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Une conscience sociale prononcée
Ce qui frappe d?abord chez Farida Oodally, c?est qu?à part la montre qu?elle a au poignet, elle ne porte aucun bijou. Ce n?est toutefois ni par manque de coquetterie ? son beau salwar kamiz l?en atteste ? ni en raison de sa profession. C?est tout simplement qu?elle n?en voit pas l?utilité. «Tout cela est matériel et futile. Et je déteste perdre mon temps à faire du lèche-vitrines.»
Et de préciser que c?est son mari qui achète généralement ses vêtements. Quand elle ne les pique pas dans la garde-robe d?une de ses s?urs. Les bijoux, elle n?en porte que pour les grandes occasions. L?autre particularité de Farida est sa voix lénifiante, idéale pour tout patient.
C?est en accompagnant sa grand-mère diabétique qui va faire ses injections d?insuline tous les samedis au dispensaire que Farida, qui n?a que sept ans à l?époque, est fascinée par le métier de médecin. à tel point qu?elle ne joue plus à la poupée mais à l?infirmière, imaginant que les bâtons de bambous sont des seringues et les rognures de tissus du coton stérile.
Sa conscience sociale s?affûte au contact de son père Ahmid, commerçant de Rose-Hill, qui, convaincu du pouvoir de l?éducation sur la masse, emploie à temps partiel des enfants de rues dont il utilise la paie pour financer leur scolarité. Elle a aussi vu son grand-père, notable d?Olivia, encadrer plusieurs enfants du village et les guider comme s?ils étaient les siens. Tout cela forge assurément.
Farida y est une élève précoce au primaire en raison de ses lectures, car dit-elle, «très tôt, je me suis mise à lire les livres de mon grand-père, même si je ne comprenais pas le sens de tous les mots». Elle saute plusieurs classes en raison de son niveau élevé. Boursière, elle fait ses études secondaires au collège Queen Elisabeth. Si son attrait pour la médecine est demeuré, en parallèle à ses études, elle suit les cours de l?Alliance française qu?elle adore.
Classée cinquième après les lauréats, Farida obtient une bourse française et étudie la médecine à la faculté de Kremlin-Bicêtre à l?université de Paris XI. Diplômée en médecine générale au bout de sept ans, elle décide de se spécialiser en pédiatrie et commence son cours. Le décès de son père, victime d?un accident de voiture, et l?incapacité de sa belle-mère qui doit élever seule sept enfants, l?incitent à abandonner sa spécialisation et à intégrer le service public.
Farida qui a décidé de ne voir que le côté positif des choses, passe quatre ans dans plusieurs départements de l?hôpital Victoria à Candos. Voyant que son salaire ne suffit pas à élever ses jeunes frères et s?urs, la jeune femme qui se marie mais conserve son nom de jeune fille comme l?autorise l?islam, prend alors de l?emploi comme médecin en Arabie Saoudite. Son mari fait de même. C?est à l?hôpital de quartier Al Thagr à Djeddah qu?ils exercent et se font apprécier aussi bien de leurs collègues que des patients. C?est là-bas qu?elle donne naissance à son fils aîné Waleed, aujourd?hui âgé de 16 ans. Deux ans plus tard, ce dernier aura un jeune frère nommé Hisham.
De retour au pays, Farida est affectée à l?hôpital Jeetoo et au dispensaire de la rue Volcy Pougnet. Là, elle touche du doigt la détresse de certains travailleurs émigrés et est extrêmement sensible. Mutée au Bharati Eye Hospital de Moka, c?est un cours de formation en santé publique délivré par l?université de Bordeaux qui l?entraînera en tant qu?étudiante à l?Institut de santé de Pamplemousses. Sa thèse sur le traumatisme oculaire lui fait découvrir le monde fascinant de la recherche.
Elle termine le cours et le responsable pédagogique, le professeur Salamon, l?incite à poursuivre son diplôme d?études approfondies à Bordeaux. Farida accepte et se rend dans cette ville française pour se spécialiser en épidémiologie. Elle décide d?axer sa thèse de fin d?études sur la maltraitance infantile à Maurice.
<B>Former pour pouvoir partager </B>
Une partie de l?étude ayant trait à l?état des lieux de la maltraitance infantile à Maurice est parrainée par l?Unicef. à cela, elle ajoute les facteurs de risques menant à la maltraitance. Pour pouvoir mener à bien ce travail, elle prend un congé sans solde de deux ans. Farida enquête auprès de 350 enfants et leurs familles et tutoie la souffrance humaine. Cette étude n?est malheureusement jamais publiée.
Apprenant qu?un poste de formateur est vacant à l?Institut de santé, elle postule et l?obtient. Ses responsabilités consistent à définir les cours de formation pour le ministère de la Santé mais aussi pour d?autres ministères dont celui de la Sécurité sociale. Elle anime la partie médicale de toutes les formations qu?elle conçoit. Farida coordonne aussi pour l?université de Bordeaux les cours de spécialisation dans certaines filières médicales.
Farida est convaincue du rôle essentiel de la formation dans la responsabilisation du citoyen, «ce que nous avons est un don de Dieu. Je suis comptable de ce don et je dois le partager aux autres qui en ont besoin. Et ce partage passe par la formation.» Elle répond ainsi à toutes les sollicitations. à commencer par celles du ministère de la Jeunesse et des Sports, pour animer des formations sur l?éducation. Comme elle évoque tous les sujets avec ses 23 neveux et nièces, elle accepte d?animer des cours sur la sexualité pour les jeunes d?abord au Rabita Hall, ensuite parfois dans les écoles. En ce moment, elle donne des séminaires sur la sexualité pour jeunes au Islamic Institute of Education and Training à Moka. Elle pense que c?est une nécessité en raison d?une lacune dans l?éducation parentale mais aussi parce qu?une sexualité non responsable laisse la porte ouverte aux pires dérives. «Une sexualité sans amour et irresponsable peut mener à la prostitution, à la drogue et au sida.»
Cela ne la dérange pas que les dits cours ne soient pas mixtes. «J?ai noté que quand les filles et les garçons se retrouvent ensemble, ces derniers deviennent muets. Comme quoi, le sexe que l?on dit fort se fait faible lors de mes cours», souligne-t-elle, espiègle.
Sollicitée par le Muslim Citizen Council pour jeter les bases d?une aile féminine et la présider, Farida ne veut entendre que la première partie de la demande. «Je sillonne le pays et les femmes de foi musulmane sont toutes d?accord. Mais je pense que la présidence doit revenir à une jeune.»
Cela dit, elle considère que les femmes de foi islamique ne connaissent pas suffisamment leurs droits et leurs responsabilités tels que définis dans le Coran. «Les droits doivent accompagner les responsabilités. En connaissant les deux, les femmes sauront comment agir. Et puis, il faut qu?elles soient conscientes de tous les problèmes sociaux et apportent leur contribution. Mon seul souci avec elles est que toutes les charges familiales reposent sur leurs épaules. J?ai de la chance d?avoir un mari qui me soutient dans tout. C?est pour cela que je peux être aussi active socialement.»
Féministe jusqu?au bout des ongles notre Farida? «Je crois au féminisme. Je pense que l?unité des personnes de foi islamique dans le monde se fera à travers les femmes. Il faut se réunir autour de l?essentiel qui est l?unicité de Dieu et de son dernier prophète.»
Elle fait aussi partie de la Community Development Agency qui travaille beaucoup sur l?environnement et aide dans la filière formation et santé. Cela fait beaucoup dans un emploi du temps.
Ce n?est que le dimanche qu?elle peut se consacrer à sa famille. Elle sait que c?est peu mais pour elle, «en tant que citoyenne mauricienne, il faut apporter sa contribution aux mains tendues. Le gouvernement seul ne pourra pas tout faire. Nous avons tous notre part de responsabilité dans la société?»
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