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Jolie en riant
● Qu?est-ce qui vous conduit sur les chemins du rire, de ce rire devenu thérapie ?
Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Voilà une question intéressante. J?ai beaucoup réfléchi là-dessus : comment je suis arrivé sur les chemins du rire comme vous dîtes. Je crois que le rire a été inscrit dans ma mémoire cellulaire. Si je fais un retour en arrière dans les repères de mon enfance, je vois cette propriété sucrière où je suis né, La Baraque, où mon père était administrateur. Nous avions une maison qui surplombait une petite pelouse qui donnait directement sur les champs de cannes avec la sucrerie au loin, et c?était une époque où il y avait des calèches. Je me souviens de cet homme qui venait chercher mon père à cheval tous les jours.
Nous sommes une famille de 8 enfants. Et je suis le dernier. Je me souviens, un peu dans mon subconscient, d?un de mes frères qui me mettait sur le dos du cheval. Et toutes les travailleuses dans les champs de cannes se levaient et riaient. J?ai encore en moi les résonances de ces rires. C?est resté au fond de moi.
● C?est la semence du rire en vous ?
Sans doute. Et puis, un deuxième souvenir. J?ai passé de nombreuses années en Afrique du Sud. De par mon travail, je rencontrais beaucoup de femmes de Soweto qui venaient à Johannesbourg. Elles avaient un rire incroyable. Aussi gras qu?elles étaient grosses. Ce rire est resté en moi. Ces femmes dégageaient un bonheur incroyable.
● Êtes-vous sûr que c?était du bonheur ?
Je l?ai ressenti comme ça. J?ai retrouvé récemment le même rire en Inde. La richesse du rire dans la pauvreté. Je suis, de par ma nature, un homme très sérieux, peut-être pas triste, mais sérieux. De par mon identité, je suis professeur de français, psychologue, relaxologue. J?ai été directeur du personnel d?Ireland Blyth. On m?a toujours, de par mon travail, pris au sérieux. Avec le recul, finalement, cela ne m?a pas aidé d?être sérieux. Mon épouse a souffert d?une très longue maladie neurologique et je l?ai assistée dans cette maladie, et un jour, après un séjour passé en clinique avec elle, je suis allé passer trois jours dans un hôtel. Et là, je me suis mis à rire.
Je connaissais le docteur Kataria qui m?avait envoyé de la documentation sur le rire. Et je pratiquais un peu le rire de manière privée chez moi quand je le pouvais. J?ai appris à rire à travers les cassettes du docteur Kataria. Ce soir-là je me suis dit : ?Tu vas faire rire les autres.? Il y avait des ségatiers. J?ai pris le micro et j?ai invité l?assistance à rire. Tout le monde a ri et m?a demandé : ?Est-ce qu?on peut continuer? ? J?ai dit : ?Bien sûr? ! Toute la soirée nous avons ri. A partir de ce jour, j?ai décidé de rire. C?était il y a un an et demi. Mon épouse est morte l?année dernière.
● Vous n?aviez plus le c?ur à rire ?
Le docteur Kataria m?a invité chez lui, en Inde. Il m?a dit : ?Je vais t?apprendre à traverser ces moments difficiles avec le rire.? Et je suis parti en retraite spirituelle avec lui au Kerala, doublée d?une thérapie du rire. J?ai décidé d?y aller au lieu de rester ici et de m?étourdir dans le social. Nous nous sommes rencontrés et cela a été un vrai miracle. Nous étions 23 personnes, tous des professionnels de la santé. Dont beaucoup avaient déjà des clubs de rire dans toutes les parties du monde. Et là je me suis éclaté ! J?ai alors compris que j?avais une mission à accomplir. C?était non seulement de rire mais de transmettre le rire à la société mauricienne qui a oublié le rire.
?Statistiquement, les enfants et les jeunes rient 300 à 400 fois par jour. Un adulte rit à peine 10 à 15 fois par jour. Pourquoi ? Parce qu?il a oublié que le rire fait partie d?un état naturel de l?expression corporelle plus que cognitive.?
● Vous vous sentiez un destin d?homme providentiel ?
Non, pas du tout. Je pense que cela fait partie de la logique de ma vie, de son cheminement normal. Je suis, depuis très jeune, un miraculé du yoga. Je travaillais chez Ireland Fraser et j?étais responsable du département d?agrochimie. Je vendais des produits sur la place publique. J?allais en voiture partout. Quand j?arrivais les gens m?appelaient Docteur Puce. Je vendais des produits pour tuer des bestioles.
Un jour j?ai souffert atrocement de mon dos, je ne pouvais quasiment plus marcher. J?ai vu un docteur qui m?a dit, après avoir vu mes radiographies. ? Vous avez les vertèbres écrasées de naissance. Vous ne pourrez plus conduire votre voiture, ni même lacer vos chaussures.? Il m?a donné des médicaments. Coïncidence de ma vie ou pas, je rencontre le Swami Venkatesananda à Rose-Hill. Il m?initie au yoga et me prend en charge dans son ashram où je passe plusieurs semaines. Il m?apprend la relaxation, le yoga, la méditation. Et je n?ai plus jamais souffert de mon dos. J?avais tout arrêté en médicaments. Il y a trois ans, je refais une petite crise. Je vais revoir le médecin qui me dit en regardant les radios: ?Comment pouvez-vous marcher avec des vertèbres dans cet état ?? Je lui ai simplement dit : ?Mon remède, c?est le yoga?. Et ma vie a toujours tourné autour du yoga.
Non seulement la pratique du yoga, mais le yoga comme une manière de vivre. Quand j?ai découvert la thérapie du rire, qui est, en fait, le yoga du rire car elle est basée sur les postures du yoga, complétées par des éclats de rire, je me suis dit : ?C?est une synergie parfaite. C?est ma mission?.
● De quand date la découverte de cette thérapie du rire du docteur Kataria ?
Du 13 mars 1995. Il avait fait beaucoup de recherches et de travail sur le rire. Et un jour, il décide, au lieu de les publier, de descendre dans la rue devant sa clinique à Mumbai et de faire rire les gens. À six heures du matin en Inde, il y a beaucoup de gens dans les rues. Il a commencé à faire rire les gens et très vite, il y a eu beaucoup de monde. Il a continué tous les matins. Et avec son épouse il a commencé à inclure ce rire dans le rythme yogique. C?est comme ça que le yoga du rire est né. D?abord à Mumbai, puis dans toute l?Inde, puis dans le monde entier. Aujourd?hui le yoga du rire est pratiqué dans quarante pays. Il y a 5 000 clubs du rire dans le monde. En Australie, il y a un bus du rire qui sillonne le pays. Et puis il y a ce nouveau club du rire mauricien que je dirige et qui compte 8 membres pour le moment.
● Comment apprendre à rire alors que ce devrait être une chose spontanée ?
On n?apprend pas à rire. Nous avons été programmés pour rire. Le rire fait partie de notre acquis génétique. Regardez l?enfant qui rit dans son berceau, il n?a pas appris à rire. Il manifeste sa satisfaction par le rire. Statistiquement, les enfants et les jeunes rient 300 à 400 fois par jour. Un adulte rit à peine 10 à 15 fois par jour. Pourquoi ? Parce qu?il a oublié que le rire fait partie d?un état naturel de l?expression corporelle plus que cognitive. Le rire ne s?apprend pas, il se redécouvre.
● Le rire disparaît avec l?insouciance de l?enfance ?
À mon sens, quand on grandit, on vit avec des drains bouchés. Quels drains et avec quoi sont-ils bouchés ? Ils sont bouchés avec des maladies d?adulte : les préjugés, les inhibitions, les peurs, les angoisses. Les drains sont bouchés à tel point que les gens ont peur de rire, peur d?être ridicules, peur du jugement de l?autre. Le vrai drame est là. Il y a même des gens qui pensent que pour rire, il faut voir un film comique ou écouter une histoire drôle. C?est faux ! Le rire doit être aussi sans raison. Comme le soleil n?a pas besoin de raison pour briller.
● Peut-être parce qu?il n?a pas d?âme?
Je ne sais pas. Mais le rire, c?est vraiment le propre de l?homme.
● Voyez-vous beaucoup de raisons pour rire en ce moment?
Oui, je ris tout le temps. Je trouve des raisons de rire parce que c?est lui qui nous fait relativiser tous les malheurs de la vie. Il minimise les événements et les met dans leur juste perspective. Pour moi, je peux dire que le rire m?a sauvé la vie, il m?a permis de traverser les moments douloureux.
● On dit souvent que derrière le rire des uns se tapit quelquefois une détresse, un peu comme ?Le Clown Triste? de Buffet?
Je suis peut-être au fond de moi, sérieux. Je ne prends pas la vie tout de suite à la légère. J?ai appris à le faire. J?ai guéri ma tension artérielle avec le rire. Je pratique 25 minutes de rire par jour. Car, il faut le savoir, le rire déclenche et crée dans le corps des analgésiques comme l?endorphine. C?est connu dans les clubs de rire.
● Au début de cet entretien, vous me disiez qu?après la mort de votre épouse, vous aviez refusé d?aller vous ?étourdir dans le social?. Qu?est-ce que cela veut dire ?
Après 46 ans de mariage, quand vous perdez votre épouse, vous avez du mal à accepter cette disparition, ce vide. Mais la mort fait partie du cycle de la vie. Comme j?ai beaucoup de connaissances, on m?a proposé de sortir tous les soirs, de me dire : ?Le temps va faire son ?uvre?. J?ai dit non à cette voie. J?ai choisi une retraite intérieure. J?ai refusé toute sortie et je me suis recentré sur moi-même. Je me suis enrichi en acceptant l?événement.
J?ai décidé aussi de ne plus me sentir seul. Un homme qui rit n?est jamais seul. Le 24 décembre ou le 31 décembre quand je suis seul, je prends ma ravanne, je joue et je ris.
● A la question : peut-on rire de tout, quelqu?un a répondu: Oui, cela dépend avec qui? Qu?en pensez-vous?
Oui, on peut rire de tout. Mais on doit savoir d?abord rire de soi.
● Une brillante forme d?intelligence qui n?est pas donnée à tous?
On doit rire de soi, de son propre ridicule, de sa propre imbécillité. Ils sont nombreux à ne pas pouvoir le faire. Je ris le matin devant mon miroir, sous la douche, partout. Quand je m?ennuie, je prends ma ravanne, je chante et je ris.
● Le rire vous amène vers le spirituel, dites-vous. Vous nous annoncez la naissance d?une nouvelle secte ?
Pas du tout. Le rire est lié au spirituel parce que, comme le yoga, il est un mode de vie. Si vous riez et que tout de suite après vous insultez votre épouse ou vous frappez vos enfants, ça n?a aucun sens. Le rire est un mode de vie, pas seulement un phénomène physiologique. Il apprend aussi à pardonner, à oublier les haines. Le 7 mai prochain, c?est la Journée mondiale du rire.
● Quel est votre programme ce jour-là ?
Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Très important. J?ai un club de rire. Et je réfléchis à faire une séance de rire ouverte à tous. J?ai reçu un appel de quelqu?un responsable du centre Lupus à Rose-Hill qui croit en la thérapie du rire. J?espère pouvoir les aider. Aller ce jour-là voir les malades du lupus et leur faire une séance de rire. Voilà ce que j?aimerais. Et je vais peut-être aller avec le psychologue du centre Link to Life, une association pour l?aide aux cancéreux. Cette journée du rire va être fêtée dans le monde entier. En France elle va être fêtée sous la Tour Eiffel. Cela va s?appeler L?éclat de rire de la Tour Eiffel.
● Rire, c?est aussi se moquer: n?avez-vous pas peur de la dérive vers l?arrogance ?
Non. C?est une mauvaise interprétation. Le rire a une influence sur les larmes. Il est profond.
● Les émotions extrêmes sont voisines ?
J?ai une amie qui est professeur de psychologie à l?université du Colorado et qui était avec moi en Inde. Elle fait des recherches sur les émotions. Je lui ai parlé d?un cas que j?ai eu. C?est une personne dépressive qui est venue me voir il n?y a pas très longtemps. Elle me disait que cela faisait de très nombreuses années qu?elle n?avait ni pleuré ni ri. Nous avons fait une séance de rire. Dans cette thérapie du rire, il y a une expression corporelle bien sûr, mais très important, il y a le contact visuel. C?est ce contact qui déclenche le rire. Cette personne, après quinze minutes de séance de rire, est tombée dans mes bras et a pleuré pendant cinq minutes. C?est typique de la thérapie du rire. La philosophie du rire, c?est ça : l?action et la locomotion qui créent l?émotion. C?est une thérapie émotionnelle qui lutte contre trois émotions: la peur, la colère et l?ennui. Quand on rit ensemble, on se sent aimé, on ne se sent pas jugé. On débouche ses drains. Si vous décidez de rire au moment où vous allez être en colère, vous verrez, c?est une étrange sensation. Car personne ne peut rire et être en colère en même temps. Votre colère est obligée de disparaître. Vous bifurquez d?une émotion négative vers une émotion positive. Cela demande un peu d?entraînement, c?est tout. Quand vous voulez rire, c?est comme être heureux, personne ne peut vous en empêcher.
?Je suis, de par ma nature, un homme très sérieux; peut-être pas triste, mais sérieux. J?ai été directeur du personnel d?Ireland Blyth. On m?a toujours, de par mon travail, pris au sérieux. Avec le recul, finalement, cela ne m?a pas aidé d?être sérieux.?
● Le contraire est tout aussi applicable?
Oui, c?est vrai. Vous créez le monde que vous voulez. Si vous êtes en paix avec vous-même, le monde est en paix. Si vous êtes en guerre avec vous-même, le monde est en guerre.
● A en juger par l?état du monde, on peut conclure que les hommes ne sont pas en paix avec eux-mêmes?
Le monde est malade. L?homme a changé. Il recherche la nostalgie des ailleurs, là où le bonheur ne se trouve pas. Il est dépressif. Si nous prenons l?état du monde, nous n?avons jamais connu une telle violence. Personne ne comprend qu?il y a des possibilités de se soigner, de se guérir de certains maux, sans les médicaments. La thérapie du rire en fait partie.
● Vous prenez la vie à la légère ?
Actuellement, oui. Je n?ai aucun problème. J?ai appris à rire de la vie, de moi-même. Je sais donc tout relativiser. Je suis un être du rire qui oublie que la vie n?est pas toujours drôle. Le rire est en soi, donc il est actif.
● Croisez-vous des gens qui vous trouvent ridicule ?
Ridicule et fou ! On me prend pour quelqu?un qui est hors norme. Mais ce n?est pas quelque chose qui me touche ou qui me gêne. Et je leur dis : ?Venez rire, même si vous le faites sans y croire, si vous simulez, cela vous fera du bien.? Car le subconscient ne fait aucune différence entre le vrai et le faux. Il n?est pas intelligent. C?est un disque dur.
● A vous écouter tout semble tellement simple qu?on se demande pourquoi les gens vont si mal?
C?est peut-être parce qu?ils sont compliqués. Ils ont du mal à redécouvrir la simplicité de la vie, mais surtout, surtout ils ont du mal à découvrir l?instant présent. Ils vont chercher dans le passé, appréhender l?avenir et oublier l?instant présent. L?infinité et l?éternité sont dans l?instant présent, dans le silence de la respiration quelquefois. C?est une vérité psychologique.
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