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“Il faudra pouvoir financer les coûts sociaux”

26 avril 2006, 00:00

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● <B>L’Etat soumet cette semaine son plan d’action stratégique à l’Union européenne (UE). Est-ce que le document est en ligne avec les attentes des usiniers et planteurs ?</B>

En tant que stakeholders, nous avons contribué à l’élaboration de ce document qui reflète les mesures urgentes que nous devons prendre pour assurer la pérennité de notre secteur sucre à Maurice dans le sillage de la réforme du régime sucrier européen.

Selon les projections de nos membres, la réforme doit répondre aux besoins d’investissements majeurs nécessaires à la modernisation et à la restructuration des activités sucrières et usinières. Les projets que nous avons identifiés s’articulent autour d’une réduction significative de nos coûts d’opération, tant aux champs qu’à l’usine et des projets visant à maximiser les revenus.

Avec la baisse de 36 % à partir de 2009, l’industrie sucrière ne pourra plus opérer comme dans le passé, au risque de disparaître avec les conséquences désastreuses sur le plan social, économique et environnemental.

Ce plan a donc le mérite et la volonté d’adresser de front ces enjeux et met l’accent sur l’incontournable nécessité d’une restructuration majeure à tous les niveaux.

● <B>Au lieu de blâmer l’UE, n’est-ce pas la faute à l’industrie pour n’avoir pas su se préparer en avance ?</B>

Nous n’avons jamais blâmé qui que ce soit et a fortiori pas l’UE qui a soutenu les pays du groupe Afrique, Caraïbes et Pacifique dont Maurice fait partie depuis plus de 30 ans. L’industrie a bénéficié sous le Protocole sucre d’avantages certains de l’UE. Elle a assumé ces acquis en tenant durant ces décennies, un rôle social et économique prépondérant tout en évoluant progressivement dans sa manière d’opérer et de fonctionner.

Nous déplorons cependant que malgré ces relations historiques, les décideurs européens n’aient pas adopté une approche plus adaptée à la spécificité et à la diversité des niveaux de développements économiques des pays affectés par la réforme du régime sucrier européen. L’industrie sucrière mauricienne a prouvé qu’elle avait su anticiper les inévitables changements qui affectent le nouveau marché économique mondial notamment à travers son programme de centralisation.

Ce que nous devons demander à l’EU cependant, c’est au regard de notre engagement indéfectible durant ces 30 années d’existence du Protocole sucre, de nous accompagner dans le processus brutal de restructuration rendu nécessaire aujourd’hui par la mise en œuvre de sa réforme au niveau européen.

Mme Kinnock, euro députée britannique en visite à Maurice la semaine dernière, a elle-même souligné les efforts faits depuis au moins dix ans pour mettre l’industrie sucrière locale sur la voie de la compétitivité mondiale.

Dès le début des années 1990, nous sommes entrés dans un processus de rationalisation – la centralisation de nos activités sucrières a redémarré à partir de 1993 tandis que la réforme aux champs s’est concrétisée par le biais du plan stratégique de 2001-2005, et la mise en œuvre du Voluntary Retirement Scheme (VRS). Le secteur privé a, depuis dix ans, investi dans la modernisation de ses activités tant aux champs qu’à l’usine sans parler des nombreux développements dans le domaine de l’énergie.

Il aurait été impensable de remettre en cause le modèle welfare de l’industrie qui embauchait massivement sur une base permanente car il était communément admis que les bénéfices du protocole devaient être largement partagés. Cette politique a été un gage de stabilité économique et sociale de nombreuses années mais doit aujourd’hui être reconsidérée alors même que les conditions économiques attachées au protocole le sont.

Le secteur privé a souvent été montré du doigt dans le passé, on lui reprochait de crier au loup trop facilement quand il alertait l’opinion des menaces à venir. Aujourd’hui, les événements lui donnent raison et cela le renforce dans la nécessité de mobiliser toutes les ressources disponibles pour relever ces défis.

● <B>A propos de centrales thermiques, les “sucriers” ont fait l’objet d’attaques ces derniers temps ?</B>

Oui, ce qui est surprenant étant donné le niveau d’efficience et de compétitivité des centrales thermiques qui ont, parmi leurs actionnaires, des compagnies sucrières mais aussi l’Etat à travers la participation de la State Investment Corporation et du Sugar Investment Trust et des investisseurs étrangers. Ce qui est fondamental c’est de noter que les Independent Power Producers (IPP) ont pour la plupart répondu aux sollicitations des gouvernements successifs inquiets du niveau d’endettement du Central Electricity Board (CEB) et de ses difficultés à investir dans les moyens de production d’énergie nécessaires au développement économique du pays. Ces IPP ont tous négocié et signé leurs contrats respectifs avec un seul et même acheteur qui est, lui, en situation de monopole, le CEB(ce dernier agit comme régulateur sur un marché où il est lui-même producteur et acheteur.)

Concernant les contrats, il est bon de souligner que le CEB s’est entouré d’équipes d’experts légaux et techniques hautement qualifiées. Une des clauses majeures de ces contrats prévoit, en cas de rupture de la fourniture d’énergie au réseau, des pénalités financières qui découragent par avance la moindre erreur tant humaine que technique, ce qui condamne ces fournisseurs au succès … ou à la faillite ! J’en profite pour souligner le lien organique existant entre la production d’électricité à partir de la bagasse et notre plan de centralisation. En effet, les deux projets vont de pair, la centralisation des activités usinières ne se justifie économiquement que dans le cadre de projets optimisant l’usage de la bagasse.

● <B>Les coûts sociaux attachés à la réforme vous semblent-ils justifiés ?</B>

En effet, la rationalisation des ressources humaines préconisée par ce plan de réforme, représente un volet majeur et essentiel des actions à prendre. L’industrie sucrière a un cadre légal beaucoup plus contraignant que celui des autres secteurs et qui a favorisé une vocation sociale extrêmement généreuse impliquant donc des coûts très élevés.

Cette réforme se traduit aujourd’hui en des plans de retraite volontaire aux champs et à des cessations d’activités à l’usine qui ont des coûts très élevés. Nous le rappelons, ces employés partent à des conditions nettement plus avantageuses que celles des autres secteurs économiques traditionnels et ont l’avantage de recevoir également une portion de terre complètement viabilisée, leur assurant un accès durable à la propriété foncière. Des analystes indépendants évaluent ces compensations supérieures de cinq à huit fois à celles prévues par la loi pour les autres secteurs.

Ces plans engendrent des coûts sociaux majeurs pour lesquels nous devons trouver, en accord avec le gouvernement, un mécanisme de financement qui n’entrave pas la survie financière et économique des opérateurs du secteur.

La rationalisation des ressources humaines est au cœur même du plan proposé par le gouvernement à l’UE. Il nous semble primordial que les mesures d’accompagnement soient prioritairement utilisées à cette fin.

Les critiques n’ont pas manqué sur des largesses alléguées que s’octroient les usiniers. Vos commentaires.</B>

Nous sommes conscients que c’est une perception très forte chez certains de nos publics, tant externes qu’internes. Elle est injustifiée. Elle est le fruit de la puissance économique de l’industrie sucrière pendant des décennies. L’organisation humaine autour des établissements a rendu le way of life très visible, donc enviable.

Chaque entreprise adopte aujourd’hui une politique de ressources humaines qui comprend notamment des stratégies pour embaucher, motiver et garder ses employés. L’industrie sucrière n’échappe pas à la règle, heureusement. Elle offre des conditions de travail à ses cadres notamment, qui sont comparables aux pratiques communément admises dans toutes les entreprises. Tous disent que l’industrie sucrière fait face aux défis les plus ambitieux de son histoire, elle doit compter sur ses compétences humaines.

● <B> L’UE propose Rs 6 milliards sur les Rs 25 milliards identifiées pour restructurer l’industrie mauricienne. Quelles sont les sources alternatives de financement que vous prévoyez, tout en sachant que le secteur est endetté ?</B>

Le gouvernement a déjà entrepris des démarches auprès des grands bailleurs de fonds internationaux dans le cadre du projet Aid for trade et plus globalement, dans le cadre de sa réforme de l’économie mauricienne. Il existe d’autres sources de financement plus spécifiques, le Water Fund, l’Energy Fund, le Fonds européen de développement, sans compter ce que la coopération bilatérale peut offrir comme ressources complémentaires. Le secteur privé doit chercher à constituer des alliances stratégiques pour envisager et financer d’autres investissements.

Nous attendons aussi beaucoup du gouvernement pour rendre notre business environment plus friendly notamment en normalisant le cadre législatif des relations industrielles.

● <B> Avec le prix qui ne cesse de grimper, l’industrie ne devrait-elle pas écouler son sucre sur le marché mondial ?</B>

D’abord, il est important de préciser que le marché mondial est un marché résiduel qui ne représente que 25 % des volumes totaux mondiaux. Il est de plus traditionnellement plus volatil et donc nous y serions plus vulnérables puisque nous avons besoin d’exporter 90 % de notre production.

La réforme du régime sucrier offre de nouvelles possibilités sur lesquelles nous avons déjà commencé à réfléchir de manière stratégique: raffinage au niveau local, empaquetage, branding, etc. Mais restons réalistes, nous avons encore la garantie et l’engagement d’écouler 500 000 tonnes de notre sucre en Europe à un prix qui demeure supérieur à celui du marché mondial. Il faudrait être déraisonnable pour y renoncer. La réforme du régime sucrier européen pourrait constituer un tournant pour le marketing des sucres spéciaux : toutes les perspectives sont ouvertes.

La question souligne un autre aspect important concernant le sucre consommé localement, qui est importé et donc payé au prix du marché mondial. Il est vendu à perte aux consommateurs à un prix fixé par l’État, représentant la moitié de son coût réel. Nous voulons que cette question d’approvisionnement du marché local soit considérée par l’État sous l’angle de la rationalité économique.

● <B> Des entreprises étrangères et locales s’implantent pour produire des biofuels. Vous conviendrez que l’industrie a du retard à rattraper dans ce sous-secteur de l’éthanol ?</B>

Je ne crois qu’on ait du retard. On a fait le choix d’écouler notre mélasse sur le marché mondial car elle rapportait, jusqu’aux dernières flambées du baril de pétrole, plus que le litre d’éthanol. Si le prix du pétrole se maintient au niveau actuel, il est opportun de produire de l’éthanol à partir de la mélasse ou du jus de cannes s’il continue à flamber. C’est d’ailleurs intégré dans le nouveau concept de flexi-factory contenu dans le plan du gouvernement. Mais dans tous les cas, ce sont les considérations économiques qui doivent primer et guider la réflexion.

“La réforme du régime sucrier offre de nouvelles possibilités sur lesquelles nous avons déjà commencé à réfléchir de manière stratégique: raffinage au niveau local, empaquetage, branding, etc.”</I>

L’Etat a aussi un rôle fondamental à jouer en définissant un cadre réglementaire qui facilite ce développement comme c’est le cas dans tous les autres pays qui ont fait le choix de l’éthanol.

● <B> Croyez-vous que l’industrie sucrière doit se débarrasser de la moitié des organismes gravitant autour d’elle pour réduire les coûts ?</B>

L’industrie et les institutions qu’elle regroupe sont très bien structurées. Nous avons, à travers ces organismes, un centre de recherche mondialement connu, un système d’assurance qui a fait ses preuves et qui fonctionne très bien, un centre de stockage de sucre performant, un organisme d’arbitrage qui nous a mis à l’abri de relations conflictuelles entre usiniers et planteurs, etc. Et tout cela chapeauté par la Sugar Authority qui agit comme facilitateur, tout en exerçant un regard indépendant sur les partenaires du secteur.

Nous sommes toutefois tenus de revoir les fonctionnements de ces divers organismes afin qu’ils soient davantage client centred and oriented et qu’ils puissent répondre aux défis auxquels la communauté des producteurs fait face dans son ensemble.

L’approche n’est pas de se “débarrasser” de quiconque mais plutôt de procéder, de manière réfléchie à un exercice lucide afin de se remettre en question. Une étude exhaustive a été faite dans ce sens et il s’agit d’aller maintenant et résolument vers les changements préconisés, et ce en étroite consultation avec toutes les parties impliquées.

Le VRS et la centralisation, à ce jour, résultent en une restructuration ayant touché plus 9 000 employés, qui malgré son caractère contraignant a été salutaire.

<I>Propos recueillis par </I> <B>Kamlesh BHUCKORY</B>

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