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Le journaliste, au quotidien
L?heure tourne. On se croirait dans un épisode de 24 heures chrono. Sur la piste, l?ATR 42 chauffe ses réacteurs. Good morning Mauritius. Il est sept heures. Jocelyn Rose et Patrick St Pierre, de l?express Région, mettent le cap sur Rodrigues.
Ils regardent défiler les nuances du lagon, dans leur tête, c?est un plan de travail qui défile. A des kilomètres de là, Naseeb Koreeawa, de l?express Turf, envoyé pour suivre l?entraînement des chevaux au Champ-de-Mars, termine son tour de piste, commencé à 4 heures du matin.
?Le quotidien du journaliste, c?est relever le défi que son papier soit lu d?un bout à l?autre, sans que le lecteur abandonne après les premières lignes.?
Au même moment, Nicholas Rainer est en route pour l?île de la Passe. Incursion dans l?Histoire. Son défi : intéresser le lecteur à la préservation de sites historiques. La pirogue à bord de laquelle il fera la traversée l?attend à 8 heures. Top chrono pour la concentration. Les détails, les premières impressions, tout s?imprime, d?abord dans son cerveau, avant d?être retranscrit sur le calepin.
Le tandem qui a pris la voie des airs fera un marathon de trois jours. Rien ne doit lui échapper. Il doit faire le plein de nouvelles pour assurer le supplément pendant un mois.
Le quotidien du journaliste ? Il ne se déroule pas que dans la salle de rédaction, ruche où les sonneries de téléphone se disputent le silence avec le bruit des touches des claviers d?ordinateurs. C?est surtout le terrain, là où les choses se passent. Avant même que ne débute la conférence de rédaction.
■ La conférence de rédaction
9 h 30 : briefing. Les journalistes présents au bureau se réunissent pour préparer le journal du lendemain. Etape cruciale de la journée, c?est l?instant où le journaliste reçoit les convocations aux conférences de presse ou aux lancements prévus dans la journée. Ashwin Rajarai est dans son élément, c?est jour de présentation d?une nouvelle voiture, qu?il testera dans le courant de l?après-midi.
Le briefing, c?est aussi le moment où le journaliste annonce les informations recueillies sur le terrain. Bernard Saminaden a eu vent de l?augmentation du prix de certains aliments. Alain Barbé parle d?une fraude à la douane. Des pistes qui se concrétiseront? ou pas.
Au même moment, Suresh Moorlah entame sa tournée : Cour suprême, cour de district, cour intermédiaire, à la recherche des ?joli case?. Ce jour-là, il y a de quoi se mettre sous la dent, avec la condamnation de l?ancien patron du Central Criminal Investigation Department, Oozageer Sunneechurra.
Retour en salle de conférence, où un collègue attend le ?jugement?. Erreurs, ratages sont passés en revue. Même chose pour la manière de traiter l?information, l?angle du papier.
Quel éclairage particulier apporter à la maladie du chikungunya ? Alors que le mode de transmission, l?absence de vaccin, le nombre de cas ont déjà été rapportés les jours précédents ? Jane L. O?Neill se rendra chez un médecin dont la salle de consultation ne désemplit pas. Pour cause : il prescrirait un vaccin contre le chikungunya à ses patients !
Le quotidien du journaliste, c?est relever le défi que son papier soit lu d?un bout à l?autre, sans que le lecteur abandonne après les premières lignes. Notre responsabilité envers le lecteur exige d?avoir la version des faits de tous les protagonistes dans une histoire. Dans le cas de l?affaire Dulull, par exemple, le tandem Barbé ? O?Neill a connu les affres de l?attente et des ?mille? coups de fil infructueux.
Au départ, le numéro du portable du ministre n?est pas bon. Retour vers la source, qui consent à livrer le bon numéro. Les ?appels en absence? s?enchaînent. Le ministre ne décroche pas. Il est plus de 22 heures. Le premier article révélant l?affaire sera publié sans déclaration du ministre. Ce ne sera pas faute de l?avoir cherché.
Une quête qui recommencera dès le lendemain matin. Se heurter au contact qui répond : ?Rappelle?moi demain?, alors que le papier doit justement sortir dans le journal du lendemain, fait partie du quotidien du journaliste.
Comment vous avez des nouvelles ? s?entend-il souvent demander. Il n?y a pas de secret. C?est grâce au réseau de contacts que le journaliste cultive dès son entrée dans la profession.
Décidément un peu jardinier, le journaliste cultive aussi la confiance de ces mêmes contacts. Respecte le off record, confidences faites au creux de l?oreille, à ne pas répercuter dans le journal, au risque de se ?griller?, c?est-à-dire de perdre la source.
La matière première du journaliste, c?est la vie des gens. Pour la raconter, il faut composer avec ses inconvénients : à 11 heures, une personne accepte de recevoir Marie-Annick Savripène le lendemain à 16 h 30, pour que la journaliste fasse son portrait. Deux heures plus tard, le téléphone sonne. La personne a changé d?avis.
Il faut aussi composer avec la détresse humaine. Se rendre dans des maisons endeuillées par un crime ou un accident de la route. Ou à un cross-country, où la mort est au rendez-vous à la ligne d?arrivée pour un jeune homme de 18 ans.
Ne pas forcer, laisser parler les gens à leur propre rythme. Partager leur douleur, car le professionnel n?en est pas moins homme. C?est la tâche de Guillaume Gouges quand il rencontre les Mohur, qui ont perdu Kunul Kumar.
■ Contraintes du journaliste
Cultiver sa patience aussi ? vertu du journaliste par excellence ? pour cueillir son sujet en coulisses après une représentation ou au sortir d?une réunion nocturne. Lot quotidien de Thierry Chateau, qui s?est rendu soir après soir aux meetings du MMM. Au point de connaître les points saillants des discours... par c?ur.
Plus inconfortable : l?attente sur le trottoir devant l?Independent Commission against Corruption jusqu?à 2 heures du matin. Expérience vécue par Jane L. O?Neill. Il faut alors se débrouiller avec les moyens du bord, compter sur des amis ?qui sortaient d?un anniversaire et qui m?ont ramené du gâteau et des snacks?. Ne pas quitter son poste en dépit de l?heure et de la faim.
Journaliste ? Frileux s?abstenir. Travail prenant, exigeant en termes d?investissement personnel. A en oublier les heures qui passent. Pourtant le facteur temps est essentiel dans la fabrication d?un quotidien. Pour que le lecteur ait son journal en buvant son café au petit-déjeuner, ou avant de se rendre au boulot, il faut d?abord que le journaliste ait rendu un ?bon? papier dans le délai imparti.
Pendant que le journaliste bat le pavé pour couvrir un incendie déclaré en fin de soirée, les secrétaires de rédaction se font du mauvais sang. Une heure du matin et le journal n?est pas bouclé. Swaleh Nahaboo appelle Kursley Thanay pour un complément d?information. Il arrive que le journaliste, connaissant tellement son sujet, en oublie que le lecteur n?a pas forcément tout suivi. Audrey Harelle sourit en corrigeant un texte où il est écrit : ?Les statistiques (...) démontrent aussi que le prix de l?amour en mai n?a jamais dépassé la barre de Rs 60 le demi-kilo.? Tant pis pour sa pomme ! Le journaliste sait être poète, malgré lui?
■ La phase d?écriture
Ouf ! Marie-Annick Savripène revient de la gare Victoria où les flammes ont consumé une partie de l?ancienne gare. Il faut encore trouver le mot juste. Construire le texte avec des phrases bien tournées. Arriver à ce savant mélange consistant à ne pas chercher à avoir du style, mais à s?exprimer correctement.
Non, ce n?est pas le moment. Pourtant si? C?est l?angoisse. Cela ne ?vient? pas. Dur de démarrer. De trouver ?l?attaque?, cette première phase choc qui donnera le ton du papier. La journaliste regarde encore sa montre, soupire. Se lève, avale un café, sort un instant de son texte pour mieux y rentrer. Avec un enthousiasme renouvelé.
Restituer les grands soirs comme les instants de désespoir, le plus fidèlement possible, sans rien colorer avec sa propre sensibilité. Etre journaliste, c?est être objectif. Etre honnête. Un bon papier qui avec un peu de chance finira comme emballage de poisson salé acheté au marché de Port-Louis !
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