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Le temps margoze ? Pas si amer que cela
Fin mars 1981, le temps margoze inspire Emmanuel Juste. Son chantre, pour nous le conter, il le trouve en la personne de Benjamin Brunet. Ne vous fiez pas à ce prénom qui résiste si bien à la vieillesse. L?interlocuteur du rédacteur culturel de « l?express » compte trois quarts de siècle à son C.V. Cela n?entame en rien la mémoire en or dont il fait montre avec humour. Emmanuel sait faire le bon choix. En mettant ses pas dans ceux de son cicérone, il sait qu?il récoltera des brassées de souvenirs de coins de rue, de sons et d?images, de fantômes de puits rêvé, de citernes d?eau se métamorphosant en châteaux d?eau, d?un carrousel de calèches et de carrioles.
Benjamin Brunet n?a jamais quitté son Ward IV natal. Il voit le jour au 15 rue Citerne des Créoles. Ses parents viennent cependant du Tranquebar. La raison de cet exil, il faut la chercher du côté du cyclone du 29 avril 1892 et de ses rafales de 272 km à l?heure. Le père, constructeur de son état, décide de réédifier le nid familial, au Ward IV. On doit à ce constructeur le belvédère légendaire du boulevard Edouard VII , au pied de la Montagne des Signaux. M. Brunet, père, est aidé de ses compagnons ouvriers, MM. Thibaud et François.
Deux promeneurs, Benjamin le Guide et Emmanuel le guidé ? encore qu?il en sait peut-être davantage que son guru ? déambulent dans les rues du Ward IV et descendent de la Montagne mais pas à cheval. Ils se souviennent au passage des demeures et des personnalités d?autrefois. ? Tiens, c?est la maison d?Ah Fan Tang Wen ! ? Raoul Rivet a habité ici ? Sir Veerasamy Ringadoo de même ? Tiens, voilà la varangue à grosses colonnes du Dr Arnold Delaître ? Son cabinet se trouvait à l?angle de la rue Monsieur (aujourd?hui Dr-Rouget) et Mère-Barthélemy? Plus loin, la maison Maujean, agent de change ? A l?emplacement de Chan Supermarket, la famille Paquet a pignon sur rue ?. Pas question, bien sûr, de lui dire : ?Lève paquet, allé !?
L?église paroissiale de Notre Dame de l?Immaculée Conception procure une nouvelle moisson de souvenirs et d?émotion : Te souviens-tu du bedeau ?... Il y avait surtout le but de l?Angélus vespéral. L?équipe de football, la terreur des stades, avant la naissance de la « Fire Brigade », jouait au football aux casernes centrales. Dès que le sacristain sonne l?angélus, les joueurs, d?anciens enfants de ch?ur pour la plupart, se font un devoir de marquer un but supplémentaire. Leurs adversaires ont alors fort à faire pour résister à cette ?furia? angélique. Et quand le but est atteint, il donne lieu à un délire que ponctuent les dernières notes carillonnantes.
A l?angle des rues Mère-Barthélémy et du Rempart (Edith-Cavell), il convient d?évoquer le souvenir du Magasin Singer, un ancêtre de nos supermarchés car vendant tout ce que nous rêvons d?acheter. Un magasin éna tou avant l?heure. Son principal concurrent, le magasin le Printemps cède la place aujourd?hui à un temple adventiste. Plus bas, il y a la fabrique de briques de M. Dard. Il suffit, paraît-il, de mélanger du sable et du corail. Il y a même une ?plaine? (vaste terrain vague) devant le biro téléphone (Mauritius Telecom) où trône, au bas d?un escalier, un génie se plaignant d?être méconnu, Malcolm de Chazal.
La disparition des calèches qu?on loue pour 25 sous et des carrioles à 50 sous, invite à parler de la première automobile reçue par M. Edouard Elias le 23 décembre 1903. Tu parles d?un cadeau du Père Noël. Il y a aussi le premier taxi de M. Joseph Merven (25 juin 1910) et le premier autocar faisant son apparition en 1927. Mais nos automobiles n?auront jamais le charme des équipages d?antan avec cocher portant lévite et castor, postillon de rose vêtu, laquais à l?arrière, tout en blanc, sans doute pour faire blanc, portant à la taille larges ceintures en toile de différentes couleurs. Les salles sont aussi vertes que la Plaine. On se souvient du maire, effectuant ses tournées municipales, ganté de blanc. Raoul Rochecouste innove en attelant le ?bender? mairal à un couple de chevaux blancs. Ce véhicule a autant de succès que l?arroseuse municipal. Drôle d?équipage, composé d?un mulet tirant une charrette sur laquelle est posée une citerne percée de mille trous, ce qui lui permet d?arroser sur son passage les routes poussiéreuses de la capitale. Des gamins, en quête de douches gratuites, la suivent comme son ombre.
Au temps margoze, on prend le temps de compter ses sous, ses piastres, ses marqués, ses six livres 25 sous. Un sou est un sou et vaut son pesant d?or. Emmanuel cite un confrère qui place sa confiance monétaire dans le prix 1981 d?un gâteau-piment : ?Tant qu?un gâteau-piment se vendra cinq sous pièce, je garde confiance dans notre roupie même dévaluée?. Il précise toutefois : ?Un vrai gâteau piment, avec un plein de pâte à frire qu?on pétrit et qu?on aplatit à l?aide d?une ?feuille rouge, avec un gros trou au milieu, fait avec le pouce?. Ça c?est un gâteau-piment et non pas ces granulés qu?on ose nous servir, en 2006, à une roupie pièce. C?est bien simple, le gâteau-piment de 2006 peut passer au travers du trou au milieu du gâteau-piment. Il ne faut plus parler de gâteau-piment mais de canette-piment, sinon de ?pasti-piment?. Lé temps margoze, à tout prendre, n?était pas aussi amer que cela. Mais le temps passé ne se rattrape jamais.
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