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CHINATOWN: Tranche de ville

30 avril 2006, 00:00

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Quatre rues ceinturent Chinatown : Pasteur, Rémy Ollier, Étienne Pellereau et David. Dans les années 60, cette partie de la ville titillait l?imagination. Ses commerces faisaient rêver dans la fumée de l?opium. Les senteurs de ses rues mal famées et de son thermogène «Tiger » permettaient le plus beau des voyages vers des rizières lointaines et le livre rouge de Mao d?une Chine qui ne s?était pas encore réveillée. C?était un no-man?s land dont on transgressait volontiers les frontières pour avoir accès à ses plats exotiques, aux parfums d?Extrême-Orient et à ses tables de jeux où de vieux chinois émaciés perdaient en une soirée leurs boutiques.

C?était l?âge d?or : le Chan Stadium était un haut lieu de rencontres sportives bruyantes, surtout quand les costauds d?Attila affrontaient les armoires à glace du Dodo?et quand, sur un autre plan de la compétition, accompagnés du Typhoon Band, des ténors s?opposaient aux barytons lors des radio-crochets mémorables ponctués de quolibets imaginatifs de la foule.

La saveur pimentée de l?exotisme

Sans le Typhoon Band à l?époque, le Chinatown n?aurait pas été ce qu?il était. Cette bande de joyeux lurons avec les frères Lai Chong, Gaston Wong, Georges Chan, Jean Ah Chuen (jr), Yel Damoo, Édouard, Ursule et Jean Maunick y assurait les divertissements avec des concerts sous le kiosque du Jardin de la compagnie (sonorisation signée Damoo). Cet orchestre qui massacrait à la trompette The Yellow Rose of Texas était imbattable dans les mariages à l?étage de l?Amicale à la salle communément appelée « La cabane bambou », restée dans les mémoires avec un séga du même nom.

Faut-il le préciser, au c?ur de cette ville, trônait majestueusement l?Amicale de Port-Louis : le bruit de ses tables de ma-jong attirait les plus grosses vedettes du cinéma. Brigitte Bardot de Dieu créa la femme de Roger Vadim avec un décolleté plus que généreux s?y était même penchée, sous l??il admiratif de feu sir Gaëtan Duval, alors ministre des Affaires étrangères.

La sécurité était assurée, devant ce tripot de classe, par des « gardes-bâtons » entassés dans des jeeps bleues. Les incidents étaient vite maîtrisés, avant qu?ils ne dégénèrent, et les fauteurs de troubles généreusement tabassés pour leur ôter toute velléité de recommencer.

Plus loin, au restaurant Mama, les jeunes découvraient l?érotisme avec le télébox, l?ancêtre du clip moderne? pour la modique somme de 50 sous. Les femmes dans ces clips étaient, il faut le dire, en maillots de bain d?une pièce?mais assez dénudées pour provoquer certains frétillements juvéniles qu?on tempérait dans des luttes épiques du baby-foot, loin des fleurs de bitume du Jardin de la compagnie, le complément-sexe de Chinatown.

Sur les trottoirs justement, à l?ancienne rue La Rampe, aujourd?hui Emmanuel Anquetil, point de putes, (elles s?épanouissaient discrètement à la rue David), mais des marchands de boulettes. Les boulettes de poisson, les saw-mai, les longues et autres délicatesses avaient la saveur de l?exotisme pimenté qu?un bol de « mousse chinoise » rafraîchissait.

Ce commerce, démocratisé par la fabrication industrielle, qui fleurit aujourd?hui un peu partout dans l?île dans les cités ouvrières et sur d?autres trottoirs des d?autres villes, était l?apanage de China- town. On y venait expressément pour déguster quelques « bols mélangés ». On s?agglutinait autour de ces marchands pour humer la vapeur s?échappant de ces ustensiles en tôle, fabriqués par des ferblantiers chinois et receleurs de ces trésors gastronomiques.

Bakar avait seize ans à l?époque et accompagnait son père, marchand de boulettes. Il avait quitte l?école en Form III. Il y est encore aujourd?hui, à l?angle des rues Royal/Emmanuel Anquetil, regrettant que ces boulettes ne soient plus fabriquées maison, mais tout en acceptant avec philosophie la concurrence. Bakar a le sourire faussement naïf d?un homme qui a vécu et tout vu de son poste d?observation.

Au bout de ses doigts, des baguettes magiques?et à l?autre bout du monde, à Melbourne, son fils étudiant en marketing et en relations publiques qui retournera à Maurice très bientôt avec son diplôme, son laptop et son portable dernier cri pour un emploi rémunérateur et peut-être pour monter son propre business. On imagine mal le fils lui succédant.

Comme dans un roman de Dickens

Derrière Bakar, la pharmacie New Light, une manière de boutique d?apothicaire ou sont entassés pêle-mêle des pots avec des pilules de toutes les couleurs, des boîtes en carton emprisonnant des sachets mystérieux dont on dit qu?ils contiennent des produits aphrodisiaques à base de jingsen plus performants, selon les vieux chinois, que le Viagra. L?atmosphère baigne dans des senteurs indescriptibles.

Ah-Koy y règne en maître après avoir succédé à son père. Son grand-père, arrivé à Maurice, au début du siècle dernier, avait établi ses quartiers à Mahébourg et faisait le trajet quotidiennement vers Port-Louis. Comme Bakar, Ah-Koy sera peut -être le dernier de la génération Lam Cham Kee à tenir cette « pharmacie » particulière. Ses enfants dit-il, l?avenir le dira? Une manière d?adieu.

Sur le même trottoir, au bout de la rue, la salle de cinéma Classic assurait le loisir, mais, condamnée à une mort lente et à la fermeture avec l?avènement de la vidéo. Snow White, une glacerie, s?est empressée de s?y installer... pour devenir célèbre avec l?épisode Sheik Hossen. En face, de bruyantes agitations deux ou trois fois la semaine. Le piaillement de la volaille. Ces bipèdes, venant de Rodrigues par le Mauritius dans des casiers exigus, attendaient preneurs. Une odeur de poulailler se répandait alors tout le long de la rue, comme dans un roman de Dickens.

Une odeur qui ne perturbait pas outre mesure les clients du restaurant Lai-Min, haut lieu de la gastronomie chinoise et grand rendez-vous des vedettes. Au début des années 80, plus particulièrement vers 1981-82, Dalida y était venue accompagnée de feu sir Harold Walter, (ministre des Affaires étrangères) lui-même accompagné d?Éric Eckvall, l?Américain responsable de la campagne électorale du Parti travailliste en 1982.

Lai-Min a toujours pignon sur rue à la rue Royale. Mais derrière sa vitrine de façade ne sont plus suspendues ces lanières et ces oreilles de porc rouges. Quelques esprits tordus sont passés par là?comme ils sont passés sur l?Amicale de Port-Louis le 23 mai 1999, et dont les vestiges calcinés témoignent de l?intolérance.

Une autre institution : le Heen Foh Hall, rue Joseph Rivière, haut lieu de rencontres politiques. Bien que l?on prête aux Sino-Mauriciens une grande discrétion dans le domaine politique, (comme dans les affaires), il est de notoriété publique qu?ils constituent un puissant lobby (autre que financier) lors d?une campagne électorale. Après le passage de Moilin Ah Chuen au gouvernement, le Heen Foh Hall est devenu un lieu privilégié ou les leaders politiques ont pris l?habitude d?annoncer la nomination comme ministre de leur unique candidat de cette appartenance ethnique.

Qu?importe? aujourd?hui, Chinatown pourra-t-elle retrouver son âme ?

Elle l?a perdue dans la transhumance de la jeune génération chinoise vers les hauts huppés , vers les stations balnéaires, dans la fumée de l?incendie criminel de son Amicale qui a fait pas moins de sept morts et dans la violence régulière de ses marins de passage.

La Chambre de commerce chinoise veut aujourd?hui faire revivre China -town?Mais il faudra plus que les lanternes rouges pour ressusciter un pan de l?histoire.

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