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La chance de Ramgoolam

9 avril 2006, 00:00

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Navin Ramgoolam a la baraka. Ce mot d?origine arabe qui veut dire « bénédiction » exprime bien la chance de ce Premier ministre à qui rien ni personne ne semblent résister sur le plan politique.

Cette semaine, le chef du gouvernement a vu se déliter sous ses yeux ébahis le bloc de l?opposition qui avait pourtant les moyens de lui rendre la vie amère et de se présenter, au terme de son mandat, en challenger crédible. Le plus incroyable est que ce petit coup de pouce du destin lui est offert par son adversaire le plus irréductible du moment. Chacun sait que l?on peut compter sur Paul Bérenger pour commettre la faute tactique à éviter à tout prix. Les collaborateurs du leader du MMM connaissent bien cette propension de leur chef à ruer dans les brancards et à briser la porcelaine. Je ne suis pas sûr que les morceaux puissent être recollés, mais ne jurons de rien, ce sont des politiciens?

Le Premier ministre aurait tort, toutefois, de baisser la garde. La trop grande marge de man?uvre politique dont il dispose risque de l?installer dans un faux confort et de le pousser, à son tour, à l?erreur. S?il ne fait pas attention, s?il se croit intouchable, l?affaire Dulull, la première crise majeure de son gouvernement, mal gérée, pourrait entacher durablement son mandat. À ce stade, Navin Ramgoolam a pris les bonnes décisions mais ses propos les plus récents affaiblissent sa résolution. Qu?il ne se leurre pas, l?opposition, même divisée, ne lâchera pas prise. Bérenger est un ancien ministre des Finances ; il est bien informé.

Mais quelle opposition ? Paul Bérenger ne sait rien faire de mieux que déconstruire. Il est parvenu à affaiblir considérablement une opposition unifiée qui avait regroupé, aux dernières législatives, plus de quatre électeurs sur dix.

Dans l?intérêt général et pour le bon fonctionnement du système démocratique, il est impératif que le pouvoir tentaculaire de l?Alliance sociale soit contré par une opposition parlementaire numériquement représentative et politiquement cohérente. Ce n?est plus le cas.

Puisque Bérenger a décidé de tirer les conséquences de son échec personnel et de fixer des limites à son ambition, il avait paru évident à tous que c?est à Pravind Jugnauth, le « frère » dont le leader du MMM disait qu?il avait l?étoffe d?un Premier ministre, que revenait le leadership de leur alliance. Mais Bérenger, dès le lendemain du nouvel échec électoral des municipales, a désigné Pravind Jugnauth comme bouc émissaire de toutes les faiblesses de l?alliance MSM-MMM.

Et Bérenger a comploté contre lui, organisant une fronde de l?intérieur même de son parti, et poussant l?autre Jugnauth, l?ambitieux Ashock, député d?une circonscription rurale, à défier le fils trop urbain de l?ancien Premier ministre. Pourtant, ce Jugnauth-là n?a pas toujours été dans les bons papiers de Bérenger. Au gouvernement, l?ancien vice-Premier ministre d?Anerood Jugnauth avait jugé le frère plutôt médiocre. Et dans l?entourage de l?ancien ministre de la Santé, on sait par ailleurs qu?il est loin d?être un admirateur du leader du MMM. Ce tandem n?en est pas un, je gage qu?on s?en rendra bientôt compte.

C?est Pravind Jugnauth qui sera le grand gagnant de cette redistribution. Il est devenu un leader autonome et s?est rapproché de son électorat le jour où il a démontré qu?il pouvait tenir tête à Bérenger, ce grand « frère » encombrant, tuteur politique dominateur qui voulait tout décider à sa place, y compris sa fin de carrière.

En résistant à Bérenger, en déjouant la tentative d?OPA (qui n?est pas terminée), Pravind Jugnauth a au moins fait la démonstration qu?il a du tempérament. Les électeurs aiment les hommes qui en ont? Quant à Ashock Jugnauth, même s?il va bénéficier du soutien du MMM sur le terrain, je ne le vois pas tenir la distance. Et puis, sa position est intenable. Il lui sera difficile de ne pas apparaître comme « l?homme de Bérenger », celui qui a trahi son frère, son neveu, sa famille, pour se mettre au service du leader du MMM. Une bonne campagne d?affichage et le tour sera joué?

La satisfaction politique de Navin Ramgoolam aurait été complète sans cette sale affaire Dulull. Le ministre clame son innocence mais il faut croire que le Premier ministre a été suffisamment ébranlé par ce qu?il a appris pour qu?il prenne immédiatement l?initiative d?ordonner une enquête policière. Sans préjuger des conclusions de la police, les circonstances mêmes entourant cette allégation de demande de pots-de-vin troublent l?opinion. Pourquoi a-t-il fallu mêler un intermédiaire dans la négociation d?une affaire suivie par le Premier ministre en personne ? Le ministre n?a pas daigné répondre à cette question ; il se fait du tort.

La défense ? si c?est de cela qu?il s?agit ? qui se met en place est méprisable. À en croire un journal qui dit avoir recueilli une confidence du Premier ministre, il y aurait dans la divulgation publique de l?affaire une tentative de diversion. C?est un comble. L?affaire, connue dans les salles de rédaction depuis plusieurs jours, n?est passée dans le domaine public qu?à partir du moment où une enquête a été ordonnée par le Premier ministre lui-même. Il n?aurait pas été possible à la presse de faire état des allégations précises de corruption contre le ministre sans les dépositions obtenues par la police dans le cadre de cette enquête. On ne va quand même pas accuser le Premier ministre de participer à une machination? contre son ministre ! Et quant à la diatribe du ministre qui se dit victime des « accapareurs » des biens de l?État contre qui apparemment il se bat, elle est pathétique.

Par le passé, le Premier ministre avait été sans pitié pour les Bundhun, Deerpalsingh et autres Bojeenauth aussitôt des allégations portées contre eux. Dans le cas de Bojeenauth pour une histoire de fax. Ils avaient été forcés de se démettre « pour ne pas gêner l?enquête ». À plus forte raison cette fois, l?enquête étant voulue par le Premier ministre même. Cette affaire est peut-être une nouvelle chance pour Ramgoolam.

Quoi qu?il en soit, l?opposition ne peut plus faire grand tort à Ramgoolam mais Ramgoolam peut.

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