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Il y a 150 ans mourrait Prosper d?Epinay

1 mai 2006, 00:00

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En ce 1er mai 1856, Antoine Chelin nous apprend dans son incontournable Une île et son passé (ou mieux encore, ?Une île est son passé ?), qu?arrive à Port-Louis un navire porteur d?une bien triste nouvelle : Prosper d?Epinay n?est plus. Il s?est éteint, en la France de ses ancêtres, deux mois plus tôt. Ce légiste émérite a dominé de la tête et des épaules le judiciaire mauricien du deuxième quart du XIXe siècle.

Sa vie et sa carrière juridique ne sont pas moins intéressantes que celles de son éminent frère, Adrien, qui occupe une place si prépondérante dans notre panthéon qu?il donne, aujourd?hui encore, de l?urticaire à quelques envieux de sa notoriété, comme de la place qu?il occupe dans l?Histoire de Maurice ou encore dans notre jardin de la Compagnie.

L?on sait aussi que quelques légistes, férus d?histoire locale, apprécient peu la décision de retirer du prétoire le buste inspirateur de l?éminent Prosper d?Epinay pour le reléguer dans une vulgaire antichambre, faisant aussi fonction de palier d?escalier. Mais que faire quand même la Cour suprême donne l?impression de ne pas faire grand cas de l?histoire de la Justice à Maurice. Ils regrettent d?autant ce transfert qu?il s?agit d?une ?uvre estimable du sculpteur Prosper d?Epinay (1836-1914).

Qui est donc ce légiste capable de susciter des polémiques un siècle et demi après sa mort ? Auguste Toussaint, dans l?inestimable Dictionnaire de Biographie Mauricienne, pp. 727 et suivante, de la Société de l?Histoire, nous apprend qu?il est le fils d?Antoine Jean Caiez d?Epinay et d?Anne-Marie Thérèse Landau de la Croix.

Il naît en 1780 sur la paroisse Saint-Eustache, celle des Halles, à Paris. Son père vient s?établir à Maurice en 1787. Il demeure en France pour terminer ses études et ne rejoindra ses parents dans notre île qu?en 1800. C?est dire qu?il passe toute la période révolutionnaire en France, loin de ses parents. Il nous reste à imaginer toutes les inquiétudes qu?une telle séparation, à un tel moment, peut susciter

Le 14 janvier 1801, il prête serment comme avoué licencié. Le 6 juin 1810, il épouse Marie Clémentine Déroullède, la demi-s?ur de l?abbé Hyppolite Déroullède, le premier prêtre catholique mauricien et fondateur en quelque sorte, de la catholicité à Flacq où l?on ne compte plus les premières chapelles qu?il construit à ses frais dans plusieurs localités de cette région. Prosper d?Epinay perd son père en 1811. Il se charge alors de la formation de son jeune demi-frère, né 14 ans après lui, en 1794.

En 1816, l?occupant anglais le nomme avocat du gouvernement à la cour de la vice-amirauté mais il reste peu de temps en fonction. À la mort du procureur général Rudelle, en 1824, le gouverneur Cole lui offre ce poste devenu vacant. L?occupant anglais essuie la première d?une série de déclinations hors du commun.

Mallac succède alors à Rudelle mais meurt en 1827. L?occupant anglais revient à la charge pour essuyer un nouveau refus. Il aura davantage de chance l?année suivante,quand Prosper d?Epinay accepte enfin de remplacer Foisy comme avocat du gouvernement.

Le 29 mars 1829, il part pour l?Europe. Il se trouve à Londres pendant son congé. Il ne rate pas alors l?occasion de rendre un immense service à ses compatriotes fortunés en intervenant auprès du secrétaire d?État, Sir George Murray, pour empêcher l?émancipation sans indemnité des esclaves de Maurice, mesure recommandée par les commissaires Colebroke et Blair. Il revient à Maurice peu après et épouse en secondes noces, Joséphine Armanda Laborde.

Le 30 août 1831, il consent à succéder au procureur général, Jean Marie Virieux. Le 8 octobre suivant, l?installation de la nouvelle Cour d?appel lui fournit l?occasion de prononcer un discours remarquable. Il fait partie du comité de légistes, chargés de la rédaction d?un nouveau code pénal pour remplacer celui de 1793. Il sera promulgué le 15 février de l?année suivante.

Arrive John Jeremie en juin 1832, et Prosper d?Epinay doit lui céder le poste de procureur général. Il se remet à la clientèle privée et à l?occasion, avec Evenor Dupont et Henri Koenig, de défendre les accusés du Grand-Port, au cours d?un procès resté célèbre dans nos annales judiciaires.

Jeremie doit s?avouer vaincu et sera blâmé par le secrétaire d?État pour cet échec retentissant. L?occupant a perdu la face devant la Résistance. Jeremie est rappelé et d?Epinay doit reprendre, selon ses propres mots et qui le définissent si bien, ?sans orgueil une place qu?il avait quittée sans regret?. Sa réinstallation comme procureur général lui fournit une autre occasion de prononcer un discours de référence. Parallèlement, le secrétaire d?État, Stanley, l?exonère du blâme infligé par son prédécesseur Goderich aux rédacteurs du code pénal de 1832.

En 1835, Prosper d?Epinay premier opposant à toute émancipation des esclaves sans indemnité, le demi-frère d?Antoine d?Epinay, honni par qui vous savez, proclame l?affranchissement des esclaves à Maurice et ce, 13 ans avant la Réunion voisine, sans recours à aucune Guerre de Sécession comme aux États-Unis, un demi-siècle avant le Brésil qui passe aujourd?hui pour un miracle de coexistence pacifique.

Mieux encore, en 1841, Prosper d?Epinay accomplit ce que vient de nous promettre Xavier-Luc Duval. Il présente une loi permettant de corriger sur les registres de l?état-civil, les patronymes ridicules et autres ?noms de la honte?, infligés par des négriers sans c?ur (qu?on me pardonne ce pléonasme) à leurs anciens meubles humains. Le secrétaire d?État s?empresse d?approuver chaleureusement cette décision pleine d?humanité.

En 1855, le poste de chef juge devient vacant et l?occupant anglais le propose à Prosper d?Epinay. Il décline une fois de plus mais cette fois pour raison de santé. Il se rend d?ailleurs en France peu après, et c?est dans ce pays qu?il rend l?âme en mars 1856.

Cette nouvelle parvient aux Mauriciens au début de mai suivant. Elle est d?autant plus triste qu?ils apprennent que le gouvernement de Londres songe alors à élever Prosper d?Epinay à la dignité de ?baronet?.

Le navire Immaculée-Conception ramène la dépouille de Prosper d?Epinay à la mi-juillet 1856. L?occupant anglais souhaite lui offrir des funérailles officielles. Sa famille décline l?offre, respectant en cela la saine manière de faire du défunt. Il est inhumé au cimetière de l?Ouest, après l?absoute donnée par le premier évêque de Port-Louis, Mgr W.A Collier, qu?assiste l?apôtre de Maurice, le Père Laval.

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