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Lettre à Elsie Rozemont...

22 mars 2006, 00:00

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Chère Elsie,

Toi qui fut la compagne de Guy pendant les huit dernières années de ta brève existence, j?aimerais me souvenir avec toi, à l?occasion du cinquantenaire de la mort de Guy, de quelques moments intimes de votre vie de jeunes Mauriciens engagés dans la lutte pour l?indépendance de votre pays.

Votre couple était, à l?époque, hors du commun. Toi, la blanche, dixième enfant d?une famille de racines tant françaises, par ta mère Marie Valentine Béchard, qu?anglaises, par ton père Walter Hugh Commins, administrateur de Diego Garcia. Lui, le créole portlouisien du faubourg de l?Ouest, fils de Joseph Alexis Anatole Rozemont, employé de la firme Ireland Fraser et de Joséphine Danré.

Je revois Madeleine Mamet me raconter les circonstances de votre rencontre dans un autobus de la ligne Curepipe-Port-Louis, et comment Guy était intervenu contre un grossier passager qui t?importunait. Après quoi, vous aviez pris l?habitude de vous retrouver lorsqu?en fin de journée, tu rentrais du travail d?un magasin de mode à Curepipe. Guy t?expliquait qu?il gagnait quelques sous en tant que garçon de salle à l?hôpital militaire de Floréal, et il s?était par ailleurs engagé auprès d?Emmanuel Anquetil à militer au Parti travailliste.

Madeleine insistait sur le fait que tu connaissais déjà le Parti travailliste via la presse. Vous êtes vite tombés amoureux, toi la blonde petite Commins et lui, le jeune syndicaliste créole. Tout aurait dû vous séparer dans ces austères années d?après-guerre jalonnées, et pour longtemps encore, de tabous aussi fortement plantés que le latanier.

Il se trouve que vous êtes tous les deux croyants, ce qui fait votre force?

Le 9 septembre 1946, tu épouses Guy en la chapelle Saint-Ignace de Rose-Hill. C?est Emmanuel Anquetil qui, tenant le rôle de père, te prend le bras pour te conduire à l?autel. Lors de la réception qui suit, le Dr Maurice Curé aurait levé un verre en votre honneur et prédit que Guy serait un jour président du Parti travailliste. Prémonition, souhait, phrase courtoise formulée dans l?euphorie d?un beau jour ? L?histoire l?aura, en tout cas, retenue.

Or, Emmanuel Anquetil, épuisé par une lutte tenace qu?il mène depuis tant d?années, tombe malade et décède le 29 décembre 1949, à Rose-Hill. Guy devient le 3e président du Parti travailliste : le Dr Curé aurait donc vu juste?

Chère Elsie, mon propos n?est pas de repasser ensemble toutes les étapes de la fulgurante ascension politique de Guy, notamment à partir de 1948, date de son élection en tant que premier député de Port-Louis. Je pense que les spécialistes s?en sont occupés, toutefois davantage dans le récit que dans l?analyse.

C?est votre vie à tous les deux qui importe. Telle qu?elle est restée gravée dans la mémoire de quelques-uns.

A cette époque, votre maison de la rue des Mascareignes, à Beau-Bassin, était le lieu de tous les réconforts. Les amis, les suiveurs, tous connaissaient votre hospitalité. Tout se partageait à l?exemple des ?gâteaux piment? de la tabagie au coin de la grand-route.

Mais ta vie n?était pas facile. Vivre aux côté d?un homme public à la réputation constamment fragilisée et déstabilisée par des coups fourrés d?adversaires politiques de tout acabit, par les haines, les jalousies et les perfidies d?une société coloniale sur le déclin, était loin d?être un sort enviable !

La dépendance à l?alcool chez Guy, que les uns et les autres étaient loin de décourager, fut ton souci le plus grave. Ses moments de plus en plus fréquents de dépression et de fatigue allaient paradoxalement de pair avec ses victoires politiques et l?attachement grandissant des foules à son égard.

Madeleine Mamet, encore elle, m?a confié que Guy t?appelait Madoune. Or Guy et Madoune regrettaient de n?avoir pas eu d?enfant. C?est à cette époque que vous avez eu le bonheur d?accueillir dans votre maison un bébé dont vous connaissiez les origines et qui fut adopté par l?entremise de Philippe, le frère de Guy.

Guito entrait dans votre vie? Rappelle-toi cette photo prise en 1952 : tous deux vous souriez devant l?objectif, Guito niché dans le bras invalide de son père.

Guy était alors au sommet de sa gloire : réélu premier député de Port-Louis aux élections législatives du 26 août 1953, et également élu au scrutin municipal du 13 décembre de la même année, après une lutte acharnée à Port-Louis, au cours de laquelle, selon l?expression chère aux historiens mauriciens, d?excellents candidats ?avaient mordu la poussière?.

Mais déjà la lugubre année 1954 est là? Te souviens-tu de ce 29 juin, après un pique-nique, Guy rentre endormi assez tard, dans la soirée. Sa voiture est brutalement attaquée, rue des Mascareignes, son chauffeur est pris à partie, et est violemment frappé au visage. Transporté à l?hôpital Victoria, il ne reprendra connaissance qu?à 3 heures du matin, grâce aux soins prodigués par le Dr Régis Chaperon. Cet acharnement contre Guy t?inquiète au plus haut point. Mais qui aurait pensé ce soir-là, Elsie, que toi-même, tu n?as que trois mois à vivre ?

Les circonstances de ton décès sont restées imprécises. Dans la soirée du 17 septembre, est-ce d?avoir bu un verre de soda avec du bicarbonate, est-ce une crise cardiaque ? Subitement tu t?écroules. Médecin et prêtre, accourus à la demande de Guy, n?y pourront rien. Tu meurs à 2 heures du matin?

Guy est inconsolable, avec Guito, sans sa Madoune? Sais-tu qu?à la sortie de ton cercueil de la maison mortuaire pour se rendre en l?église du Sacré-Coeur, où sera donnée l?absoute par le père Rivalland, Guito pleurait. Son père le consolait en lui disant : ?Pa ploré mo garson, boite la guitar !?

Ta subite disparition fit courir des rumeurs diverses et incontrôlables. Guy était atteint dans ce qu?il avait de plus cher. Madoune disparue, que lui restait-il ? Guito, une foule d?amis vrais ou faux, dont le rhum, et, en plus, des grands projets à mener pour le pays? Oui, tout cela mais hélas ! dix-huit petits mois à vivre avant de te rejoindre, chère Elsie, dans la terre de Saint-Jean.

Sais-tu ce qui s?est passé pendant ces dix-huit mois ? Des événements de haute importance pour le pays, et auxquels, Guy se mêla bien que malade et très affaibli. Le principal fut sans doute sa participation, en juillet 1955 à Londres, à la tête de la délégation travailliste aux travaux de la Conférence sur la réforme constitutionnelle. Hospitalisé à Londres, puis de retour à Maurice en août, il aura le courage, un mois après, de prendre part au meeting de Plaine-Verte.

Prenant brièvement la parole, il dira d?une voix presque méconnaissable : ?Nous, leaders du Parti travailliste, nous vous avons toujours demandé de ne jamais faire de communalisme. (?) La lutte sera dure, mais la victoire sera plus belle. J?ai fini? Au revoir, camarades !? Ce sera sa dernière ovation.

Son ultime acte politique sera la signature d?une lettre de démission collective des conseillers municipaux travaillistes au maire de Port-Louis.

Pardonne-moi, Elsie, ma lettre est un peu longue. Mais je dois en arriver à ce sombre jeudi 22 mars, dans cette salle des pauvres n° 11 de l?hôpital Victoria, à Candos, que Guy avait lui-même choisie pour y mourir. Il s?est subitement éteint vers 18 heures, alors qu?il s?entretenait avec le Dr Ramgoolam et R. Seeneevassen, venus prendre de ses nouvelles. La veille, il avait reçu la visite de Beejadhur, de Seeneevassen, de Forget, de Ringadoo, de Chaperon et de Vaghjee. En le quittant, le Dr Chaperon avait dit qu?il n?avait que quelques heures à vivre.

Les funérailles nationales de Guy feront à jamais partie de la mémoire collective mauricienne. Une foule compacte s?est déroulée de l?église du Sacré-Coeur où l?absoute fut donnée, jusqu?au cimetière de Saint-Jean où Guy vint prendre sa place à tes côtés alors que sonnait l?angélus. Réunis depuis 50 ans, votre pierre tombale est un lieu de recueillement discret, sinon difficile à trouver.

Chère Elsie, sois fière de la générosité et de l?esprit d?ouverture de Guy. Pour sa part, Guito a grandi. Il vivait à Londres quand je l?ai rencontré en 1994. Depuis, je sais pas, je ne sais plus.

Je te laisse, chère Elsie, à partager avec moi, ces mots : ?Les étoiles, baba, des hommes un jour vont les cueillir pour d?autres hommes. C?est joli, ça ressemble à des roupies là-haut?.*

Jacqueline FRANCESCANI-MAUNICK *Loys Masson, L?Etoile et la clé, Editions La Maison des Mécènes.

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