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L?humanisme pluriel de l?Union chrétienne
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L?humanisme pluriel de l?Union chrétienne
Le lancement de l?Union chrétienne (LUC) à Maurice pourrait paraître un paradoxe dans un monde que certains appellent déjà ?post-chrétien?. Mais, dire que le christianisme est fini, qu?il est d?une autre ?ère?, relève à mon sens du fantasme, c?est l?enterrer prématurément.
Cela dit, on aurait tort d?occulter l?indéniable perte de puissance, d?influence, de suprématie du clergé quant à sa capacité à résoudre des problèmes politiques des chrétiens. La laïcité et les lois portant sur la séparation de l?Eglise et de L?Etat ont largement contribué à cette réalité. L?Eglise qui a connu des règnes sans partage en Occident et dans certaines colonies découvre à ses dépens qu?elle n?est plus la seule à occuper le champ de la conscience, qu?elle est minoritaire et que plusieurs grandes mythologies circulent et que l?aventure humaine peut s?avancer sans elle. Elle vit mal ces nouvelles donnes malgré les gros efforts qu?elle fait pour retrouver, espérons le rapidement, une nouvelle orientation, une nouvelle adéquation avec les pouvoirs publics. Pendant ce temps, les chrétiens qui ont toujours laissé l?initiative aux chefs de l?Eglise de décider pour eux ? s?agissait-il encore d?un choix ? ? se trouvent dans une situation désespérée en tant que citoyens devant se battre quasi-seuls pour leur raison d?être ou encore leurs ?parts du marché? dans une société plurielle où les rivalités entre groupes ?socioculturels et ethno-religieux? sont féroces.
Au sein de sa propre organisation, l?Eglise se trouve de plus en plus confrontée à des chrétiens exigeants, adultes, possédant une riche culture religieuse, qui veulent penser ?à découvert?, sortir de leurs enfermements confessionnels, se libérer des bandelettes dogmatiques. On assiste à une vaste débandade. Et pourrait-on dire, quelle chance pour l?Eglise, quelle main tendue pour amorcer un renouveau, pour inventer une autre dimension du christianisme....
?Et quand je vois?, s?écrie avec colère Gabriel Ringelet, prêtre et vice-recteur de l?université catholique de Louvain, ?dans quel infantilisme, dans quelle niaiserie, dans quel refoulement, quelle culpabilité on a pu maintenir pendant des siècles les chrétiens...? Que de gâchis, pourrait-on ajouter !
Il n?est pas de mon ressort de dire aux Eglises ce qu?elles doivent faire. Mais les citoyens-chrétiens ont compris qu?ils doivent, indépendamment des Eglises, agir, se donner les moyens modernes pour travailler avec dignité, avec force et vigueur, dans le but de faire comprendre qu?ils doivent vivre comme les autres et se battre pour leurs ?parts du marché?, pas seulement du marché de la spiritualité, mais aussi celui de l?économie, du travail, des loisirs et du bonheur. Pour cela, ils ont besoin de soutien, ils ont besoin de s?appuyer sur une force, une militance et un engagement. Ceux-là, ils demandent une nourriture forte pour leur quotidien. Michel de Certeau a raison d?insister : ?Il doit y avoir du fort dans une vie d?homme, du franc, du solide, du déterminé.?
Dans notre civilisation de l?action, la société elle-même a besoin de ce ?solide? là pour faire avancer des projets et entreprendre des actions pour le bien-être des citoyens. L?humanisme est pluriel. Il serait futile de la part des religieux ou des politiciens de nuire ou de s?opposer aux chrétiens qui veulent se regrouper afin de mieux défendre leurs intérêts et dénoncer avec force certaines injustices dont ils se sentent victimes. J?ai vu cette force, cette volonté, cette détermination chez ce millier de chrétiens réunis en congrès ce dimanche 26 février 2006 à l?auditorium Octave Wiehé. Par ailleurs, j?imagine mal qu?un chrétien, au nom de son christianisme, puisse être insensible et refuser de prendre une part active à l?élaboration de cette tâche historique que l?uc désire entreprendre pour ?regrouper toutes les forces vives du monde chrétien afin d?être à même de discuter en force avec les hautes autorités du pays des grands problèmes auxquels sont confrontés les chrétiens de ce pays, problèmes qui n?ont fait qu?empirer pendant les quatre dernières décennies?.
La démarche de LUC s?inscrit dans une logique sociétale, politico-social. Il existe dans le fonctionnement de la société mauricienne une formule longtemps en cours qui indique clairement que la voie de revendication et de communication avec l?Etat ?transite? par l?appartenance à des groupes intermédiaires : telles les associations socio-religieuses, ethno-culturelles, des syndicats, associations professionnelles, ethno-commerciales. Ce système n?est pas exclusif à Maurice. Nous retrouvons ce procédé en Belgique où, nous dit G. Ringelet, ?au fil de l?histoire, les différentes ?convictions? et ?familles de pensée? se sont organisées en ?piliers? socio-idéologiques dans lesquels on retrouve des syndicats chrétiens francophones et les mutualités socialistes flamandes, pour former ce que les Belges appellent la «pilarisation du pays»?.
Ce système, en tout état de cause, a le mérite de conduire et de favoriser des rencontres, des dialogues et des discussions entre divers groupes, avec l?Etat agissant comme arbitre ou facilitateur, pour que chacun (ou chaque ?pilier?) ait sa ?part de marché? et que personne ne se sente lésée.
Quels sont les ?grands problèmes auxquels sont confrontés les chrétiens?, tels qu?ils ont été identifiés par LUC ? LUC dénonce ?l?exclusion? des chrétiens dans les arcanes de la politique publique, dans les administrations et les institutions publiques alors que les chrétiens contribuent à plus de 50 % aux revenus de l?Etat ! Elle fait le constat que, dans les milieux ruraux les chrétiens sont les plus ?pauvres? parmi les pauvres, les plus ?illettrés? et les plus ?analphabètes? et qu?ils sont abandonnés à leur sort. Le réquisitoire est long et en dit long. Des résolutions sont votées par acclamations. Une pétition énumérant les injustices dont sont victimes les chrétiens circule; elle est signée par tous les congressistes. Elle a été remise au Premier ministre.
Je suis tenté de dire que l?exclusion la plus flagrante infligée à la ?communauté chrétienne? se trouve au niveau de la Constitution de Maurice. L?Article (1) dit cela : ?For the purposes of this section, the population of Mauritius shall be regarded as including four communities : 1. Hindu community. 2. a Muslim community. 3. a Sino-Mauritian community. 4. General Population : any person who does not appear, from his way of life, to belong to one or other of those three communities.?
Ainsi, selon cette classification ?communautaire?, aucune mention de ?Christian community? n?y est faite alors qu?historiquement elle a existé avant toutes les autres. Elle représente plus de 30 % de la population (soit environ 400,000 personnes) contre environ 18 % (Muslim community) et 3 % (Sino-Mauritian Community). La ?communauté chrétienne? est donc définie constitutionnellement par la négation et sa spécificité se fond dans une ?marmite? ou un ?fourre-tout? communautaire appelé ?General population?. Discrimination, injustice ou impair envers la ?communauté chrétienne? ? Pour ce déni de la réalité LUC serait en droit d?exiger une action réparatrice qui restituerait à la ?communauté chrétienne? une identité propre et une place prépondérante dans la Constitution du pays à côté des autres communautés. Tout système discriminatoire doit être combattu et rejeté. Il est aussi de l?essence du christianisme de rompre et de dire ?non? en cas d?injustice. N?oublions pas que ?le système est fait pour l?homme et non l?homme pour le système?.
LUC s?est constituée en association laïque, apolitique et oecuménique (regroupant toutes les confessions chrétiennes de Maurice). Elle pourrait aspirer à devenir une grande force syndicale à l?image de ce que furent les associations chrétiennes de travail en France, telles la Jeunesse ouvrière chrétienne et la Confédération française des travailleurs chrétiens, qui ont été à la base de la formation des syndicats les plus puissants en France aujourd?hui, comme la CFDT, CGT et FO. Elle doit avoir un rôle de premier ordre à jouer dans l?espace politico-social du pays.
Tout en souhaitant bon vent à LUC, il faut espérer que cette démarche demeure une conception purement technicienne et pragmatique pour aider une frange de la population mauricienne, les chrétiens, à sortir du repli et de l?ornière dans lesquels des conflits (Eglises vs Etats, Eglises vs Eglises, Eglises vs fidèles) les ont submergés, surtout au siècle dernier.
Cette crise d?appartenance sur fond du christianisme ne doit en aucun cas occulter le désir profond des chrétiens et d?autres groupes religieux à rejoindre une appartenance plus large : celle de la nation mauricienne, toujours en quête d?identité et d?unité ?dans sa diversité?. Construire c?est à la fois s?élargir et se spécifier. Pour conclure, il serait souhaitable que LUC fasse preuve d?une certaine neutralité. Dans la tâche que LUC s?est attribuée, il faut surtout éviter d?être au service d?intérêts qui entretiennent ces conflits. Prudence donc avec les organisations politiques et les politiciens qui jouent un rôle dans ces conflits. Prudence aussi avec tout excès ou toutes dérives des religions.
L. D.
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