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La peur de l?ennui...

1 mai 2006, 00:00

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Toute société mesure son degré de réussite par rapport à la richesse qu?elle accumule. Cette richesse est elle-même la somme du travail que fournissent ses citoyens. Tout cela paraît si prosaïque. Mais à y voir de près, on se rend compte que derrière l?inspiration au travail se trouve inéluctablement la matrice culturelle. Si nous n?apprenons pas à réfléchir, à écrire, à lire, à chercher, à développer notre sens critique et à créer, comment peut-on prétendre à la productivité ?

La question qu?on devrait d?abord se poser est de savoir si cette prétention a un sens. Comme celles qui nous mènent inexorablement vers la recherche d?un temps perdu. Dans cet autre monde où le travail n?est pas l?unique déterminant de sa vie, où la paresse est un doux défi à la production, où la notion de réussite patauge au fond du puits des évaluations quantitatives. Car la démonstration a été faite que la conception mécanique des métiers est aujourd?hui surannée.

D?ailleurs, les usines ne cessent de fermer, l?agriculture ne cesse de s?engouffrer dans la crise? Il ne s?agit pas de disparition de certains corps de métiers mais d?un nouveau mode d?empowerment qui passe à la fois par l?éveil à la culture et aux technologies.

Alors fêtons le travail. Jetons l?opprobre sur le capital dans un simple esprit de méchanceté manichéenne. Mais surtout sonnons l?hallali des gens excédés d?être de simples maillons dans la chaîne interminable d?une production qui est si amèrement étrangère à nos envies. Comment parler d?envie, diront certains, quand il s?agit de créer des richesses ? Allons ! Réfléchissons plutôt sur la culture du travail que nous nous devons de développer. N?essayons surtout pas d?évoquer le travail de la culture car sa contribution à l?économie est trop insignifiante. Il faut quand même avoir une échelle de valeurs ! En un mot, ne froissons pas les convictions des illuminés du sérail et des encenseurs de la médiocrité qui détournent le sens de l?expression de Gustave Le Bon qui disait que ?le véritable progrès démocratique n?est pas d?abaisser l?élite au niveau de la foule, mais d?élever la foule vers l?élite?.

Dans la même pente syntagmatique de la productivité, on recense d?autres termes révélateurs de l?idée du travail. Ce sont entre autres, le progrès, le développement, la prospérité? Évidemment tout ce que préconisent les bonnes ploutocraties de notre planète d?évidence foncièrement démocratique et respectueuse des droits humains et? des auteurs, de la propriété intellectuelle, du patrimoine?

Pour les puristes, il s?agirait d?un divorce qui s?enracine dans une interprétation du monde différenciée entre une élite et la masse. Or à Maurice, le problème se pose autrement. Après avoir célébré le culte du travail, nous avons cultivé la langue de bois. Être irrévérencieux même devant la bêtise n?est pas dans nos habitudes. Dénoncer cette obsession de la productivité n?est pas convenant même si elle ne répond à aucune vision.

Prisonniers, nous le sommes. D?une incapacité congénitale à saisir la culture autrement qu?à travers le prisme de la production. D?une fatale soumission au mythe de la réussite sociale. Il ne faudrait pas se représenter ce phénomène comme un simple alibi sociologique au mythe de la productivité. Il est en fait une conception de la vie qui liquide la problématique culturelle en en faisant une contingence, une lubie et l?expression de la paresse ultime des individus déconnectés de la réalité.

Ni rationnels, ni idéalistes, on s?invente une approche de la société comme machine fictionnelle produisant un sens de surface, un ancrage et une inscription sociale. Et le Travail dans tout cela ? On s?y réfugie. Pour fuir cette vision schopenhauerienne du pessimisme. Même s?il avait raison le philosophe, tout ce que nous vivons après le réveil à la conscience n?est que le fade souvenir d?une souffrance passée, un clin d??il à une nouvelle aventure du spleen, un incessant dandinement entre le pareil et le même.

Alors livrons-nous allégrement en cette journée particulière à l?éloge du travail. Pour être de ce monde. Pour n?être que de ce monde. En faisant semblant que l?espoir d?un avenir meilleur n?est pas un énième mensonge qu?on se fait.

Ce n?est pas ici une promesse altière qui pourrait séduire. C?est juste le portrait d?une société glauque qui est fermement rattachée à la veine la plus impitoyable de l?aliénation culturelle. De toutes les manières, il n?y a rien à craindre de ceux qui, n?ayant pas peur du travail, craignent surtout ces hommes qui se prennent si ridiculement au sérieux au point de doper quotidiennement leur narcissisme puisque le monde a les yeux rivés sur leur réussite.

Et pour compléter le pointillé du titre, c?est Jules Renard qui écrivait que ?la peur de l?ennui est la seule excuse du travail?. Du moins, il a un sens ce travail !

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