ajoute qu?il joue «safe et avec modération».

«Le salaire ne suffit pas pour vivre»

Dans d?autres cas, ces règles élémentaires ne sont pas respectées. Certains sombrent carrément dans l?enfer du jeu avec ses inévitables corollaires que sont l?endettement et l?alcoolisme. Ashiq, lui, est un parieur invétéré. Déjà adolescent, il ne s?embarrassait pas pour investir son argent de poche et l?argent destiné à payer les leçons particulières dans les machines à sou et autres jeux de hasard. Depuis, ce jeune cadre du privé, marié et père d?une fillette, n?a cessé de parier avec une évolution majeure depuis quelque temps. «Un ami qui organise des paris m?a demandé de servir de relais. J?en ai parlé autour de moi et graduellement de nombreux amis et collègues ont commencé à parier à travers ce relais. J?obtiens ainsi un pourcentage sur chaque pari engagé», raconte-t-il.

Ashiq s?est ainsi réinventé. Du casino aux paris sur les matchs de foot, des courses hippiques locales aux courses étrangères en passant par des sessions de jeu entre amis, que ce soit cartes ou dominos, il ne sait plus s?arrêter. «Jusqu?ici, j?ai de la chance parce que j?arrive à balancer mon compte. Peut-être que si je perds une grosse somme je m?arrêterais mais il est aussi vrai que la sensation que procure le jeu est inqualifiable. Et puis c?est toujours bien de se faire un peu d?argent alors que son salaire ne suffit pas à faire vivre honnêtement», assure le jeune homme.

De Pierre à Ashiq, il existe toutes les variations du joueur mauricien. L?enfer du jeu les accommode tous sans faire de tri. La société mauricienne aussi. L?île Maurice, la puritaine, ne peut faire l?économie d?une industrie du jeu. Pour s?en rendre compte, il suffit de faire la tournée des casinos, d?errer au Champ-de-Mars une journée de courses ou autour des bureaux de Tote voire des maisons de jeu clandestines pour s?en rendre. Ils sont des milliers à alimenter cette industrie qui ne cesse de s?agrandir grâce à une décentralisation de ses activités et une sophistication des modes de paris.

Les chiffres connus sur l?industrie du jeu et des jeux de hasard ne représenteraient ainsi qu?une partie de l?investissement et du chiffre d?affaires de cet univers particulier qui conjugue subtilement une partie officielle et une partie clandestine. S?il y a, en revanche, une certitude, c?est que les revenus de l?état sont conséquents dès qu?il est question de jeux. C?est ce que démontrent du moins les chiffres pour les années 2002-03 et 2003-04. (Voir tableau 1). Pour les casinos (chemin de fer, roulette, blackjack, mini-chemy, oasis stud et punto banco), ils étaient sept en 2003 et six en 2004. Les Gaming Houses sont classées en trois catégories A, B, C.

Les jeux autres que ceux pratiqués au casino et aux maisons de jeux classées en B et C sont permis en classe A. Les gaming houses B ont le droit d?offrir les jeux Vanlak, 10 , domino chinois, bingo, premier bol), alors que les gaming houses de type C pratiquent le Mahjong et Rummy), (voir tableau 2). Quant aux opérateurs des machines à sou, ils étaient 16 en 2003 et 12 en 2004. Sous l?item de pool betting, on comptait deux pool promotors en 2003 et 2004 ; trois agents promoteurs de pool étrangers ; 475 collectors en 2003 et 490 en 2004. Sous l?item sweepstakes and bets, on avait 3 organisateurs de paris mutuels en 2003 et 2004 ; 65 bookmakers en 2003 et 49 en 2004 ; et un totalisator alors que les lottery organisers étaient 25 en 2003 et 15 en 2004. Les chiffres pour 2005 n?étant pasdisponibles, on ne s?aventurera pas à tirer des conclusions hâtives.

Néanmoins, pour avoir une indication de la tendance, il suffit de prendre en compte la prolifération des maisons de jeu et des bureaux de tote à travers le pays. Certaines confidences sont également très révélatrices. Comme celles d?un propriétaire de casino: «Ici, on accueille des gens de toutes les couches et classes sociales. On a aménagé le casino afin de pouvoir les recevoir dans des salons définis. On a les réguliers : femmes, hommes et jeunes adultes qui sont là quasiment tous les jours. On a d?autres joueurs qui sont plutôt des abonnés du soir. Enfin, on se demande toujours en regardant certains joueurs où arrivent à trouver de l?argent pour miser». Confidences significatives qui sont corroborées par des visites dans des maisons de jeu. On y trouve effectivement des joueurs de toutes les classes sociales. Le clivage ville-villages n?est pas non plus un critère de différenciation. Ce serait encore plus absurde de vouloir chercher des explications de nature ethnique.

C?est ce qui amène des observateurs à estimer que s?il y a un déterminant du profil du joueur, c?est qu?il est prioritairement mauricien. «Il y a définitivement une mentalité du jeu, du pari chez les Mauriciens. S?il est vrai que la mentalité zougader existe dans de nombreux pays, le fait est qu?à Maurice on n?a pas développé une mentalité d?épargne qui aurait équilibré la propension au jeu», relève, à cet effet, Roukaya Kasenally, responsable de la faculté communication de l?université de Maurice. Celle-ci met également au compte de la société de consommation, cette course effrénée vers plus d?argent.

<B>L?option tentante de l?argent facile</B>

Une obsession. Une urgence. L?option de l?argent facile est devenue trop tentante. «Dans cette folle course de la consommation et de l?argent, ce sont surtout les plus vulnérables qui souffrent davantage», fait remarquer, à ce titre, la chargée de cours qui note également que l?industrie du jeu provoque immanquablement l?émergence d?un monde d?affaires souterrain.

Il ne faut pas non plus céder à une quelconque forme de moralisme. L?industrie du jeu rapporte gros à l?Etat. On ne peut donc surtaxer les jeux sous prétexte que cela peut faire reculer la mentalité «zougader». «Une taxe qui étouffe l?industrie du jeu se fait au détriment de l?Etat. Lorsque vers la fin des années 90 le gouvernement était venu avec une imposition de 10% sur la mise, l?industrie hippique a commencé à décliner et cela a entraîné une baisse de revenus pour l?Etat. Le déclin de l?industrie du jeu cause aussi une chute du nombre d?emplois qui n?est pas sans conséquence», explique l?économiste Eric Ng.

Celui-ci plaide, par contre pour une rationalisation des paris autour des matchs de foot et des réunions hippiques étrangères. «L?Etat doit combattre les paris illégaux. Il n?est ainsi un secret pour personne que beaucoup de gens jouent au foot étranger alors que c?est illégal. Une législation pourrait être introduite en ce sens lors du prochain budget», laisse entendre l?économiste Eric Ng.

L?autre dimension légale de l?affaire doit surtout viser la protection des mineurs. Autrement l?attrait des sensations fortes, l?appât du gain facile et la simple fascination du jeu ne sont pas des éléments qu?on peut contrôler chez les individus. Tout comme il sera difficile de lutter contre la tentation de truquer les jeux tant là où il y a de l?argent se dégage irrémédiablement le parfum de la corruption.

Telles sont les règles de la société de consommation. Il serait futile de gloser sur une hypothétique perte de valeurs ou d?évoquer des raisons morales ou autres pour condamner la propension au jeu. Simplement, cet univers lugubre continuera à étendre ses tentacules dans toutes les sociétés qui se modernisent. Reste à savoir comment la société mauricienne, elle, établira un rapport lucide et intelligent avec ce monde.

Publicité