Publicité

Le contre-pouvoir

29 mars 2006, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Certes, il ne s?agit pas encore d?un projet de loi gouvernemental auquel le Conseil des ministres a donné son aval. Mais les ?réflexions? du comité ministériel chargé d?étudier les moyens de réguler la presse indépendante ont de quoi choquer les journalistes et inquiéter les citoyens attachés à la liberté d?expression.

Des documents écrits permettent de comprendre les objectifs de cette ?Media Commission? que l?on envisage de créer ?to deal with the press?. Ces ?policy papers? soulèvent trois questions distinctes : l?absence d?un code déontologique dans la presse écrite, les prétendues faiblesses de l?arsenal juridique réglementant l?activité journalistique, le droit de propriété et de contrôle des médias.

Le premier objectif de la ?Media Commission? proposée est d?instituer un code déontologique. Il s?agit d?un ensemble de règles éthiques à imposer à tous ceux qui exercent la profession de journaliste. En principe, il ne peut y avoir aucune objection valable à l?établissement d?un tel code. Il existe presque partout dans le monde démocratique. Et les journalistes mauriciens ont été bien imprudents de refuser jusqu?ici d?élaborer ce code et de créer eux-mêmes un Conseil de presse. Les journalistes devraient prendre l?engagement d?instituer, au plus vite, cet organisme d?autorégulation. L?enjeu est de taille. Je regrette d?avoir eu raison. Cela fait des années que j?invite la profession à balayer devant sa porte. Aujourd?hui, la menace se précise. Peut-être n?est-il pas trop tard. Le ministre Valayden, dans son communiqué (voir ci-contre), se montre plutôt rassurant.

Mais quoi qu?il en soit, ce n?est pas au gouvernement de suppléer à ce manquement. Ce n?est pas son rôle. Le code d?éthique, le Conseil de presse qui veille à son respect, et la sanction morale qui peut en découler ne doivent qu?émaner de la juridiction des pairs. Toute tentative d?imposer un contrôle étatique devra être combattue, elle comporte trop de risques pour la liberté journalistique et le droit d?expression des citoyens. Même si la ?Media Commission? proposée se donne comme premier objectif de ?preserve the freedom of the press?, les auteurs du projet démontrent une totale méconnaissance du principe éthique ; ils se proposent de confier à l?éventuelle Commission des ?disciplinary powers?. Aucune part, en démocratie, une ?Media Commission?, nommée par le pouvoir, est habilitée à ?discipliner? des journalistes. Quoi, comme à la MBC ?

Ce qui ne veut pas dire que les journalistes sont des citoyens à part pouvant se placer au-dessus des lois de la République. Ils ne le sont pas. Leur métier les oblige même à prendre des risques qui les conduisent souvent devant les cours de justice. C?est qu?il existe ? à juste raison ? un large éventail de lois qui protègent les citoyens contre d?éventuels méfaits de journalistes ou tout simplement d?erreurs commises de bonne foi. L?intérêt de l?Etat et celui des hommes publics sont parfaitement pris en compte. A bien des égards, les lois mauriciennes sont déjà plus sévères que celles qui existent dans des pays qui sont nos références en matière de démocratie. Et nos juges n?ont montré aucune sympathie particulière pour des journalistes qui ont enfreint les lois qui protègent les citoyens. L?intérêt général ne sera pas mieux servi par un durcissement des lois existantes ou de nouvelles législations. Là où, en revanche, existe un vrai problème, c?est que le temps de réparation, dans un procès en diffamation par exemple, peut être excessivement long. Ce qui est presque un déni de justice. Ce n?est pas la faute des journalistes, c?est la frustration de tous les justiciables devant la lenteur de l?administration.

Le troisième volet des ?réflexions? du comité juge-et-partie est un fantasme récurrent du régime. Il dit se méfier de l?influence du ?grand capital? dans les médias. Dans la presse mauricienne ? où le capital est mauricien, à une exception récente ? il n?y a eu jusqu?ici aucune influence réelle des forces de l?argent. Et même quand, très récemment, un conglomérat a investi dans un groupe de presse, ses journalistes ont conservé leur totale liberté éditoriale.

Je l?ai souligné à plusieurs reprises : la force et la crédibilité exceptionnelle de la presse mauricienne ? 93 % d?opinion positive, il y a de quoi enrager les politiciens ? vient de ce que nos journaux sont faits par des journalistes, les ?patrons? de la presse nationale étant eux-mêmes des professionnels. Le comité d?étude dit s?inspirer de Singapour pour faire une proposition de contrôle de l?actionnariat des journaux. Ridicule. Singapour est un excellent modèle dans beaucoup de secteurs mais s?il y a un domaine où elle peut recevoir des leçons de nous, c?est bien dans la presse.

On aurait cru que ce gouvernement avait mieux à faire que de déclarer la guerre aux journalistes. Mais le Premier ministre souffre du même syndrome qui a affecté tous ceux qui ont occupé la fonction : la détestation des journalistes critiques et la hantise du complot médiatique. Il y a, c?est vrai, quelques journalistes qui servent des intérêts autres que celui de l?information. Ils pèsent peu. L?erreur des politiques, tous, c?est l?amalgame. Anerood Jugnauth, en son temps, a fait emprisonner (quelques heures) des journalistes. Paul Bérenger a affiché le plus grand mépris pour tous ceux qui n?étaient pas de son bord. Navin Ramgoolam est persuadé que toute la presse complote pour avoir sa peau. C?est ainsi, la classe politique et la classe journalistique ne peuvent pas s?entendre. Tant mieux, l?intérêt des citoyens ne sera que mieux défendu. Oui, la presse est un contre-pouvoir.

Publicité