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Barreaux pas arrête la vie
● Vous venez de passer 23 ans en prison, c?est comment de retrouver la liberté ?
Depuis le 15 mars, je suis en liberté. Je suis sorti de la prison de Beau-Bassin. J?ai passé 23 ans en prison; un jour, à la prison, ils m?ont dit qu?il fallait que j?aille en cour. Je suis passé devant le juge qui a dit : ?A partir de maintenant, là tout de suite, vous êtes libre.? Je n?ai même pas pu parler, ma voix ne sortait pas. Je n?ai même pas pu lui répondre pour lui dire merci. Je l?ai dit à voix basse et mes larmes ont coulé.
● Vous étiez prévenu que ça allait se passer comme ça ?
Oui, Gavin Glover, mon avocat, me l?avait dit. En 2002, il avait déjà fait des démarches et il fût confirmé que ma sentence devait être de vingt ans. Depuis longtemps je m?y attendais et cela a été confirmé en 2002. Je suis entré en prison en1983.
● Cela vous paraît loin ou, comme le disent certains, on perd la notion du temps quand on est enfermé ?
Je ne sais pas qui a dit ça? Non, c?est long, 23 ans. C?est beaucoup de temps. 1983 pour arriver à 2006, c?est très loin. Pa enn ti letan ça !
● Comment vous apparaît la vie, les choses autour de vous ?
Un peu étrange. Les neveux ont grandi. Mon frère, que j?ai connu tout jeune, est marié. Tout a changé.
● Ils ne sont pas venus vous voir en prison ?
Bien sûr que si. Mais pas tous. Ils n?ont pas eu le temps. Aujourd?hui, je vois les enfants qui sont nés et que je n?avais jamais vus. Il y a tellement de changements.
● Pourquoi avez-vous été condamné à la prison ?
Il y a eu un problème entre des amis; Ils ont commis une offense, un crime qui n?était pas prémédité. C?est arrivé et moi j?ai été avec eux. On appelle ça aiding and abetting. Je les ai aidés?
● A faire quoi ?
A transporter le cadavre. Et je me suis retrouvé en prison. Et mes amis aussi. L?un d?eux a été condamné et l?autre s?en est sorti comme témoin. Le premier est sorti un jour avant moi.
● Vous l?avez rencontré ?
Il m?a appelé au téléphone.
● Quelle était votre condamnation ?
Man slaughter.
● Vous avez participé au crime ?
J?ai transporté le cadavre. Au moment où je l?ai fait, je savais que je transportais un cadavre.
● Votre condamnation était juste ?
C?est un grand regret d?avoir fait ça. Ce ne sont pas des choses qui auraient dû arriver.
● Vous étiez un violent ?
Pas du tout. Et je ne le suis toujours pas. Là où je passe, je me fais des amis depuis ma liberté; Des médecins dans les hôpitaux notamment. Je parle franchement, je n?ai rien à cacher. Je leur dis : ?Vous savez, je viens de sortir de prison après 23 ans?. Il y a une dame à la banque qui m?a dit : ?On a toujours peur quand on a en face de soi un prisonnier. Je lui ai dit : ?Cela veut dire que vous avez peur de moi ? Et elle me dit : ?Non. Je suis moi-même étonnée. Vous avez de bonnes manières??
● Comment s?organise-t-on pour passer 23 ans en prison et garder sa lucidité sur la vie ?
C?est vraiment très difficile. Quand je suis entré en prison, la discipline était vraiment appliquée. C?était très sévère. Pour les détenus même, c?était une bonne chose. A l?époque c?était M. Lutchmayah qui était commissaire des prisons. Après, il y a eu M. Bhookun. Avec lui aussi il y avait tout le temps de l?ordre. C?était un homme correct. Et pourtant, ce qu?on ne réalise pas c?est qu?à cette époque, il y avait plus de prisonniers qu?aujourd?hui. Il n?y avait pas la prison de Grande-Rivière et d?autres. Mais c?était correct.
«La rémission permettait aux gardes- chiourme d?avoir un outil de travail. Ils disaient : si tu te comportes bien, tu sortiras avant l?heure.»
● Qu?entendez-vous par correct ?
Il y avait une discipline de fer. On se réveillait au son de la cloche du matin. On vous libère, vous gagnez la cour. Là, vous prenez votre thé, vous faites votre toilette. Une deuxième cloche sonne. C?est pour aller travailler. Certains, au jardin, d?autres à la menuiserie, d?autres à la cordonnerie etc. J?étais charpentier. Vous voyez ces sculptures autour de nous, c?est moi qui les ai faites en prison. J?ai tenu à les ramener avec moi. J?en ai d?autres que je vous montrerais quand nous aurons fini notre conversation. Revenons à la journée. A 10 h 20, nouvelle cloche pour aller manger quelque chose. Puis, travail de nouveau jusqu?à 15 h 20. On revient dans la cour principale, on marche un peu, on fait sa toilette. Puis à 16 heures, on dîne et puis, à 17 heures, en cellule jusqu?au matin. C?était comme ça et c?était vraiment une grande discipline.
● Et la prison que vous avez quittée il y a quelques jours, elle était comment ?
(Rires). Ce que je peux dire, c?est qu?à partir de fin 1999-2000, tout s?est détérioré. La raison est assez simple. Quand quelqu?un entre en prison et qu?il vous dit : ?J?ai eu une condamnation ferme. Je ne vais pas travailler?. Il se met immédiatement en dehors de la discipline. Et tout ça, je le crois sincèrement, est dû au fait de l?absence de rémission. La rémission permettait aux gardes-chiourme d?avoir un outil de travail. Ils disaient : si tu te comportes bien, tu sortiras avant l?heure. Et ça marchait. Il y avait un pouvoir de marchandage, de bargaining. Aujourd?hui, la prison de 2006, dès le réveil c?est le désordre, il n?y a plus d?ordre. Quand le prisonnier sort de sa cellule, il va et vient, marche là où il veut. Li vang vang. A l?heure du déjeuner, c?est le désordre pareil. Auparavant, tout le monde restait fermé dans une cour intérieure. De nos jours, certains ne vont même pas travailler. Ils marchent dans la cour, ils se baladent. On ne peut pas les frapper, c?est interdit par la loi.
● Les gardes-chiourme ne disent rien ?
Que peuvent-ils dire ? Ils ne peuvent pas faire preuve d?autorité. C?est parce qu?ils n?ont pas d?outils de travail. Et je reviens à la rémission.
● C?est uniquement à cause de cela selon vous ? Et ceux qui disent que cela est lié à l?arrivée de la drogue dans les prisons ?
Cela fait très très longtemps qu?il y a des drogués en prison. Cela ne date pas d?hier. Mais aujourd?hui, il y a beaucoup de drogues en prison. Sur 365 jours, il y en a pendant 335 à 340 jours.
● Vous l?avez vu de vos yeux ?
Bien sûr. La drogue circule comme des gâteaux piments en prison. C?est incroyable ! Il y a des jours où il y a pénurie de drogue dans le pays, mais à la prison, il y en a toujours.
● Comment cette drogue pénètre-t-elle dans l?enceinte de la prison ?
Il n?y a pas à se cacher. Tout le monde sait comment ça rentre. Les autorités le savent. Elles sont au courant. La prison est devenue un lieu vraiment dangereux. Tant que ce sera comme ça, à n?importe quel moment il peut arriver n?importe quoi.
● Vous voulez dire quoi ?
Il n?y a aucune sécurité ni pour les prisonniers ni pour les gardes-chiourme. Tout ça se passe à cause de la drogue. Et puis, quelquefois des règlements de compte. Il y a des jeux organisés. Mais cela ne cause pas de problèmes. Je pense qu?on devrait légaliser les jeux de cartes. De toutes les manières, cela se fait illégalement et les autorités le savent. Et en plus cela ne cause pas de problèmes. Cela diminuerait certains trafics. Il y a des solutions. Mais les autorités ne réagissent pas.
● Pourquoi, selon vous ?
Je n?ai pas de réponse à votre question. Pour vous parler franchement, depuis que M. Bill Duff est là je trouve que les problèmes ont augmenté.
● Et que répondez-vous à ceux qui pensent que certains dans son entourage sabotent son travail ?
Depuis qu?il est là, trois personnes sont mortes en prison. Pour répondre à votre question, je pourrais dire oui et je pourrais dire non. Pas tous les officiers sont contre Bill Duff. Il se peut qu?il y en ait certains. Toutefois, je pense que ce monsieur n?a rien fait pour moi. Ni du bien ni du mal. M. Bhookun s?occupait des prisonniers. Il nous accordait des choses qu?on ne voit nulle part ailleurs. J?étais condamné à vie. Pourtant, il me laissait sortir pour aller travailler en dehors de la prison, bien sûr, accompagné d?un policier. J?allais travailler dans les ministères, à la PSC. Il était amical avec les prisonniers tout en gardant une grande discipline. Il emmenait des détenus au théâtre. C?est ça la réforme et la réinsertion. Et non pas mettre quelqu?un dans sa cellule, point à la ligne.
● La prison est, au départ, un lieu où on vient payer sa dette à la société pour un délit commis. Ce n?est pas prévu que ce soit un lieu de réjouissances non plus?
Je sais bien. Mais il faut trouver cet équilibre entre la discipline et une certaine humanité. Mais, depuis quelques années, il n?y a même plus de punition. Le détenu en prison n?est plus quelqu?un qui a peur de l?autorité. Auparavant, quand vous étiez mis under report pour avoir fait des fautes graves à la prison, vous vous retrouviez au cachot, au pain sec et à l?eau. Trois, quatre jours enfermé sans sortir.
● Vous rappelez-vous ce jour où fût annoncée votre sentence d?emprisonnement à vie ?
Comment oublier ça ? Il était vers six heures et demie. Lorsque le juge Ahnee a dit : ?Je vous condamne à vie.? Il y avait le jury. En à peine une seconde j?ai vu noir. Mes jambes ont faibli. C?était vraiment très difficile. Je n?y croyais pas.
● Vous avez revu votre pays après 23 ans. Comment l?avez- vous trouvé ?
Il y a eu beaucoup de développement, de changements. Il y a des endroits que je ne reconnais même pas. Mais j?ai trouvé les Mauriciens toujours aussi gentils, aussi accueillants.
● Vous cherchez du travail ?
Oui. Je vais essayer de m?acheter un petite camionnette pour faire des livraisons de grains secs. Mais j?ai d?autres projets. J?ai envie de continuer mes sculptures et de les vendre aux touristes dans un petit showroom.
● Cela vous gêne si je vous demande ce qu?est la vie sexuelle d?un homme qui passe 23 ans en prison ?
Non, je ne suis pas du tout gêné. C?est simple. Chaque détenu se masturbe. C?est comme ça. On va aux toilettes. Ou on se cache quelque part. Les hommes et les femmes ne se rencontrent pas en prison. Mais il n?y a pas longtemps, les femmes grimpaient sur le mur pour venir regarder les hommes et bavarder avec eux. Entre l?aile féminine et la prison des hommes il y a quelques mètres à peine?
«Il n?y a plus d?ordre. Quand le prisonnier sort de sa cellule, il va et vient, marche là où il veut. Li vang vang . Auparavant, tout le monde restait dans une cour intérieure.»
● Dans vos projets d?homme libre, il y a le mariage ?
Depuis que je suis revenu, ils me fatiguent tous la tête avec ça ! Tous les jours ils m?en parlent. Ils veulent me marier. Mais j?ai une fille que je connais? depuis la prison on se téléphone? on se connaît? Je ne veux pas me marier tout de suite. Je dois être debout sur mes jambes d?abord. Trouver du travail, gagner ma vie.
● Il y a des humains qui sortent de 23 ans de prison ravagé, abîmé, traumatisé. Vous avez l?air d?un homme assez serein. D?où vous est venue cette force intérieure pour lutter contre la déchéance que l?enfermement dans un monde de violence peut provoquer ?
Ce qui m?a fait tenir, c?est celui qui est là-haut? C?est lui, je le sais. Et puis, ma famille aussi qui m?a vraiment soutenu pendant ces longues années. Surtout la soeur de mon père, Daswantee, que j?appelle maman, tellement je la considère comme une maman. Et puis ma soeur Sunita aussi. Et puis j?ai beaucoup prié.
● Vous avez découvert la prière en prison ?
Non, déjà avant, j?aimais prier. Et puis sont arrivées ses circonstances qui ont fait que je me suis retrouvé en prison?
● Avec 23 ans de recul, vous comprenez ces circonstances ?
Oui. Je les comprends. C?est arrivé bêtement. Un jour un ami vous dit : ?Hé, viens avec moi, j?ai besoin de ton aide. Toi seul peut m?aider?.
● Il vous a dit qu?il venait de tuer quelqu?un ?
En route, j?ai appris qu?ils avaient attaché quelqu?un dans les cannes. L?homme était mort étouffé? Tout ça arrive tellement vite. Quand j?y pense : à cause d?une chose comme ça, j?ai perdu tout de la vie. La famille de la victime aussi. Je n?ai pas accepté la charge de murder. J?ai plaidé non coupable. Et quand on plaide non coupable on a la peine maximum. J?ai été condamné pour manslaughter. J?avais donc raison de protester jusqu?à la dernière minute. Je reconnais avoir fait des erreurs et j?ai payé ma dette.
● Si je vous demande de dire quelle est cette erreur, que me répondez-vous ?
Que je n?aurais pas dû aller avec ces amis pour les aider à faire disparaître le corps. Je ne suis pas gêné d?en parler parce que c?est la vérité. C?est arrivé? On ne pourra pas revenir en arrière pour corriger cette erreur. Mais il faut continuer sa vie en faisant le bien. En prison j?ai eu de la drogue en cadeau. On me disait : ?Essaie !? Je n?y ai jamais touché. J?ai su me contrôler et aujourd?hui vous me voyez, j?ai pu m?en sortir avec l?aide de Dieu. J?ai eu du courage. Il m?a protégé.
● Que lui avez vous demandé ?
Je lui ai dit : ?Garde tous les vivants bien et protège les?. C?est-à-dire moi aussi. Mais je n?ai jamais demandé pour moi seul. Cela n?aurait pas été correct. En prison, il a fallu aussi combattre les tentations homosexuelles de certains. J?ai vu des viols. J?ai vu des relations sexuelles volontaires. C?est pas facile. Une cellule, vous savez c?est quoi ? Deux lits à étage. Un pot de chambre et deux lamoques délo. C?est ça votre univers. Je suis resté pendant de longues années tout seul en cellule. Je préférais. J?aimais lire, écrire, faire mes prières. Mais en 1987 déjà, on dormait à cinq dans une cellule. Puis en 1988, je me suis retrouvé seul à nouveau. En 1999, la prison a recommencé à se remplir. Et j?ai de nouveau été avec d?autres personnes. Il y avait deux étrangers.
● Vous deviez être libéré le 13 février mais vous ne l?avez été que le 15 mars après un cafouillage administratif et judiciaire. Comment avez-vous passé ce dernier mois ?
C?était terrible. Les moments les plus difficiles de ma vie. Extra difficile. Je m?étais conditionné pour ma liberté. Les parents avaient tout préparé à la maison. Eux aussi s?étaient conditionnés. Pendant un mois j?ai à peine dormi. Heureusement, il y avait le portable des amis en prison. Je vous dis, on devrait le permettre. Mais en même temps écouter les conversations afin que la sécurité soit assurée. Que fait de mal un prisonnier qui parle à sa femme ou à son ami. Je sais, dehors on se dit : comment peut-il y avoir des portables en prison ? Mais quand on est à l?intérieur, c?est différent. Quand ce sera légal, ce sera plus contrôlé.
● Depuis que vous avez quitté la prison, qu?avez vous souhaité voir ?
J?ai été à Grand-Bassin. Je vais bientôt aller à la mer quand il arrêtera de pleuvoir. C?est super la mer.
● Votre définition du mot liberté a-t-elle changé ?
C?est une grande chose, la liberté. C?est comme l?amour et la spiritualité, même avec beaucoup d?argent, on ne peut pas l?acheter.
● Vous avez les trois aujourd?hui ?
Oui, je crois pouvoir le dire. Je suis un homme heureux.
Je suis très gâté.
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