Publicité
Eloge de l?ouvrier
DE tous les outils qui étaient les insignes des métiers du bois, le plus imposant et le plus racé, pour des yeux profanes, c?était la version plus fière du rabot, la varlope, que nous appelions ici, une ?galère?.
Je n?ai pu relever de filiation entre ces deux termes qui ferait remonter la ?galère? mauricienne à la varlope du dictionnaire. Je ne trouve rien de mieux à retenir qu?une parenté fonctionnelle, voire chorégraphique, entre le mouvement de ramer et celui de varloper. Or, ramer au figuré est synonyme de galérer?
Les deux pieds cramponnés sur le fond de barque ou sur le sol ferme, les deux mains empoignant la rame ou la ?galère?, leurs corps cambrés pour ramasser l?énergie derrière l?élan, le rameur et l?ouvrier poussent en avant, du même mouvement soutenu des reins élancé jusqu?à la limite de l?allonge, la rame du galérien et la ?galère? de l?ouvrier, opposés à la résistance de l?eau ou à la friction du bois. Dans cette vision poétique, l?établi avance comme une barque, troussant des rubans de bois, les copeaux, comme l?écume des vagues.
Les vieux métiers laissent derrière eux un goût amer. Disparus, ils sont les fossiles du progrès...?
Il est tôt. Le matin est encore tendre, le bleu du ciel encore délayé, tout bruit encore timide. Un homme dispose avec des gestes précis les biens de son état. Ses outils sont d?une simplicité austère. Entre leur modestie et la transformation du bois qui est leur fin, un art doit s?interposer.
L?intimité entre l?outil et son ouvrier commence par le respect. La journée de Pascal débute invariablement par l?inspection et la mise au point de ses armes. L?établi, il l?a fait lui-même, sur mesure pour sa taille et son allonge. Sa scie à main est une égoïne qu?il appelle ?lansar?(de l?anglais hand saw).
Il vérifie par la mire de son ?il que la lame est droite, qu?elle est huilée sans excès, couleur bleu fusil. Tous les matins, chaque dent de scie doit être affûtée au tiers point, une par une, dans un sens, puis à contre sens.
La meule basse, la pierre à aiguiser, l?ardoise à huile permettent des raffinements successifs de l?affilage du ciseau, de la lame du rabot, de celle de la ?galère?. Chaque matin, la ?galère?, démontée la veille, est remontée de frais, son fil capable de trancher, par simple contact, un poil de l?avant-bras. La lame, glissée dans sa rainure, est maintenue par un coin de bois dur ajusté au maillet à un cheveu près. Le papier de verre est à portée d?une main fastidieuse, comme la burette et le marteau (puisqu?il en faut !). Le temps est investi sans compter dans la précision de ces préparatifs ; un rituel consolidé par l?expérience.
Pascal a dans sa tête un programme. Il passe des outils au bois brut et c?est un autre versant de son métier qu?il visite avec beaucoup d?attention pour le fil de la planche, sa souplesse et ses gaucheries, la position des n?uds.
Entre l?arbre et le meuble menuisé, le bois porte sa croix. Volant en éclats sous la hache, réduit en billes, écorcé et équarri, perdant sa sciure au chantier, débité en planches ou en tringles, il se dépouille et se dénude jusqu?aux fibres. Le chemin est long entre la forêt vivante et l?atelier de menuiserie. Après ces mutations successives, le bois arrive quand même à chanter sous la ?galère?.
J?admirais la compétence qui traitait l?outil avec respect. Elle en fabriquait aussi, inventant et produisant des tranchants en fonction des moulures d?une cimaise ou d?une plinthe. C?était fait à la main, la parfaite machine-outil de tous les temps. Non moins admirables sont les facultés qui projettent le dessin plat aux trois dimensions de l?ouvrage à accomplir, la maîtrise orgueilleuse qui se satisfait de l?exactitude du coup d??il, de la mire, et de l?estime.
Le vieil homme avait le compas dans l??il. Je ne l?ai jamais vu mesurer un angle avant d?ajuster, ni s?en remettre au niveau d?eau. Les finesses de la mortaise et de la queue d?aronde, celles de la vive arête ou d?une demi-ronde faisaient partie de sa géométrie instinctive. Il excellait aux colles, aux pâtes, aux vernis et aux teintures, avec des cachotteries d?illusionniste.
Il n?écrivait pas, ne se fiait à aucune liste, moins rigoureuse selon lui que sa mémoire et sa raison. Le genre de savoir dont fait usage l?artisan est transmis oralement. Peut-être n?existe-t-il même pas de vocabulaire assez sensible pour définir les caractéristiques des essences, dire la maturité du bois, la fidélité des pièces, la distinction du droit fil, les vices des n?uds et les ruses cachées du madré. Ce sont des arcanes dont la technicité nous a sevrés, puis éloignés. Un trait de Jupiter se prête mal à une description scientifique.
L?artisan intègre, possède, entretient et affûte ses armes. Il les aime. Il fait corps avec eux...?
Autour de l?établi s?enroulent les guirlandes de copeaux. Chaque essence a l?odeur de sa résine, de son huile. L?atmosphère autour de Pascal a la couleur rose-brun d?un copeau de Bois de natte et l?odeur du teck et le chant de la ?galère?. Les vieux métiers laissent derrière eux un goût amer. Disparus, ils sont les fossiles du progrès. On n?arrête pas le trajet du soleil. Mais lui au moins, il revient.
L?ouvrier n?hérite plus son savoir de père en fils. La mobilité sociale, par ailleurs souhaitable, a mis fin à cette succession. Le conflit des générations aussi. L?accélération technologique également, qui dote chaque outil d?un moteur. Et chaque moteur de bruit. Le lent apprentissage corporatif n?est pas plus compatible avec la formation à la chaîne que n?est l?artisanat avec la production à la chaîne. Quelque part, le travail de l?homme est devenu moins humain. Nos regrets tardifs ressemblent à une tentative d?embrayer en arrière un moteur emballé. L?artisanat n?est pas le soleil ; il ne revient pas intact de la veille.
Ces impressions se dégagent d?un tableau plus complexe. Long comme un jour sans pain, filandreux et dégingandé, Pascal est maigre de la tête aux pieds. Sa marche traîne, instable. Il n?est pas soûl, bien que cela se pourrait. C?est un homme à quintes.
Après une bonne phase d?application, il sent le besoin d?une revanche. C?est ainsi que je l?ai connu admirable menuisier, puis minable assembleur de cercueils. L?homme, consciencieux jusqu?au dernier sou, m?a aussi chapardé mes outils les plus fins pour monnayer ses beuveries. Au plus mal, il disparaissait pour une cure de désintoxication. Dans ses moments les plus tragiques, il disait qu?il avait hâte d?arriver à ?la plaine des paresses?.
L?artisan intègre, possède, entretient et affûte ses outils. Il se déplace avec. Il fait corps avec eux. Il les aime. Il les préfère. Ils l?ont accompagné de longues années, toute une vie. L?artisan en jette rarement ; ils ne sont pas jetables. Il les utilise avec ménagement, on pourrait dire avec l?amitié réservée à de vieux camarades.
Chaque outil s?associe, dans la mémoire de l?ouvrier à des épisodes, à une réalisation préférée dans laquelle il s?est senti, lui aussi, réalisé. On a dit et redit que l??uvre artisanale commence par le choix, en fonction du motif, du matériau brut, et qu?elle se poursuit, comme une chimère, jusqu?à l?objet fini. L??uvre comprend l??uvrer de l?ouvrier.
Pascal, dans son état pur de menuisier, travaille seul. Sa solitude le fait propriétaire de ses pensées, de son inspiration, des leçons apprises de ses maîtres. Il raconte peu et rarement, car la vie de ses mains, la décantation graduelle des connaissances, ne se résume pas, ne se décrit pas.
Son savoir s?est transmis verticalement ; il descend en ligne droite des tailleurs de pierre préhistoriques, de leur entêtement, de leur capacité d?émerveillement lentement éclose.
La solitude lui convient parce qu?elle fournit un cocon à son individualité ; un milieu amniotique pour sa maturation. Si l?individu est à la pointe de la vie, sa forme la plus noble et la plus féconde, c?est que la solitude est le levain qui fait lever son originalité. Quand Pascal rejoint une équipe, il assemble des cercueils.
Philippe FORGET
Publicité
Publicité
Les plus récents