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Rétablir un équilibre entre les langues à l?école

30 mars 2006, 00:00

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Combien d?enfants ont répété 1+1 = 2 sans comprendre ?? interroge le linguiste Mohamed Ahmed Chamanga. Réponse : une bonne partie de la population de l?archipel? Que ce soit dans l?Union des Comores ou à Maore, les acteurs de l?éducation commencent à tomber d?accord avec ce que les linguistes répètent depuis des lustres : se coltiner brusquement avec une langue dont on ne connaît rien, à peine sorti des jupons de maman, n?est pas le meilleur départ vers une scolarité réussie.

C?est pourtant ce qui est infligé depuis la colonisation aux enfants des Comores, indépendantes ou sous administration française. Un système souvent jugé traumatisant, qui n?a été remis en cause que ponctuellement. Car si l?on met de côté la volonté ?d?intégration républicaine? chère à la France et plus ou moins appliquée à Maore, les enjeux, aux yeux des familles et des décideurs locaux, restent les mêmes : permettre aux enfants de poursuivre des études et d?accéder à un emploi salarié, dans l?administration francophone ou dans le privé.

La nécessité de maîtriser le français écrit et oral n?est donc pas remise en cause par les uns et les autres même si dans l?Union des Comores, la minorité de diplômés arabophones devient de plus en plus importante.

Le hic, c?est que les résultats ne sont pas à la hauteur des espérances, loin s?en faut. Non seulement les taux de réussite aux examens restent médiocres (1), non seulement une partie des élèves quitte le système en sachant à peine lire et écrire, mais l?expérience scolaire, pour bon nombre d?entre eux, est loin d?être épanouissante. Dans ces conditions, la piste qui consiste à introduire la langue maternelle des enfants à l?école semble la plus convaincante.

Sur le plan strictement pédagogique, les linguistes et un certain nombre de professionnels de l?éducation sont formels. ?Pour les enfants, c?est important de ne pas être étranger à l?objet de l?enseignement. De ne pas répéter bêtement ce qu?on leur apprend?, estime Ahmed Chamanga, qui a travaillé sur le dialecte shindzuani (anjouanais).

?C?est important pour le raisonnement.? Ali Ben Ali, inspecteur pédagogique à Ngazidja et membre du Centre d?alphabétisation et d?enseignement à distance, observe lui aussi le peu de profit que fait l?élève de l?enseignement s?il est confronté à des difficultés linguistiques : ?Un enfant qui ne maîtrise pas sa langue maternelle et doit se confronter à une seconde langue ne peut être en observation à 100 %.?

<I>?Le fait que l?on reconnaisse sa langue est très valorisant pour l?enfant. Un enfant doit se structurer dans sa langue maternelle.?

La phase de consolidation de la langue maternelle, qui n?est pas achevée lorsque les enfants entrent à l?école, paraît donc indispensable. D?abord, pour que l?enfant acquière les outils qui lui permettront d?apprendre le français. Ensuite, et c?est tout aussi primordial pour sa réussite, pour qu?il se sente valorisé et en confiance.

Jean-Pierre Sautel, conseiller auprès du vice-recteur de Mayotte, a tenté l?expérience en Inde au début des années 80, en instaurant le bilinguisme français-tamoul au sein du Lycée français de Pondichery. ?On s?aperçoit que c?est très productif?, affirme-t-il. ?Le fait que l?on reconnaisse sa langue est très valorisant pour l?enfant. Un enfant doit se structurer dans sa langue maternelle. De 0 à 9 ans (niveau CE2), voilà le temps qu?il faut pour bien la maîtriser.?

Selon Jean-Pierre Sautel, cette période est déterminante pour la suite des apprentissages. ?Ce n?est pas simplement emmagasiner le lexique et la syntaxe. L?enfant s?imprègne de la langue et construit sa propre stratégie d?apprentissage. C?est individuel, et cela dépend aussi du milieu social, ce qui explique que les enfants progressent à des rythmes différents. C?est ce mécanisme d?apprentissage qui va être réutilisé pour la langue seconde.?

Si on ne laisse pas à l?élève le temps de prendre ses repères, il sera confronté à des difficultés. ?Il y aura des interférences langagières si l?enfant maîtrise mal sa langue première. Il maîtrisera mal la langue seconde, prendra des éléments par-ci par-là pour s?exprimer. En classe, il va utiliser ce qu?il connaît? et ira vers l?échec scolaire.?

Selon le conseiller du vice-rectorat, introduire les langues maternelles en classe est susceptible de transformer le comportement des élèves mahorais. ?On dit qu?ils sont passifs? bien-sûr, puisqu?ils ne comprennent pas ! Cette passivité, ils l?intègrent ensuite au collège et au lycée. Ils ont tellement l?habitude de s?autocensurer parce qu?ils n?arrivent pas à s?exprimer? Mais on a vu lors d?expériences que quand le maître ou la maîtresse commence à parler dans la langue maternelle, les bambins s?animent. Ils participent. Cet activisme, on peut penser qu?ils vont le transposer de la langue première à la langue seconde. Automatiquement, ils prennent une analyse réflective et comparative.? Ils se disent : ?Tiens, ça, ça se dit différemment?? On aimerait les faire changer d?attitude face au maître et à l?école.?

Si les expériences d?utilisation des langues maternelles dans le monde sont très diverses, les formules envisagées dans l?archipel sont focalisées sur les premières années de scolarité de l?enfant, avec éventuellement, ensuite, un enseignement en langue vivante.

À Maore, c?est logique : pour l?Éducation nationale, il s?agirait avant tout de créer des conditions favorables à l?apprentissage du français. ?C?est un moyen transitoire pour permettre un meilleur accès à la langue française. Même si c?est uniquement à l?oral, ça vaut le coup. Et si l?écrit vient ensuite, on ira tranquillement vers l?écrit?, indique Jean-Pierre Sautel.

Dans l?U-nion des Co-mores, il pa-raît difficile d?abandonner la langue de l?ancienne puissance coloniale. ?Nous som-mes un petit pays?, rappelle Ahmed Chamanga. ?Nous n?avons pas la prétention de pouvoir dominer le monde. Il ne faut pas couper les Comoriens du monde de l?enseignement supérieur. Ce n?est d?ailleurs pas particulier aux Comoriens. Même en Europe de l?est, des pays basculent vers le français ou l?anglais à partir d?un certain niveau.?

?Ça ne doit pas se faire dans l?anarchie mais par étapes?, avertit Chamanga. ?Sous Ali Soilihi, en 1978, rien n?était préparé à l?avance. Là il faut préparer les manuels, former les formateurs?? Jean Pierre Sautel est encore plus prudent : ?On propose une occasion de réfléchir à haute voix?, explique-t-il en parlant du colloque organisé par le vice-rectorat. ?Il faut que les gens se rendent compte de l?intérêt. Expliquer ce qu?il est possible de faire. Depuis septembre, nous avons mis en place un début d?expérimentation. On peut se lancer sous réserve qu?il y ait un consensus. S?il n?y a pas de consensus parmi les politiques et les élites locales, on ne fera rien. On ne va pas se mettre des problèmes à dos si les gens n?en veulent pas.?

Des réticences existent. Il n?est pas facile de faire admettre que la maîtrise du français peut passer par l?utilisation d?autres langues. Aux parents, qui veulent que leurs enfants soient armés face à la société ?moderne?. Et à certains fonctionnaires, qui ont une vision très jacobine ? voire coloniale de leur mission. Au sein du personnel pédagogique de Maore, on est loin de l?unanimité.

Même le fait que les instituteurs confrontés à l?incompréhension de leurs élèves soient obligés d?improviser des explications en shimaore ou kibushi divise. ?Des inspecteurs acceptent que les instituteurs utilisent la langue maternelle des enfants quand ils ne peuvent pas faire autrement, d?autres refusent?, témoigne Abdourahamane Ravoay, enseignant et syndicaliste. L?échec d?une première expérimentation lancée en 2001 dans deux écoles maternelles serait dû en partie à ce manque de consensus.

Quant à l?Union des Como-res, ?les gens les plus réticents sont les ?intellectuels?, sous prétexte que ça va encore abaisser le niveau?, observe Chamanga. Réaction de privilégiés ? En tout cas, l?utilisation des langues maternelles aurait l?avantage de diminuer quelque peu le poids des inégalités sociales face à l?école. Mais où que l?on se trouve, on n?en est encore qu?aux balbutiements.

<B>Lisa GIACHINO

KASHKAZI</B>

<I>(1) En 2005, le taux de réussite au bac dans l?Union des Comores est d?un peu plus de 40 %.

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