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Les castes en Inde et dans sa diaspora
Les résultats des élections législatives du 4 juillet 2005 ont été pleins d?enseignements encore une fois quant à la tendance marquée des électeurs d?orienter leurs votes sur les candidats répondant à leurs appartenances ethniques, ethno-religieuses ou encore pour des raisons relevant de leur caste ou sous caste.
Ce constat peut paraître déprimant pour tous ceux qui 38 ans après que le pays est devenu un état indépendant, avaient rêvé l?expression d?un électorat faisant de plus en plus fi de telles considérations pour faire confiance dans l?homme et ses convictions politiques. Pour l?observateur non averti de la chose politique surtout en milieu rural à Maurice, c?est l?orientation marquée du vote des électeurs en fonction de la caste des candidats qui pose le plus d?interrogations.
Ce phénomène bien réel qui dépasse la compréhension de plus d?un, mérite que l?on s?y attarde. Depuis les élections de 1953, tout parti politique qui a essayé de banaliser ces spécificités surtout dans le monde rural en a fait les frais. Point étonnant, les leaders politiques se gardent bien dorénavant de présenter des candidats qui ne répondent pas au profil des électeurs potentiels dans certaines circonscriptions afin d?éviter tout rejet de candidature à la base.
Puisqu?environ deux Mauriciens sur trois sont descendants des immigrants indiens qui ont déferlé dans le pays tout le long du 19e siècle, c?est vers la Grande Péninsule qu?il convient de se tourner pour mieux comprendre le système de castes et sous castes et ses implications.
L?étude du système des castes aux Indes a toujours fasciné les anthropologues et autres ethnologues de par le monde. Valeur du jour, pas moins de 250 ouvrages ont été consacrés à l?étude de ce phénomène tant par des chercheurs indiens que par de ceux venus d?Occident.
Le mot caste est d?origine portugaise, casta signifiant pure ou chaste, mais cette définition est loin de faire l?unanimité pour expliquer les spécificités de ces groupes sociaux héréditaires et endogames composés d?individus qui exercent une activité commune, surtout professionnelle. Une caste est avant tout un groupe endogame héréditaire portant un même nom, se réclamant d?une même ascendance, pratiquant une même occupation. Fidèle à ses us, coutumes et traditions concernant la pureté de la nourriture et le mariage. Le groupe peut se scinder en petits groupes endogames. L?on compte jusqu?à 3 000 castes en Inde. Pour les ?indologues?, il convient surtout de ne pas faire de confusion entre varna et jati. Deux mots clés qui trouveront leurs explications au cours de cet exposé.
Pour nombre de chercheurs, tout remonte au temps de Manou, le livre sacré de l?hindouisme, lequel fut rédigé entre l?an 1280 à 880 avant l?ère chrétienne. Ce livre sacré du brahmanisme régit le devoir religieux et civil de l?individu. D?après les lois de Manou, chaque classe avait ses fonctions et ses prérogatives. Chaque individu devant rester dans la classe où il était né sans jamais chercher à se soustraire aux obligations qu?elle lui imposait. Selon l?hindouisme, le dharma, loi naturelle de l?ordre des choses ou norme universelle, s?incarne aussi dans la société. Il y a donc un modèle de référence selon lequel l?espèce n?est pas toujours homogène mais formée d?un certain nombre de communautés correspondant à des fonctions sociales déterminées, à savoir : dire la loi (b) administrer (c) combattre (d) cultiver la terre, et produire. Ces fonctions sont hiérarchisées et l?individu appartient à l?une ou l?autre selon sa naissance. Pour les puristes hindous, il n?y a là point d?injustice à cette situation dans la mesure où ils croient dans le phénomène de transmission : naître dans telle caste dépend de ce que l?on a accompli dans les vies antérieures. De plus, c?est un statut très provisoire, puisque limité à cette vie-ci, la prochaine sera différente et déterminée par les actes.
Toujours selon les lois de Manou, la caste la plus noble était celle des brahmanes, caste sacerdotale, les brahmanes portaient des vêtements particuliers, s?abstenaient de toute nourriture animale, jouissaient d?une foule de privilèges et étaient les seuls conseillers des princes. Les uns se consacraient uniquement aux cultes et formaient une sorte de clergé sédentaire attaché aux temples, quelques-uns, les sannyasins, ne vivaient que de l?aumône et aspiraient à une sainteté parfaite. L?Inde compterait présentement plus de six millions de ces adeptes.
Les Kschtriyas ou guerriers formaient la deuxième caste. Ils se considéraient comme des descendants des rois indiens et étaient destinés à l?état militaire, ils donnaient le nom de Raja ou Radja à leurs chefs ou seigneurs.
La troisième caste, celle des Vaishyas, se composait de ceux qui s?occupaient de commerce et industrie, on donnait le nom de banians à ceux qui se livraient au commerce surtout dans les pays étrangers.
Les soudras, c?est-à-dire les laboureurs ou les ouvriers, constituaient la quatrième caste. Au-dessous des soudras, on rangeait une multitude d?individus qui étaient des descendants de tous ceux qui avaient été dégradés de leurs castes primitives pour avoir dérogé aux règles.
Enfin tout à fait au dernier degré de l?échelle sociale et au-dessous de toutes castes se trouvaient les chandalas dont le contact était regardé comme une souillure ? intouchables. Bien que cette classe ait été légalement abolie en 1947, leur condition reste misérable. On estime à 210 millions le nombre d?intouchables aux Indes, soit 21% de la population.
Les Indiens ne sont pas les seuls peuples à être soumis au système des castes, l?Égypte ancienne l?avait connu et il semble que cette institution ait également existé dans l?ancien empire d?Assyrie.
Les castes égyptiennes étaient au nombre de trois : deux supérieures, celle des prêtres et des guerriers, et une inférieure, celle des laboureurs et des artisans. Les prêtres possédaient les deux tiers du sol et n?étaient soumis à aucune charge, ils avaient en outre le monopole des connaissances humaines, de l?administration et de la justice. Les guerriers étaient seuls chargés de la défense du territoire.
Tout le reste de la population était contenu dans la troisième caste qui se divisait en elle-même en autant de sections particulières qu?il y avait de métiers. Seule cette caste payait l?impôt pour les deux tiers.
Enfin dans chacune de ces castes, les charges, les fonctions et les privilèges se transmettaient de père en fils et la loi religieuse frappait d?interdiction la plus absolue tout changement de la condition sociale.
Parmi les chercheurs les plus irréductibles en anthropologie sociale, auteur d?un ouvrage remarquable sur le système des castes et ses implications aux Indes, citons Louis Dumont qui au terme d?une étude étalée sur une vingtaine d?années, est parti à la découverte sociologique de l?Inde.
Son étude porte sur tous les aspects du système des castes dont les plus saillants se bornent nommément sur le concept du pur et de l?impur (b) la hiérarchie et le pouvoir, théorie des varna (c) de la division du travail (d) de la réglementation du mariage, les règles relatives aux contacts à la nourriture (e) de la justice, au pouvoir et d?autorité dans l?administration des castes.
Certes, si beaucoup de ses pratiques que nous proposons en exergue relèvent d?une époque révolue, certains de ces compartimentages et pratiques perdurent toujours dans l?Inde profonde, voire même dans la diaspora indienne dans une certaine mesure.
En effet quoique la constitution de la République indienne ne reconnaisse pas l?existence des castes et qu?elle a supprimé les tribunaux et les sanctions qu?elle pouvait prendre, elle n?a pas aboli l?esprit pour autant.
Un des points forts du système des castes est le concept du pur et de l?impur qui est resté pendant longtemps un point incontournable de ce système établissant la distinction entre le brahmane, le prêtre qui se trouve au sommet de la hiérarchie et l?intouchable serviteur très impur avec qui aucun contact n?est possible.
<I>L?étude du système des castes en Inde a toujours fasciné les anthropologues de par le monde. Pas moins de 250 ouvrages ont été consacrés à l?étude de ce phénomène tant par les chercheurs indiens que ceux venus d?Occident.</I>
C?est ainsi que les intouchables ne pouvaient utiliser les mêmes puits que les autres. Ils n?avaient pas accès aux temples, ni ne pouvaient manger à la même table. Les intouchables furent ainsi condamnés à faire des métiers durs et répugnants comme travailler la peau des animaux, laver des vêtements souillés ou encore enlever les ordures. Les raisons derrière cette ségrégation résident plus dans les faits religieux que sur les considérations hygiéniques. Mais au-delà de l?impureté temporaire ou permanente, tous les gens qui ont une activité où le risque de contamination est réel ? enterrer les morts, mettre au monde les bébés ? sont réputés impurs pour des périodes spécifiques dépendant de la caste à laquelle ils appartiennent.
Mais au-delà de la hiérarchie traditionnelle du pur et de l?impur selon Louis Dumont, c?est la théorie des quatre varna ou états, qui distingue quatre catégories : au plus haut niveau les brahmanes ou prêtres, au-dessous d?eux les kshatriyas ou guerriers, puis les vaishyas dans l?usage moderne, surtout des marchands, enfin les soudras, les serviteurs ou les gens de peu. Il convient une cinquième catégorie, les intouchables.
Il existe une théorie selon laquelle les classes correspondraient à des races humaines distinguées par la couleur de la peau ou la morphologie nasale. Les trois premières classes étant les arya conquérants de l?Inde et la dernière celle des soudras correspondant aux dasa, aborigènes soumis. Cette théorie s?appuie sur l?attribution du blanc aux brahmanes, du rouge aux Kstriyas, du jaune aux vaisyas et du noir aux soudras lesquels semblent qualifiés de peau noire dans le Rig-Veda.
Selon ce concept, le brahmane fut la bouche, le ranjanya a été fait de ses bras, les Vaisyas de ses cuisses, et de ces pieds est né le Soudras. Mais selon Hocart auteur d?un ouvrage remarquable sur les castes (1938), les couleurs ne sont qu?emblématiques et non raciales et les classes purement fonctionnelles se reconnaissent par les différentes couleurs des vêtements qu?ils doivent porter.
<B>Spécificité concernant la nourriture</B>
Pour l?anthropologue EAH Blunt, auteur du ?Caste system of Northern India?, s?agissant de la nourriture, il y aurait sept sortes de tabous portant sur les questions suivantes : avec qui manger, qui prépare la nourriture, quelle sorte de nourriture, quelles sont les observances rituelles, de qui accepter l?eau, avec qui partager une pipe, enfin de quels récipients se servir ; certaines de ces règles ne se rapportent pas nécessairement à la caste. La présence d?une personne de caste inférieure, peut rendre la nourriture non consommable, toutefois les repas intercastes sont organisés et ne sont pas exclus comme dans le cas des cérémonies funéraires.
Le végétarisme reste un phénomène typique de l?Inde millénaire. Il est considéré comme une forme supérieure de l?alimentation liée au statut de la personne. Contrairement à la croyance, le végétarisme n?est pas un fait primitif mais un fait de haute civilisation.
À l?origine seuls les brahmanes et non les ksatriyas étaient des végétariens mais ce phénomène est loin d?être partagé par tous les chercheurs. Tout repose, selon Ludwig Alsdro, ethnologue allemand, sur le fait que la vache, animale sacrée, est objet de vénération et trouve son origine sur l?évolution du Véda à l?hindouisme, de là le rejet du sacrifice sanglant et la consommation de la viande.
La non-violence et l?absence de la volonté de tuer l?haimsa, sont étroitement liées. Gandhi en a fait son cheval de bataille pour la libération de l?Inde, cependant en cas de rites sacrés, le sacrifice d?un animal était pratiqué. Enfin dans la théorie du pur et de l?impur, voir entre le brahmane et l?intouchable, ce dernier est chargé du bétail mort alors que le brahmane reste assimilé à la pureté, telle la vache sacrée.
<B>Théorie de la division du travail</B>
Selon l?anthropologue Louis Dumont, il existe une dichotomie entre caste et profession. Pour ce chercheur, le système de castes comprend une spécialisation et une interdépendance des groupes qu?il constitue. La spécialisation comporte une séparation entre ces groupes mais elle est orientée vers les besoins de l?ensemble. C?est ce rapport qui distingue la division du travail de la hiérarchie, il distingue aussi de façon tranchée la forme indienne de division du travail social, et de la forme économique moderne qui est orientée vers le profit individuel et abandonne au marché la régulation de l?ensemble.
Toujours selon Dumont, il existe un certain rapport entre caste et profession. Caste et profession sont liées par l?intermédiaire de la religion. Certaines professions religieuses restent l?apanage des castes supérieures quoi qu?il existe des professions religieusement neutres qui sont exercées par nombre de castes différentes.
Une étude dans l?Uttar Pradesh montre que naguère on pouvait faire correspondre à chaque caste une occupation ou un groupe d?occupations connexes. À chacun son métier, selon les limitations de sa caste comme on pourrait le dire. De plus, selon le système dit jamani les prestations et contre prestations lient le village à l?ensemble des castes.
Il y aurait, selon Dumont, pour ce qui est du travail, deux sortes de castes : celles qui possèdent le sol et les autres. Les zamindars, possesseurs de terres, appartiennent à la caste dominante, et ils jouissent du pouvoir économique puis qu?ils disposent des moyens de subsistance et de surcroît du pouvoir politique par la subordination au Roi dont ces derniers reproduisent la fonction à l?échelle du village. Dans le monde agricole, le lien entre les différentes castes et sous-castes ayant trait à la terre est faible à l?exemple des cultivateurs, métayers et tenanciers mais elle reste très marquée dans leurs rapports avec la main-d?oeuvre non libre qui sont généralement les intouchables.
Le mariage</B>
Une des pratiques incontournables dans le système des castes est l?obligation de se marier à l?intérieur du groupe, c?est-à-dire l?endogamie. La caste prescrit l?endogamie et assure ainsi sa propre reproduction ; on appartient ainsi à la caste de son père et de sa mère. D?ailleurs, soucieux de préserver la pureté de la caste, il était de coutume aux Indes de marier les enfants à l?âge le plus tendre, surtout les filles lesquelles devaient être mariées bien avant la puberté.
À l?instar de l?islam qui tolère la polygamie, l?hindouisme est une religion essentiellement monogame et ne reconnaît pas le divorce. D?ailleurs à la mort de son conjoint, la femme hindoue se devait de s?immoler sur le bûcher. C?est la pratique du Suti qui fut cependant prohibée en 1830 sous le régime colonial britannique.
La cérémonie entourant le mariage hindou est l?événement le plus prestigieux non seulement pour les proches des deux conjoints mais pour la communauté entière. La cérémonie au centre de laquelle se trouve le brahmane est caractérisée par une codification où la fonction de chaque prestataire est rigoureusement régulée tout en respectant le rituel entourant le degré de pureté des uns et des autres.
Le mariage domine la vie sociale de l?hindou et tient une grande place dans sa religion. L?importance du mariage se voit à nombre de traits. C?est la cérémonie familiale la plus prestigieuse qui regroupe le plus grand nombre de personnes et constitue aux divers niveaux sociaux la principale occasion de rassemblement des membres de la caste et d?autres personnes.
Les enfants issus d?un mariage endogame ont des parts égales dans la succession, mais si d?autres unions hors castes sont contactées dans le cas du décès du conjoint, les enfants issus de tels mariages bénéficient d?une part moindre en cas de succession.
Selon le professeur Narmadaswar Parsad de l?Université de Patna, l?Inde compte plus de 3 000 castes. Certaines comptent quelques centaines d?adeptes alors que d?autres en ont par millions.
Valeur du jour cependant, les droits et devoirs qui sont assignés à chaque varna et caste ont subi de profonds changements dans l?Inde moderne surtout en région urbaine. Les brahmanes comme seuls dépositaires du pouvoir religieux et légal ont cessé d?exister comme tels, il en est de même pour les kshariyas.
Selon certains ethnologues la disparition du système des castes pourrait donner lieu à une société de plus en plus occidentalisée.
Enfin, pour revenir à notre pays qui reste une région importante de la diaspora indienne, il serait souhaitable qu?une étude soit entreprise pour déterminer dans quelle mesure le système de castes aura influé sur l?évolution de la communauté indienne à Maurice et sur le paysage politique dans son ensemble.
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