Publicité

Le contrat de la sueur

25 mars 2006, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Il garde la photo de sa femme sous son oreiller. Un peu fleur bleu John Christopher ? Difficile de croire cela du senior site supervisor indien travaillant pour Sotramon Ltée, société qui entreprend les travaux de construction de la centrale thermique de Savannah.

Lui ne porte pas le bleu de travail réglementaire de la société. Son statut d?interface entre les chefs de chantiers mauriciens et ses compatriotes l?en a dispensé. Dans la salle à manger commune, il nous raconte sa vie de «grand chef indien» avec des phrases courtes ponctuées de son accent.

Depuis décembre, John Christopher a quitté Neveli, sa ville située à six heures de route de Chennai. Les mots nous parviennent de derrière sa moustache. Etoffent son sourire. Et dessinent des images de chantier où tout va bien dans le meilleur des mondes.

A quelques pas de là, Henry Leong Son s?est rapproché du groupe d?ouvriers qui remplissent méthodiquement les cantines des ouvriers.

Elles leur seront portées sur le chantier, pour le déjeuner, à 11 h 30. C?est la manière du welfare consultant, notre guide, de nous permettre de parler en tête-à-tête avec John Christopher.

«Je suis à Maurice depuis le 9 décembre 2005. Je resterai jusqu?à la fin des travaux, deux ans peut-être.»

Compte en banque et carte de crédit

Premières impressions de Maurice : d?abord les ressemblances géographiques avec son Tamil Nadu natal. Le créole, il en a appris quelques bribes : «Ki manier ?», «Nou al manze».

Et ses collègues mauriciens ? «I feel they are Indians, not Mauritians.» Et de nous raconter qu?au fil des jours, l?un d?eux lui a parlé de son rêve : aller dans l?ouest du Bengale, à la recherche de ses aïeux.

Et les conditions de travail ? Sans hesitation, John Christopher répond : «They are better in Mauritius.» Il pense aux deux jours de congé par semaine accordés par l?employeur, comparés au régime de travail de six jours la semaine, dans la Grande Péninsule. Deux fois par mois, c?est jour de pique-nique. Jusqu?à l?heure, le senior site supervisor a profité de la plage de Blue-Bay, a vu le Trou-aux-Cerfs et est allé au Ganga Talao.

Les salaires ? John Christopher hoche la tête. Henry Leong Son arrive sur ces entrefaites. Nous explique que chacun des 75 ouvriers a un compte en banque et une carte de crédit, dont ils ont communiqué le code à leur famille restée en Inde.

Il est 11 heures et quart. Dans la cantine, une forte odeur de curry épicé embaume l?air. Notre guide nous invite à nous rapprocher de la table. Les dekti fumants contiennent le menu du jour : rasson, egg porreal (curry d??uf avec force oignons et piments) et sambar (curry de dhall et de légumes, chouchou, calebasses, giraumont, dépendant des jours). Le tout servi avec une portion de riz blanc et des aplon croustillants.

Enchaînement naturel pour un tour en cuisine. Rajah le cuisinier et ses deux aides règnent sur les trois fours à gaz. Dans la cuisine, tout est fonctionnel, rien ne traîne. Ils sont debout avant tout le monde, Font bouillir l?eau pour le thé et le tamarin rice du petit-déjeuner à 4 heures du matin.

Si Rajah ne maîtrise pas l?anglais, les épices il connaît. Pour un lakh par mois, c?est-à-dire Rs 10 000, il sert aussi du masala tea, ginger tea (pas avec de la poudre mais du «vrai» gingembre écrasé), du thé à la cardamome. «Nous essayons autant que possible de leur donner ce qu?ils demandent», explique le welfare consultant. Après le dîner, chacun lave son assiette. Même système pour les vêtements personnels. «Le contrat de lavage des uniformes est en discussion», nous confie notre guide.

«Surtout pas de femmes»

Dans son bureau, il ouvre un grand livre de comptes dans lequel est consigné le menu de la semaine. Au dîner : du poulet trois fois la semaine, deux fois du poisson, le vendredi végétarien et du mouton le dimanche. Avec un sourire, Henry Leong Son lance une devinette : «Ki ou koir monn fer zot dekouver ?» Petit temps de réflexion, avant qu?il ne dise tout fier : «Aster zot manz minn oussi. Li plis fasil pou fer.» Des nouilles avec une sauce de curry roussi avec beaucoup de piments secs.

Il nous soufflera aussi : «Au départ, j?ai dû expliquer à Rajah que ce n?était pas une bonne chose de poser les récipients qu?il venait de laver par terre.»

Direction les dortoirs, des boîtes d?allumettes couleur de bonbons acidulés. Dans ces cases rose, mauve, vert pomme et orange : 12 lits simples. Pas de lits à étage. Les chambres sentent encore un peu le neuf. Les lits sont faits. Le sol est net. A part des paires de savates, pas d?objets personnels en vue. Ni photos, ni bibelots. John Christopher explique que tout est conservé dans les armoires mises à la disposition de ses collègues.

Aucune personne étrangère au site n?est admise dans ces quarters. «Surtout pas de femmes», nous glisse notre guide. Une tournée dont nous retiendrons les efforts visibles pour apporter un confort minimal dans la vie de ces soudeurs de 20 à 40 ans.

Publicité