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«Je ne prêche pas dans le désert»
● <B>Pourquoi organisez-vous un carnaval contre la violence ? </B>
Pour dénoncer une fois de plus toutes les formes de violence contre les enfants ? physique, sexuelle, psychologique ? et aussi pour dénoncer le child neglect.
● <B>Est-ce que les campagnes de sensibilisation ont un effet réel sur les parents qui sont, à mon avis, ceux que vous voulez conscientiser ? </B>
Je veux conscientiser les parents et les enfants. Cette semaine, j?ai eu la visite de deux familles qui sont venues me parler d?un problème. Les enfants ont pris conscience du problème quand ils ont lu les journaux et ils en ont parlé avec leurs parents qui sont venus me voir.
● <B>Mais ce sont surtout les enfants qui ont été conscientisés ? </B>
Les parents aussi car ils auraient pu ne rien faire mais ils sont quand même venus de l?avant. Les parents ont cru leurs enfants. étant donné qu?en deux ans, j?ai vu plus de 800 cas dans ce bureau, je me dis que quelque part il y a une conscientisation qui est en train de se faire, mais en même temps, je sais qu?il y a encore des efforts à faire. Ceux qui ont atteint un certain niveau de compréhension ne vont pas utiliser la violence à l?encontre des enfants. Il y a toujours beaucoup des perpetrators.
● <B>Justement ces «perpetrators» sont-ils en majorité les parents ? </B>
Je n?ai pas les chiffres pour Maurice mais selon des études internationales, les auteurs de violence sur des enfants sont des proches.
● <B>Mais le problème n?est-il pas que la violence est normalisée dans des familles où elle a été utilisée pendant des générations ? </B>
Exact. Nous avons organisé des ateliers dans le contexte du carnaval et avons demandé aux enfants ce qu?ils comprenaient par la violence. Il y a un groupe qui a expliqué qu?il subissait la violence domestique de leurs parents. Ainsi quand ces enfants vont à l?école, la violence est déjà intériorisée et ils la reproduisent éventuellement. Et il y a des filles qui ont vu que leurs mamans étaient battues et elles trouveront normal plus tard que leurs petits copains les battent. Comme vous dites, la violence est normalisée.
● <B>Et pour ces parents et ces enfants-là, le carnaval ne fera pas de différence ? </B>
Oui et non. Parce que sinon je ne ferai pas autant d?efforts. Je ne crois pas que je suis en train de prêcher dans le désert.
C?est sûr qu?un carnaval ne suffit pas. Le carnaval est organisé dans le cadre d?une campagne globale que je mène depuis novembre 2004. Nous sommes allés dans les quatre coins de l?île et il y a eu beaucoup de personnes qui se sont associées à ce projet. Les enfants de cité Kennedy, de l?école St Luc ont décidé de s?attaquer au problème le plus difficile ; ils vont parler de la prostitution.
● <B>Ils ont quel âge ? </B>
Entre 13 et 15 ans. Quand on leur a demandé s?ils étaient sûrs de vouloir traiter de ce sujet, ils ont répondu que c?était ce qu?ils vivaient dans leurs quartiers. Ainsi je suis persuadée que ce n?est pas le jour du carnaval qui compte, ce sont les jours avant le carnaval et même après. Le carnaval est le point culminant au niveau du grand public. Il fera son effet, car les gens vont peut-être réfléchir. Il y aura Budi qui parlera de violence sexuelle et il a déjà donné le ton en ces termes : « to lekor pou twa, personn pa gayn drwa tous to lekor. Si kikenn fer enn zafer ki pa korek, to bizin dir nou, to gayn drwa dir non.»
● <B>Et pourquoi est-ce que Budi parle de violence sexuelle ? </B>
Nous avons deux sujets de prédilection depuis peu ? châtiment corporel et violence sexuelle. Nous avons fait le tour des écoles pour parler aux maîtres d?écoles et nous travaillons aussi avec le ministère de l?éducation. Les enseignants doivent comprendre qu?ils n?ont pas le droit de punir les élèves en les mettant à la porte, en leur demandant de se tenir au coin de la salle de classe comme un objet, en les mettant à genoux. C?est de la torture, c?est dégradant.
● <B>Ce que vous appelez torture a fait à un moment partie du quotidien de beaucoup d?entre nous ! </B>
Trouvez?vous cela normal ? ça dépend de la personnalité de l?enfant. Quand il y a la violence à l?encontre des enfants, 60 % d?entre eux seront résistants et vont peut-être s?en sortir grandis pour devenir plus forts. Mais il y a aussi 40 % d?entre eux qui vont reproduire cette violence plus tard.
● <B>Le châtiment corporel est donc complètement illégal ? </B>
La loi dit que le châtiment corporel est illégal dans toutes les écoles. Mais elle ne définit pas ce que veut dire punition corporelle. La loi ne dit pas non plus ce qui va se passer si une personne est coupable de punition corporelle. à la maison, le même raisonnement s?applique.
● <B>Un parent n?a donc pas le droit de gifler son enfant ? </B>
Non, il y a d?autres méthodes à utiliser. Ce que l?on sait maintenant, punir un enfant avec un rotin ou une gifle n?est pas un acte constructif, car cet acte a un effet contraire sur l?enfant. Il intègre cette violence et la sortira à un autre moment.
● <B>Mais pour beaucoup d?enfants, la gifle est un signal de désaveu ? </B>
Je le leur ai demandé et ils ont dit « li normal ki mo gayn bate kan mo fer move». Alors je leur ai demandé si après la correction, ils changent de comportement. Ils ont dit «non, nou aret fer move devan paren lerla nou rekoumanse». Cette méthode ne marche pas mais il y a d?autres alternatives.
● <B>Est-il correct d?intervenir ainsi dans la vie de famille et dire aux parents qu?ils ne peuvent pas élever leurs enfants comme ils l?entendent ? </B>
Mais l?état a le droit d?intervenir dans la vie des parents parce que selon la Convention des droits de l?enfant, le parent n?est pas omnipotent dans sa maison. C?est comme le mari qui bat sa femme. Avant, on pensait qu?il agissait dans le cadre de la vie privée du couple et que l?état n?avait pas le droit d?y intervenir. Aujourd?hui, c?est différent car on estime qu?en termes des droits humains, frapper une femme, même si on est le mari, n?est pas acceptable. Frapper un enfant, même si on est un parent, n?est aussi pas acceptable. L?état n?intervient pas à chaque fois qu?un enfant a une gifle, mais l?état peut intervenir dans les cas à risques de maltraitance grave. à ce moment, ils tombent sous le Child Protection Act et l?état peut même aller jusqu?à retirer la garde de l?enfant aux parents.
● <B>On parlait des enfants à risques, plus tôt. Mais il paraît qu?il existe beaucoup d?enfants à risques dont les autorités ignorent même l?existence ? </B>
C?est difficile à dire. Quand on a créé mon bureau, c?était une façon de dire aux enfants, voilà, vous avez maintenant un défenseur et vous avez le droit d?aller lui parler directement. C?est le seul mécanisme qui existe à Maurice et même dans cette partie de l?Afrique où un enfant a un défenseur. Il a le droit de donner un signalement. Les enfants nous appellent sur le 177. D?ailleurs à chaque fois que Budi passe à la télé, les enfants appellent le lendemain. Il y a des enfants d?un certain âge qui disent qu?ils ont des problèmes. à mon avis, je pense qu?il y a entre 10 et 15 % de cas qui ne seront jamais mis au jour. Vous savez que le Child Protection Act dit que les personnels enseignant et médical doivent signaler les cas des enfants qui sont à risques. Je suis choquée parce que jamais un médecin ne m?a rapporté de cas sauf dans des écoles privées où elles ont des psychologues. Les profs sont venus me voir quelques fois.
● <B>C?est difficile à dire si un enfant est victime d?inceste, n?est-ce pas ? </B>
(Hésitations?) Des fois on sait, d?autres fois, non. Il arrive que des membres de la famille viennent de l?avant pour dénoncer.
«Les enseignants doivent comprendre qu?ils n?ont pas le droit de punir les élèves en les mettant à la porte, en leur demandant de se tenir au coin de la salle de classe comme un objet, en les mettant à genoux. C?est de la torture, c?est dégradant.»
● <B>Est-ce que la mère vient de l?avant ou a-t-elle tendance à protéger le père incestueux ? </B>
Il faut conscientiser les femmes car la solution n?est pas évidente pour une maman quand elle fait face à ce genre de problème. Elle se rend compte tout à coup qu?il y a un double problème. Son enfant est victime de violence et son mari la trompe avec sa propre fille. La mère dans le cas d?inceste est souvent dans une position extrêmement difficile mais heureusement qu?il y a certaines qui dénoncent. Malheureusement il y a aussi des cas où la maman qui ne veut pas croire les allégations de la fille. (Silence?) Je suis secouée des fois, moi qui suis habituée à entendre ces choses-là.
● <B>Est-ce que les enfants n?ont pas l?appréhension que s?ils viennent te voir, la situation va dégénérer à la maison ? </B>
C?est déjà arrivé et nous allons les voir à l?école pour qu?ils nous racontent s?il y a des pressions exercées sur eux. Une fille de Budi?s friends est venue nous raconter un cas de viol et elle a demandé à la victime si elle voulait que l?on s?occupe du cas et l?enfant a accepté. On a su après que la maman ne voulait pas que l?affaire aille de l?avant mais elle est quand même allée de l?avant.
<I>«L?État n?avait pas le droit d?y intervenir. Aujourd?hui, c?est différent car on estime qu?en termes des droits humains, frapper une femme, même si on est le mari, n?est pas acceptable. Frapper un enfant, même si on est un parent, n?est aussi pas acceptable.»
● <B>Mais que se passe-t-il si l?enfant ne veut pas que vous interveniez par peur de représailles ? </B>
Si l?enfant ne veut pas, on ne peut pas l?obliger à parler mais on essaye au moins de le convaincre de voir un psychologue. Mais il faut savoir que l?on évalue la situation avant d?intervenir. Et j?ai expliqué aux Budi?s friends et leur ai demandé de faire attention car une fois que l?on a décidé d?aller de l?avant, il faut savoir ce que cela implique pour l?enfant. Mais si on ne le fait pas, cela voudra dire que tous les auteurs de violence à l?encontre des enfants seront contents car tout le monde a eu peur.
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